Vaisselle et papillons.

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Le lendemain, le réveil sonne beaucoup trop tôt.

— Non, gémit Camille dans son oreiller. Non, non, je refuse.

— Il est quelle heure ? demande Nina.

Je tends le bras pour attraper mon téléphone.

— 6h32.

— Mais on est en vacances, bordel ! soupire Camille.

— Techniquement, non, répond Nina. C'est un voyage scolaire.

— Quelle arnaque, répond Camille.

Un sourire m’échappe.


L’arnaque, c’est d'être punie de bon matin alors qu'on vient à peine d'arriver.

Le petit-déjeuner est bruyant.
Beaucoup trop bruyant.


Les tables sont pleines, ça parle fort, les bols et les couverts tapent les uns contre les autres, ça se plaint déjà du froid.

Je suis assise avec Camille et Nina mais j'écoute qu’à moitié.

— Tu fais une tête de condamnée, remarque Nina.

— Parce que j’en suis une.

— Tu dramatises pas un peu ? me répond-elle.

— Je vais faire votre vaisselle pendant que vous allez vous amuser et vivre votre meilleure vie.

— Si pour toi, notre meilleure vie inclut des raquettes et de la sueur, pourquoi pas, nuance Camille.

— C'est toujours mieux que l'évier et les vieux restes d’avoine collés.

— Le débat reste ouvert, ricane Nina.

Je relève les yeux.


Et évidemment, ils tombent sur Pauline.
Elle me regarde, l’air fier. Ça me fout la haine.

— Ignore, murmure Nina en posant sa main sur mon bras.

— Je vais faire ça, oui.

Mensonge.
Je commence à avoir des envies de violence.

— Bon ! annonce Madame Forest. Vous terminez et vous vous préparez. Départ dans dix minutes.

Les chaises raclent le sol, les sacs sont ramassés, le brouhaha s’intensifie.
Moi, je reste assise à ma place, désolée de devoir assister à ce spectacle.


Ils sont contents, ils vont s’amuser, ils vont profiter de la neige. Et moi, je suis là.
Quand soudain.

— Bon.

Une voix.
Forte.
Sûre d’elle.
Léo.


Je me fige.


Il est debout, au milieu de la pièce, tranquille.


Beaucoup trop tranquille.


Il prépare un truc, je reconnais cet air.

— Bon, Léo, dépêche toi. Les autres vont t’attendre, dit Madame Forest.

Il reste figé, il la regarde avec un sourire insolent.

— Dans ce cas, inutile de les faire patienter plus longtemps.

Il attrape son plateau, puis il le lâche.


Délibérément.


Le bruit résonne dans tout le réfectoire.
Verre, couverts, restes de nourriture.


Tout s'étale par terre dans un bruit presque assourdissant.


Les têtes tournent en direction du bruit, y compris celle de Pauline. Surtout celle de Pauline.

Puis silence total.


Même Jules, qu’on a l'habitude d’entendre constamment, a fermé sa bouche.

— Voilà, inutile de les faire attendre, dit Léo.

— LÉO ! explose Madame Forest.

— Oui ?

Il a toujours son sourire en coin.

— Tu te rends compte de ce que tu as fait ?

— Parfaitement, oui.

Blanc.

— Très bien, tu restes ici ! Avec Prudence. Et t'as intérêt à tout nettoyer !

— Avec plaisir.

Je bug, mon cerveau m’a quitté.


Je regarde autour de moi. Camille a l’air de mourir, Jules s'apprête à se mettre en PLS, Mathis a déjà reporté son attention sur le gâteau qu'il a volé, et Pauline garde des yeux fixés sur Léo. Je peux voir d’ici qu'elle fulmine, et j'avoue, j’y prend un certain plaisir, car pour une fois, elle ne contrôle rien, cheh.


Après que Léo et moi avons passé la porte de la cuisine, celle-ci claque derrière nous, d’un coup sec. Et d’un coup, j’ai l’impression que tout est trop calme.


Genre, vraiment trop.


Il n’y a plus le bruit des autres, plus de voix, plus rien pour couvrir le bruit de mon cœur qui me semble beaucoup trop rapide et bruyant pour une séance de vaisselle.


Je reste plantée là, à côté de l'îlot central, sans trop savoir quoi faire. Mes doigts s'emmêlent dans mes cheveux sans que je ne m’en rende compte, comme d’habitude, et j'essaie de regarder n’importe où, sauf l’endroit où est Léo.


Sauf que lui… il est là.


Juste en face de moi.


Il a enfilé un sweat shirt gris, et il a remonté les manches sur ses avants bras.
Pourquoi je regarde ses avants bras, sérieux ?


Et il est là… à cause de moi.


Enfin non, pas vraiment à cause. Il est là pour moi, et ça, ça change la donne.


Je l’ai vu, il m'avait prévenu. Il l’a fait exprès.


Rien que d'y repenser, j’ai une sensation étrange dans l’estomac. Un mélange de gêne et d'autre chose, que j’ai pas vraiment envie d’identifier.

— Tu comptes rester comme ça longtemps ?

Je sursaute presque. Sa voix me ramène hors de mes pensées.


Je relève les yeux, mais pas complément.

Juste assez pour voir qu'il s'est appuyé contre le plan de travail, l’air nonchalant, comme si toute cette situation était normale.

— Comme ça comment ?

— Je sais pas, on dirait que tu vas faire un malaise.

— Je ne vais pas faire de malaise.

— Mmh… j’ai des doutes.

Je souffle un peu, agacée malgré moi.

— T’es chiant.

— On me le dit souvent. Enfin, surtout toi.

Et évidemment, il sourit. Ce sourire qui fait ressortir sa fossette et qui me crée littéralement des palpitations.


Je détourne les yeux vers la montagne de vaisselle. Mais ça ne change rien. Je sens son regard sur moi, et ça me met encore plus mal à l'aise.


Le silence retombe entre nous, mais pas le même qu’avant. Celui-là est… chargé. Je ne saurais pas le définir autrement. Et j’ai la sensation que si je dis un truc de travers, tout va être encore plus bizarre. Et dieu seul sait comme la maladresse est mon principal défaut.


Et donc, évidemment, je parle.

— Pourquoi t'as fait ça ?

Putain, si j’avais pu avaler ces mots à la place de les dire, je l’aurais fait. Maudit cerveau, maudite bouche sans filtre.


Silence.


Son regard est planté dans le mien, j’ai chaud.

— Fais quoi ? demande-t-il d'un air innocent.

— Ton plateau.

Il incline légèrement la tête, comme s' il faisait mine de réfléchir.

— Ah. Ça.

— Oui, ça.

Je croise les bras pour me donner un peu de contenance avant de reprendre.

— Tu l'as fait exprès. Et ce n'est pas une question. Je t’ai vu. Tu ne peux pas nier.

Il me fixe une seconde, puis un petit sourire apparaît au coin de ses lèvres.

— Et ?

Mon cœur rate un battement.

— «Et» ?

— Ouais, et ?

Il s'est redressé sans que je ne m’en rende compte, et il commence à s’approcher de moi. Pas brusquement, pas rapidement, juste… naturellement. Comme si c'était logique.


Sauf que moi, ça me fait complètement paniqué. J’en ai du mal à gérer ma respiration.


Je recule d’un pas.
Puis d'un autre.


Jusqu'à sentir le bord de l'évier contre mon dos.


Super.


Me voilà coincée.

— Pourquoi t'as fait ça ? je redemande, plus doucement cette fois, ma voix beaucoup moins assurée.

Il est plus proche maintenant. Assez pour que je remarque des détails débiles. Des cheveux un peu en vrac, une légère cicatrice au-dessus de son sourcil, le bout en plastique qui manque à la lanière de sa capuche, et ce parfum que j’aime tant.


Pourquoi je remarque tout ça ?

— T'as vraiment besoin que je réponde ?

— Oui.

Mensonge.

— T’es sûre ?

— Oui, j’insiste.

Je ne suis pas du tout sûre de moi. Je ne l’ai jamais été… mais à cet instant, c'est encore pire.


Il s’approche encore un peu, juste assez pour que ma respiration devienne chaotique.

— Pour être avec toi, Prudence.

C'est dit simplement. Sans effet. Sans sourire. Et c'est encore pire. Ça m’a l’air bien trop sérieux.


En vrai, je l'avais vu, je le savais déjà. Mais l’entendre… ça change tout.

— T’es con, je lâche presque automatiquement.

Il hausse légèrement les épaules.

— Possible.

Je passe ma langue sur mes lèvres, nerveusement.


Je vois son regard suivre mon mouvement.

— Fallait pas.

— Pourquoi ça ?

— Parce que c'est débile.

— Mmh.

Il avance encore.
Je ne bouge plus.


Techniquement, je pourrais. Mais je le fais pas.

— Être avec toi, c'est débile ?

Mon estomac fait un tour sur lui-même.

— Déforme pas ce que j’ai dit.

— Je déforme pas, je répète.

Sa voix est plus basse, plus calme.
Et moi, je suis incapable de réfléchir correctement.


Mes doigts se crispent derrière moi, contre l'évier et je sens mes tempes battre au rythme de mon coeur.

— Tu stresses.

— Non.

— Si.

— Non.

— Prudence…

Je tente de lever les yeux au ciel, mais ça ne marche pas, il est trop près et mes yeux sont happés par les siens.


Je ressens presque sa respiration.

— T’as remarqué que tu dis toujours non quand c'est oui ?

— C'est faux.

— C'est bien, tu me donnes raison.

Je vais répondre.
Je dois répondre.
Vraiment.
Mais ça sort pas.


Parce que son regard vient de descendre sur mes lèvres.


Et là, c'est fini.


Mon cœur s’emballe complètement, j'ai encore plus chaud, mes mains deviennent moites, et je suis incapable de penser à autre chose qu’à la proximité de nos deux corps.

— Arrête, je murmure.

— Quoi ?

— Ça.

— Ça quoi ?

Il s'approche encore légèrement.
Je ferme presque les yeux.

— Tu sais très bien.

Il ne répond pas.
Mais il ne recule pas non plus.
Au contraire.


Son regard revient au mien, puis redescend à nouveau, lentement, comme si il prenait tout son temps. Et moi, je sens mon rythme cardiaque accéléré de nouveau, ça en devient presque douloureux.


Il est maintenant tellement proche que j’en oublie de respirer correctement.


Inspire.
Expire.
C'est pas compliqué putain.


Je sens son souffle.
Vraiment.
Là, sur ma peau.
Sur ma joue.


Et ça me fait un truc dans le ventre, ces saloperies de papillons.


J'essaie d'avaler ma salive.


Mauvaise idée, parce que ça me rapproche encore plus de lui.
Je pourrais m’éloigner.
Je devrais le faire.
Mais j’y arrive pas.
Je reste là, bloquée, ou peut-être pas vraiment.
Peut-être que j’ai juste pas envie de bouger.


Ses yeux font des allers-retours entre les miens et mes lèvres.


Encore.


Et cette fois, je suis incapable de penser à autre chose.


Ses lèvres.


Je les regarde aussi.


Merde.


Faut pas.


Je sais pas pourquoi, mais j’ai la sensation que si je les regarde trop, je pourrais sentir leur goût avant qu'il ne se soit passé quoi que ce soit.


C’est n’importe quoi.
Mon cerveau débloque.

— Prudence…

Sa voix et douce.
Il est tout près.
Beaucoup trop près.


Je relève à peine les yeux.
Erreur fatale.


Ses lèvres sont encore plus proches maintenant.
Je sens son souffle contre les miennes.


C’est maintenant.
C’est vraiment maintenant.


Je ferme les yeux une fraction de seconde, sans même m’en rendre compte, et mon corps se penche légèrement vers lui, comme s’il était attiré par un aimant.


Lui aussi.


C'est infime, mais ça suffit.
Il n’y a plus rien autour.
Plus de cuisine.
Plus de vaisselle.
Plus de montagnes.
Plus rien.
Juste lui.
Juste ça.
Ce moment où—

— MAIS VOUS FOUTEZ QUOI ?!

Je sursaute violemment, mon sang ne faisant qu'un tour.


Je me redresse d’un coup, complètement sonnée.


Madame Forest est là, dans l'embrasure de la porte, les bras croisés, l’air pas du tout ravie.

— Rien, je réponds beaucoup trop vite.

— Et bien ça se voit.

Super.


Je fixe le sol, incapable de la regarder dans les yeux.

— Léo.

— Oui madame ?

Sa voix est normale, stable, comme si rien ne c'était passé.


Je le hais.

— Tu viens avec moi, j'ai besoin d'aide.

— Maintenant ?

— Oui, maintenant !

— D’accord.

Il passe à côté de moi et je sens sa main frôler la mienne.

— On en reparle, il me murmure.

Et il sort.


La porte se referme.


Le silence revient.


Et moi, je reste là, immobile, incapable de réfléchir ou de process ce qu'il vient de se passer.


Et cette pensée qui refuse de me lâcher : il allait m’embrasser, et j'aurais pu en crever.

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