Le drame de la coquille

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Quelques minutes plus tard, le bus finit par s’engager sur l’autoroute. Les suspensions grincent, le moteur est bruyant, et les odeurs d’essence se mélangent à celles du chauffage qui n’a pas dû tourner depuis un moment.

— MESDAMES ET MESSIEURS ! VOTRE ATTENTION S’IL VOUS PLAÎT !

Jules vient de se lever pour se mettre dans l'allée centrale. Il se tient aux dossiers des sièges pour ne pas s'étaler de tout son long à chaque coup de volant.

— Ici votre commandant de bord. Mon co-pilote Mathis étant déjà en phase active d’hibernation, j’aurais l’honneur de vous faire le spitch de sécurité. En cas de petits creux, nous pouvons remercier la mère de Prudence pour ses œufs durs ainsi que sa soupe à l’oignon. Si les odeurs dudit petit-creux vous rendent malades, merci de viser les chaussures de votre voisin, de préférence si elles sont de marque.

Le bus prend alors un virage qui force Jules à s’accrocher de toutes ses forces au siège, ce qui ne l'empêche pas de crier.

— TURBULENCE !

Son corps suit la secousse, mais pas ses mains fermement accrochées au dossier. On dirait un pantin désarticulé. Malheureusement pour lui, ce dernier mot a fini par attirer l'attention du prof d’EPS à l'avant du bus.

— JULES ! ASSIEDS-TOI !


Jules sourit. Le même sourire qu'un enfant qui veut absolument faire quelque chose, même s' il sait que c'est une bêtise.
Je suis sûre qu'il va chercher à négocier.

— Monsieur, je suis en pleine annonce de sécurité.

— Assieds-toi.

— Très bien.

Il se rassoit.

Deux secondes.

Puis il se relève.

— Et n'oubliez pas—

— JULES !

— Je m’assois.

Il s’effondre finalement sur son siège, à côté de Mathis, avec cette lueur de fierté dans le regard.
Mathis soupire.

— Si c'est pas le prof qui t'expulse du bus, ce sera moi.

— Pour ça, faudrait que tu te lèves mon cher Mathis. Et on sait toi et moi que ce n' est pas dans tes objectifs du jour.

Jules finit par retrouver son calme et Mathis par s’endormir contre la vitre du bus.
Je regarde à travers ma fenêtre, les lampadaires défilant au même rythme que les voitures. Le jour a fini par se lever mais les conversations ont déjà commencé à s'essouffler. Certains ont mis leurs écouteurs, d'autres ont basculé leur siège en arrière pour plus de confort.


Devant moi, Nina sort un masque de nuit.
Évidemment qu'elle a un masque de nuit.


C’est alors que Camille se retourne. Son visage apparaît dans le petit espace entre son siège et celui de Nina. Elle porte un petit sourire en coin et son regard fait du ping pong entre moi et Léo.
Qu’est ce qu'elle va bien pouvoir dire pour me foutre la honte ?

— Attendez !

Je soupire déjà.

— Quoi ?

Elle continue de nous observer comme si elle venait de découvrir quelque chose de fascinant.


— Faut que j’analyse quelque chose là.

— N'analyse rien du tout Camille.

Elle pointe Léo du doigt.

— Le beau gosse du lycée…

Puis moi.

— La nouvelle un peu perdue…

Je la fixe.
Je sens mon rythme cardiaque s’accélérer et mes joues devenir rouges.
Elle regarde autour d’elle d’une façon très sérieuse.

— Le bus…
Elle lève un doigt.
— Le voyage scolaire…
Un deuxième doigt.
— La neige…
Un troisième.

Puis elle hoche lentement la tête.
J’ai déjà envie de la massacrer sur place.

— Oui.

Je sens que je ne vais pas aimer ce qu'elle va dire ensuite.

— On est clairement dans une comédie romantique.

Le silence tombe une seconde.

Je dois être cramoisie.

— Camille…

Elle sourit.
Le sourire de quelqu'un totalement conscient qu'il vient de poser une bombe.

— Je dis juste que si quelqu'un s'endort sur l'épaule d'un autre quelqu'un pendant le trajet…


Elle désigne Léo avec son doigt glissé entre les deux sièges.


— Et bein je ne serais pas surprise.

Je sens mes neurones s’agiter et chercher le bouton d’arrêt d’urgence de mon cerveau.

— Personne ne va s’endormir sur—

— Allez à plus !

Elle disparaît derrière son siège avant que je ne puisse finir ma phrase.
Je fixe le dossier devant moi.
J’aime Camille. Vraiment, je l’aime beaucoup, mais y a des fois comme ça, où je pourrais la tuer de mes propres mains. Pas par plaisir, hein. Par nécessité.

À côté de moi, Léo laisse échapper un petit rire.
Je tourne la tête vers lui.


— Ne dis rien, je préviens.

— Mais j’ai rien dit.

— Tu pensais quelque chose.

— Peut-être, mais je n’ai rien dit.

— Léo ?

— Oui ?

— Tu penses que les autres ont entendus ce qu'elle vient de dire ? Si c'est le cas, il faut que je saute du bus.

Il relève alors ses sourcils et se pince les lèvres.

— Même si c’est vrai ?

I’m sorry, what ?!


Il me regarde avec ce sourire qui fait ressortir sa fossette. Cette fossette qui me donne, à cet instant, envie de me cacher sous mon siège. Ou de poser mes lèvres contre les siennes.


Je ne sais plus.


Et c’est bien ça le pire.

Je soupire et cale ma tête contre la vitre.
Très mauvaise idée.
On est pas dans un film.
La vitre est glaciale, humide, et les vibrations font mal.


— Ah !

Je me redresse aussitôt.


— Combat perdu contre la fenêtre ? me murmure Léo.

— Elle est congelée, et ça fait mal.

— C'est à dire que…c'est l’hiver

— Merci pour cette information Léo.

Il ajuste légèrement sa position.

— Tu peux dormir si tu veux.

— Je vais essayer oui.

Le bus tangue doucement sur l’autoroute et le moteur émet un bruit blanc qui me fait fermer mes paupières en deux secondes.
Les transports ont toujours eu cet effet de somnifère sur moi.
Le bus prend alors un virage.
Ma tête bascule.
Et atterrit directement sur l'épaule de Léo.
Mon cerveau met au moins trois secondes à comprendre.
Merde, merde, merde.
Je me redresse immédiatement.

— Désolée—

— Chut.
Sa voix est basse. J’aime quand il a cette voix. J'ai l’impression que le monde est plus calme.

— Tu peux rester.

Je le regarde.

— Tu vas finir avec un bras paralysé.

— C'est un risque que je suis prêt à prendre.

Je roule des yeux. Qu’est ce qu'il m’agace quand il est si gentil.
Le bus prend un autre virage.
Et ma tête retombe sur son épaule.
Cette fois… je ne bouge pas.

Je me réveille quand le bus ralentit brusquement et pendant une seconde, je ne comprends pas où je suis.
Puis mon cerveau se rallume.


Le bus.
Le voyage.
Le bruit du moteur.
Et mon oreiller.


Sauf que ce n'est pas un oreiller. C'est une épaule. Et ce n'est pas n’importe quelle épaule. C'est celle de Léo.


Damn.


Je me redresse d’un coup.
Léo me regarde, les cheveux légèrement en bataille.

— Bien dormi ?


Je cligne des yeux. J'espère que j’ai pas bavé.

— J'ai dormi combien de temps ?

— Environ deux heures.

— Et j’ai dormi tout du long sur ton épaule ?

— Peut-être.

— Génial.

Devant nous, Camille se retourne brusquement.

— OH MON DIEU !

— Camille, tais-toi.

— Elle l’a fait.

— Qui a fait quoi ? demande Jules en se redressant.


Erreur.
Grave erreur.

— Prudence s'est endormie sur l'épaule de Léo.

— Camille !

Mais Jules a déjà tourné la tête vers moi avec un sourire qui part d’une de ses oreilles pour finir à l’autre.

— Incroyable. Le cliché du bus. Elle l’a fait.

— Je vous déteste cordialement.

— Moi, je trouve ça mignon.

Mathis, toujours à moitié endormi, marmonne :

— Peut-on arrêter de parler de romance avant que j’ai mangé. Vomir avec un estomac vide, ça fait mal.

Et comme par magie, Jules en profite pour attraper le sac d’œufs que Léo garde précieusement depuis le début du trajet.

— PARFAIT !


Il brandit un oeuf dur.

— Collation offerte par la maman de Prudence.

— Ne les mangez pas tous, je grogne.

— On verra.

Jules tape l'œuf contre le dossier du siège.
Crac.
Puis il enlève un petit morceau de coquille en bas.
Puis en haut.
Je le regarde, méfiante.

— Qu'est ce que tu fais ?

— Un tuto que j’ai vu sur internet.

— T’es sur de toi ?

— Regarde.

Il porte l’œuf à sa bouche et souffle d'un coup.
L'œuf glisse de sa coquille et se pose directement dans sa main.
Silence.
Puis Camille applaudit.


— PARDON ?

— C’est incroyable, dit Nina.

— Refais.

— Avec plaisir.

Très vite, tout le groupe se transforme en un atelier d'expérimentation scientifique.
Crac.
On casse les coquilles.
On souffle.
Les œufs sortent.
Jules réussit.
Camille réussit.
Mathis réussit.
Nina réussit.
Léo réussit.

— Prudence, à toi, annonce Jules avec un sourire sadique.

— Non.

— Si.

— Non

— Tu ne peux pas refuser. C'est pour la science.

Tout le monde me regarde.
Super.
Je prends un œuf. Je casse la coquille en bas puis en haut.
Je le porte à ma bouche.

— Doucement, conseille Léo à côté de moi.

— Je sais souffler.

Je souffle.
Fort.
Trop fort.
L’œuf est littéralement éjecté.
Il traverse l'allée centrale.
Au ralenti.
Je le regarde voler.
Directement.
Vers.
Pauline.
Splaf.
L’œuf s'écrase sur son pull.
Le silence tombe dans le bus.
Complet.
Total.


Jules murmure :


— Incroyable.

Pauline baisse lentement les yeux vers la tache jaune sur son pull blanc.
Puis elle relève la tête et me regarde.
Enfin… elle me regarde… je dirais plutôt qu’elle m’assassine.


Putain de bordel de merde.
Je suis tellement dedans là.
Pourquoi ça n'arrive qu'à moi.
J’ai l’impression que le temps de fige, quand tout mon sang remonte dans ma tête, que l'oxygène n’arrive plus à mes poumons.


Il faut que je dise quelque chose. Il le faut mais j’y arrive pas, y a rien qui sort.


D’un coup, elle passe deux doigts sur la tâche, les regarde, et repose ses yeux sur moi.

— Prudence.

Sa voix est calme. Beaucoup trop calme. J’aime pas trop beaucoup ça.

— Oui…

— Tu viens de me jeter un œuf dessus ?

— Non ! Enfin si, mais—
Je m'enfonce, je suis incapable de construire une phrase cohérente. C'est pourtant pas fucking compliqué. Sujet, verbe, complément.


— C'était pas… enfin… je voulais juste—

— Souffler dedans ? dis Jules à voix basse.

Mais il veut ma mort lui ? Il est de mon côté ou du sien ?
Mathis étouffe un rire.
Je les fusille du regard.


Pauline, elle, ne les regarde même pas. Elle ne regarde que moi.

— Fascinant.

Elle attrape un mouchoir au fond de son sac et commence à essuyer son pull avec des gestes lents.

— C’est un pull blanc, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué.

— Je suis vraiment désolée. Pauline.

Putain ça y est, j'ai réussi à aligner deux mots.

— J’imagine.

Elle plie le mouchoir proprement et le remet dans son sac.
Puis elle se tourne vers ses amies.

— Apparemment, certaines personnes découvrent encore leurs capacités motrices.


Un petit rire circule autour d’elle.
Pas très fort.
Mais suffisant pour attirer l’attention de la CPE, Madame Forest.

— Qu’est ce qu'il se passe ici ?

Silence immédiat.
Le regard de Pauline glisse sur elle, puis sur moi, toujours avec ce petit sourire de psychopathe.

— Vous vous rendez compte Madame, elle m’a jeté un œuf dessus. J’étais là, tranquillement en train de m’occuper de mes affaires, et elle m’a jeté l’œuf dessus.
Elle décale sa main afin de rendre la tache jaune bien visible sur le tissu blanc.


La CPE plisse les yeux, puis soupire.

— Prudence ?
Évidemment, fallait que ça me tombe dessus.

— C'était un accident Madame.

— Un accident ? Avec un œuf ?

— C’est scientifique, murmure Jules à côté de moi.

Je le maudis mentalement sur huit générations.
La CPE souffle.

— Vu que vous semblez avoir plein d’énergie, vous resterez demain matin avec moi au chalet. Vous pourrez en profiter pour aider à nettoyer la vaisselle, ça devrait vous calmer. Les autres partiront en sortie raquettes le matin, pas vous.

Quoi ?
Mais c'est tellement injuste.
Je vais être la seule conasse à rester au chalet.

— Madame, mais—

— Décision prise.

Elle tourne les talons et retourne vers l’avant du bus.
Je reste figée.
Devant moi, Camille se retourne lentement.

— Eh bah…

— Tout ça pour un œuf, ajoute Jules.

Je tourne la tête vers Pauline qui a déjà reporté son attention sur son téléphone. Mais juste avant que je retourne la tête, elle lève les yeux et me lance un regard avec un sourire qui dit «ça ne fait que commencer».

Le silence qui suit le départ de la CPE est lourd. Aussi lourd que la neige après une avalanche.


J’ai été punie.
À cause d'un putain d’œuf.


— Bon, au moins, l’œuf était bien cuit, dit Jules pour essayer de détendre l’atmosphère. T’imagines si il avait été mollet. Pauline aurait réussi à te faire punir pour la semaine.

— Jules, ferme-la, je siffle sans même tourner la tête.

Je sens alors une main se poser sur mon bras.
Une pression légère.
Chaude.
Léo.


— Fascinant. Elle a joué son coup à la perfection. Elle savait exactement quel bouton presser pour énerver Forest.

Je lâche un petit rire nerveux.

— Super. Donc en plus d'être une peste, t’es en train de me dire que c'est une génie du mal.

Je souffle, toujours le regard fixé sur le siège de Camille.

— J’en reviens pas que je vais rater la première matinée. Vous serez tous là en train de vous éclater dans la neige, et moi, je serais en train de nettoyer vos bols de chocolat chaud.

— On va s'arranger, murmure Léo à côté de moi.

Sa voix est basse. Calme. Douce.
Je tourne légèrement la tête vers lui. Je ne vois pas ce qu'il veut arranger. À part faire un retour en arrière, on ne va rien pouvoir faire.

— Forest n'est pas un dragon. Elle finira par se calmer.


Il esquisse ce petit sourire en coin.


— Et puis…faire la vaisselle avec toi, y a pire.

— Mais de quoi tu parles ? T’as pas été puni toi.

Il hausse les épaules, l’air de rien.

— On verra ça.

Quelques heures après l’incident de l’œuf, le bus s'arrête dans un grand fracas.
On est arrivé.
Les portes s’ouvrent et l’air glacé des Alpes pénètre l’habitacle. En une seconde, l’odeur du gasoil, des œufs et d’adolescents en chaleur est remplacée par le souffle du bonheur. J’avais oublié à quel point j'aime l’odeur de la montagne.

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