On verra
Les portes s’ouvrent et l’air glacé des Alpes pénètre l’habitacle. En une seconde, l’odeur du gasoil, des œufs et d’adolescents en chaleur est remplacée par le souffle du bonheur.
En descendant, je me prends une claque, une vraie.
Un froid sec, brutal, qui s’infiltre sous les vêtements en moins de deux minutes.
La neige crisse sous mes chaussures, et là, ça me revient.
L’odeur du froid. Ce petit truc particulier, presque métallique. Le silence étouffé par la neige. Le bruit sourd de mes pas.
Mes épaules se détendent sans que je ne m’en rende compte.
— Oh non, non, non, c'est pas humain un froid pareil, lâche Jules en descendant derrière moi. Y a des lois normalement.
Je laisse échapper un léger sourire.
— Si, c'est humain, t’es juste équipé comme un débutant.
Je me baisse instinctivement pour attraper une poignée de neige. Elle craque entre mes doigts, compacte, parfaite.
Exactement comme dans mes souvenirs.
Les vacances à la montagne.
Les gants mouillés.
Les pieds gelés.
Et mes parents qui me disaient de rentrer «cinq minutes, juste pour me réchauffer».
Je relève la tête. Les montagnes sont là, toujours aussi immenses, toujours aussi belles.
Et pendant une seconde, tout me paraît plus simple.
Puis une valise me roule sur le pied.
— PARDON ! crie quelqu'un.
Ok, retour à la réalité.
Derrière nous, le chalet est imposant.
Grand, large, tout en bois foncé, avec des volets qui grincent rien qu'à les regarder. Ils sont de travers et leur peinture grise s’écaille par endroits.
On dirait qu'il a vu passer des générations d’enfants et d’ados surexcités.
Et probablement survécu à aucun d’entre eux sans séquelles.
Dès qu'on pousse la porte, la chaleur nous tombe dessus.
Et avec elle… l’odeur.
Un mélange de vieilles moquettes, de bois humide et de chauffage un peu trop fort. Et ce parfum indescriptible de colonie qui s'est incrusté dans les murs pour l’éternité.
Je fronce légèrement le nez.
Même ça, ça me rappelle l’odeur des chalets où on allait avec mes parents.
— Aaaaah, annonce Jules en inspirant profondément. Ça sent l'expérience humaine à plein nez !
— Ça sent le renfermé, corrige Nina.
Le sol est recouvert d’une moquette rouge, passée, usée par des années de passages de roulettes de valises et de chaussures de ski.
Les murs sont entièrement en lambris, du sol au plafond.
Même le plafond.
Ça fait beaucoup de bois pour une seule pièce.
— J’ai l'impression d'être dans un meuble Ikea, je murmure.
— Un meuble Ikea au fin fond d’une cave, qui n’a pas servi depuis vingt ans, ajoute Camille.
Tout le monde envahit le hall principal dans un boucan d'enfer. Les valises s’entrechoquent, les voix montent, les profs essaient de se faire entendre.
— On récupère les clés ! Filles à gauche, garçons à droite ! hurle Madame Forest.
— SEXISME ! proteste Jules quelque part dans la cohue générale.
— JULES !
— Je circule.
Camille disparaît dans la foule et revient avec une clé.
— Chambre treize, côté filles.
— Bien, dit Nina, organisation optimale.
Je laisse mon regard dériver malgré moi.
Les garçons sont regroupés un petit peu plus loin. Ça rigole, ça négocie, ça râle déjà.
Et Léo.
Il soulève une valise d'un seul bras, comme si elle ne pesait rien.
Il relève la tête comme s' il m'avait senti en train de l’espionner.
Nos regards se croisent.
Une seconde.
Et j’ai ce truc bizarre dans l’estomac.
Comme si j'étais exactement là où je devais être.
Puis Jules débarque devant lui et lui balance un sac.
Parfait, moment ruiné.
— Prudence ? Tu comptes camper ici ou quoi ? me lance Camille.
— J’arrive.
Je détourne aussi vite les yeux et attrape ma valise pour suivre les filles.
L’escalier grince sous chacun de nos pas. Chaque marche proteste de fatigue. Même elles se demandent comment elles tiennent encore le coup. La rampe est lisse tant elle est usée.
Les escaliers mènent à une sorte de mezzanine surplombant le hall principal et aux couloirs des chambres.
Et c'est un long couloir, étroit, lambris partout, des portes alignées à intervalle régulier de chaque côté.
Ambiance Shining.
— J’ai un peu peur de voir Jack Nicholson débarquer d’une de ces chambres, je souffle.
— Ah, chambre 13, juste là, dit Camille en insérant les clés dans la serrure. Mesdames, si vous voulez bien me suivre dans notre humble demeure.
Bon, c'est à l’image du reste. Lambris, moquette, usure. Il y a un lit superposé et un lit simple.
— Il me faut un lit du bas, dit Nina. J’ai peur de la hauteur.
— Et moi j’en ai rien à faire, ajoute Camille en commençant déjà à grimper à l’échelle du lit.
Bon, bah je crois que je m’en sors pas trop mal sans même avoir à lever le petit doigt. Ça compense un peu l'idée de la punition qui m'attend demain.
J’ouvre ma valise pendant que Camille vide la sienne au sol dans un chaos absolu alors que Nina range ses affaires militairement.
— Question existentielle, interrompt Camille, vous prenez combien de temps sous la douche ?
— Dix minutes, répond Nina.
— Ça dépend si c’est juste une douche ou si c’est une everything shower, donc entre cinq et trente minutes.
— Je demande ça car j’ai vu que les douches étaient mixtes.
Silence.
— Pardon ?! fait Nina.
— Couloir, rideaux, carrelage gelé, aucune dignité.
— Mais je vais mourir, annonce Nina.
— Peut-être, mais tu mourras propre.
Je rigole.
Puis, évidemment, Camille se tourne vers moi. Elle a ce regard de quand elle veut me faire passer un interrogatoire.
— Bon.
— Non.
— Si.
— Non.
— Le bus.
Je soupire.
— Il ne s'est rien passé.
— Mensonge, dit Nina calmement.
— Vous étiez devant.
— Et on a des oreilles, répond Camille. Et j’ai vu ta tête.
— Quelle tête ?
— Celle de quelqu'un qui ne sait plus fonctionner normalement.
Je m'assois sur mon lit et commence à jouer nerveusement avec l'étiquette de la couverture.
— On a parlé.
— Vous avez parlé, répète Camille.
— Oui.
— Collés l’un à l’autre.
— Camille !
— Très collés, ajoute-t-elle.
Mes yeux roulent dans leurs orbites.
— C'est un bus meuf, tu t’attends à quoi ? je réponds un peu échaudée
— Excuse bidon.
Nina sourit.
Je la fixe.
— Toi aussi tu vas t’y mettre ?
— J'observe pour l'instant.
Traîtresse.
Je passe une main sur mon visage.
— On est potes.
Silence
Puis Camille éclate de rire.
— Non.
— Si.
— Prudence…
— Quoi ?
— Personne regarde ses potes comme ça.
Je détourne le regard. Je sens mes joues s’empourprer.
— Vous abusez.
— Tu nies la réalité, répond Nina.
— Et vous, vous interprétez.
— Y a un truc qu'on ne peut pas interpréter, c'est ta punition, ajoute Camille.
— Super, on doit vraiment en reparler ?
— Et tu seras toute seule, toute la matinée ?
— Apparemment.
— Apparemment, dit Camille d'un air interrogateur.
Je pince les lèvres.
Mauvaise idée.
Très mauvaise idée.
J’ai maintenant deux regards interrogateurs sur moi.
— Léo a dit un truc…
— Quel truc ? demande Nina.
— Il a fait une sorte de sous-entendu. Il a dit que faire la vaisselle avec moi le matin, y a pire. Donc je lui ai rappelé qu'il n'était pas puni, et il a dit «on verra».
Blanc.
— On verra ?!
— Oui, mais ça veut rien dire.
— Mais ça veut TOUT dire, meuf ! s'exclame Nina.
— Mais non !
— Il va se faire punir exprès, je meurs ! déclare Camille.
— Mais pourquoi il ferait ça ?
— Je sais pas, peut-être parce qu'il crush sur toi ? souffle Nina.
Je détourne le regard.
— Vous allez trop loin.
— Et toi, pas assez. dit Camille.
Je referme ma valise comme pour essayer de clore cette conversation.
Qu'il veuille passer du temps avec moi, je comprends, on s’entend bien, mais de là à dire qu'il crush, c'est un peu abusé.
On va pas se mentir, j’aimerais bien, mais c'est impossible.
Je finis par me relever du lit.
— Je vais aux toilettes, et je vais en profiter pour voir les douches.
— Fuis, dit Camille. Classique.
— Je ne fuis pas.
— Tu fuis, acquiesce Nina.
— Je respire.
— Tu fuis en respirant.
Le couloir me semble bien plus calme en comparaison de l'état d'excitation des filles.
Les bruits sont étouffés, le chalet grince autour de moi, comme s’il était vivant.
Je marche, juste pour me vider la tête et me familiariser avec les lieux.
Je tourne à l’angle.
Putain.
Léo.
Encore.
Il marche, les mains dans les poches, l’air de rien.
— Laisse-moi deviner, t’as eu le droit à un interrogatoire ?
— Un tribunal tu veux dire !
Il sourit.
Petit silence.
— Vous avez parlé de ta punition ?
— Évidemment. Et elles pensent que tu vas faire une connerie. Je leur ai dit que c'était n’importe quoi et qu' elles extrapolent.
Un léger sourire passe sur ses lèvres.
— Elles semblent avoir beaucoup d’imagination.
— Tu n’as pas idée.
Je le regarde. J’essaie de décrypter ses micro-expressions.
— Tu vas faire une connerie ? je demande, pleine de suspicion.
Il penche légèrement la tête.
— Tu voudrais ?
Mon cerveau bug.
— C'est pas la question.
— C'est un peu la question.
— Non.
— Un peu.
Je souffle.
— T’as pas intérêt.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est stupide.
Petit silence.
Son regard reste fixé sur moi.
Je sens mon cœur manquer un battement.
— Et si j’ai envie de rester au chaud demain matin ?
— Tu rateras la sortie.
— J’aime pas les raquettes.
Je secoue la tête.
— T’es impossible.
— Non, je m’adapte.
Silence.
Encore.
Trop long.
Je recule un peu.
— Bon, faut que j’aille aux toilettes.
— Courage.
Je commence à partir.
— Prudence.
Je me retourne.
— On verra.
Exactement comme dans le bus, et ça me fait le même effet.
Peut-être que les filles ont raison.
Ou peut-être que je me raconte des histoires.

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