Le seum des remontées
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, je fixe mon bol de thé comme si l'avenir de l'humanité y était inscrit au fond.
La lumière crue des néons me donne l’impression d'être à poil, comme si tout le monde pouvait lire en moi, comme si tout le monde pouvait savoir ce que j’ai fait hier soir.
Je n'ai plus le goût de Léo sur mes lèvres, mais les sensations sont inscrites dans ma mémoire à tout jamais.
— Oh, regardez qui a enfin décidé de sortir de son lit, lance Camille en attrapant un morceau de brioche.
Je lève les yeux.
Léo arrive avec Jules et Mathis.
Il est habillé comme hier soir, les cheveux un peu plus en bataille.
Nos regards se croisent une micro seconde, suffisante pour me provoquer une mini crise cardiaque.
— Salut les filles ! lance Jules en s’affalant à côté de Nina.
Léo s'assoit en face de moi, et je sens immédiatement son pied chercher le mien sous la table. Il le frole, doucement, et ma crise cardiaque se transforme en AVC.
Je serre ma cuillère tellement fort entre mes doigts qu'ils deviennent blanc.
Calme toi Prudence, bordel.
C’est là que la vipère arrive.
— Tiens, Léo, je t’ai pris un café noir, comme tu l’aimes.
Pauline.
Elle vient de se glisser à côté de lui, déposant un mug fumant sur la table.
Elle ne s’assoit pas, elle reste debout, à côté de lui, sa main sur son épaule.
— Merci, Pauline, répond Léo l’air surpris.
Elle se tourne vers moi. Son sourire ne change pas, mais son regard est presque prédateur.
— Ça va Prudence ? T'as l’air fatiguée. T’as pas bien dormi ?
Je hausse les épaules, l’air de rien, bien que mon cerveau soit passé en mode F1.
— Si.
— Je suis pourtant sûre de t’avoir entendu dans le couloir hier soir. Mais bon, ça doit sûrement être le bois qui travaille.
— Et oui, un chalet en bois, ça fait du bruit, je rajoute un peu trop vite.
Elle s'assoit sur la chaise libre à côté de Léo en prenant le soin de bien le coller.
— Oh je sais. J'en ai eu du mal à trouver le sommeil. Du coup, je suis descendu boire un verre d'eau vers 22h au réfectoire. J’ai cru entendre des bruits vers la cuisine, j'ai même cru voir deux ombres. Mais ça devait sûrement être les courants d’air dans les rideaux.
Elle pose alors sa main sur l'avant bras de Léo.
Son regard ne me lâche pas.
Pure provocation.
Conasse.
Elle est en train de marquer son territoire tout en essayant de me faire croire qu'elle sait quelque chose.
Je regarde Léo. Il se raidit. Sa mâchoire se contracte.
— C’est un vieux chalet, Pauline, lâche-t-il froidement.
Le pied de Léo exerce une pression un peu plus forte sur le mien. Je pense que c'est sa façon à lui de me faire une tape dans le dos.
— Au fait, Léo, pour les premières pistes, tu veux bien te mettre avec moi ? J’ai encore quelques galères avec ma chaussure gauche.
— Je pense que Baptiste peut t’aider, répond Léo en essayant de dégager son bras.
— Oh, mais c’est pas pareil, toi t’as le coup de main.
Elle se tourne alors vers moi, un éclair de génie dans les yeux. Ou plutôt un éclair de démon.
— Ça ne te dérange pas, Prudence ? On sait tous que t’es la pote de galère de Léo, tu peux bien me le prêter cinq minutes pour sauver une demoiselle en détresse.
Mais quelle raclure de me refoutre une énième fois cette étiquette sur le dos.
Je la déteste, vraiment.
Et Léo qui dit rien alors que la meuf vient de m’insulter.
Je me lève d'un coup, la chaise raclant le sol dans un bruit strident. Tout le monde s'arrête de parler.
— Vous savez quoi ? Faites ce que vous voulez, je lâche sur le ton de la colère. Je vais préparer mes affaires.
Je sors du réfectoire sans me retourner. Mes yeux me brûlent tant j'ai envie de pleurer.
Je suis vraiment, vraiment une actrice de merde. Je vais jamais tenir. Pas dans ces conditions là.
Je sais bien qu’elle fait ça pour m’énerver, et putain, ça marche très bien. C'est plus fort que moi.
Madame parfaite, madame jolie sourire, madame vêtements de folie, madame qui est aimé par tout le monde, madame populaire, madame l’ex de Léo.
J'espère une seule chose, c'est qu’elle bluffait quand elle disait avoir vu des ombres et entendu des voix hier, pile là où moi et Léo étions.
Après avoir récupéré mon sac, je me retrouve dans le local à ski. L’odeur de plastique et d’humidité est omniprésente. Je suis seule dans le local, ou presque. Je viens d’entamer un duel contre ma chaussure de ski, comme si c'était elle qui venait de m'insulter.
Clac.
Non.
Clac.
Toujours pas.
— Putain, mais c'est pas vrai, quelle chaussure de merde ! je siffle entre mes dents.
— Tu sais que parler aux objets est aussi un signe de folie ?
Je ferme les yeux.
Évidemment, le voilà.
— Va aider Pauline, je lâche sans me retourner. Elle est en détresse, souviens- toi.
Silence.
Souffle.
Puis.
— Elle va survivre.
Je continue de m’acharner sur ma chaussure.
— Dommage.
— Prudence, regarde-moi.
— J'ai pas envie.
Il s'approche. J’entends le bruit de ses pas sur le sol en caoutchouc. Il s'arrête derrière moi.
— Ok. Alors continue de faire semblant.
Je m'arrête net. Mes doigts crispés sur le crochet métallique de ma chaussure.
— Je ne fais pas semblant.
— Si.
Je tourne la tête vers lui, sourcils froncés.
— Non.
— Si.
Il a cet air insupportable. Celui qui me donne envie de lui jeter mon gant dans la figure ou de l'embrasser jusqu'à ne plus sentir mes lèvres.
Je déteste qu'il me fasse cet effet.
— Tu me saoules, Léo.
— Ça, c'est toujours pas une découverte. Mais je vois surtout que t’es énervée, et essaie pas de me faire croire que c'est à cause de ta godasse.
Je lâche un petit rire nerveux.
— Bravo, quel sens de l'observation.
— Je sais, j’suis au max.
Je détourne le regard, la gorge serrée.
— C’est juste qu’elle me parle comme si j'étais de la merde, il insiste toujours sur les mêmes choses. Et toi, tu restes là, tu dis rien.
Il ne répond pas.
Même pas par une excuse bidon.
Il fait mieux.
Il passe devant moi, s'accroupit entre mes genoux.
Je reste immobile, les yeux fixés sur lui.
— Passe ton pied.
— Quoi ?
— Prudence. Passe. Ton. Pied.
Je souffle mais j'obéis.
Il attrape mon pied, ouvre la chaussure, et comme hier, ça passe tout seul. Il réussit même à fermer les crochets. Ça se ferme du premier coup, évidemment.
Il ne se relève pas tout de suite.
Il reste là, les mains sur ma chaussure, les yeux ancrés dans les miens.
— Voilà, maintenant, tu peux continuer à râler dans de bonnes conditions.
— Je ne râle pas.
— Non, je sais, tu t’exprimes. Mais c'est adorable.
Je sens mes joues devenir rouges. Je sais plus où me foutre.
Le silence qui s'ensuit est plus dense, plus chaud.
— T’aurais pu dire quelque chose, quand même. Devant elle.
— J’ai dit non, répond-il doucement. Pour l’aider. C'était ma façon de lui dire de dégager, Prudence.
Il se relève, reprenant un peu d’espace.
— Si tu veux qu'on le garde pour nous, je peux pas lui rentrer dedans frontalement sans qu'elle comprenne en deux secondes. Je t'avais dit que ça allait être dur.
— Je sais… on va finir par se faire griller.
— Possible, répond-il avec un demi-sourire.
Il glisse ses bras autour de ma taille et pose un baiser sur mes lèvres.
Ça me coupe presque le souffle.
— Léo, on devrait y aller. Sinon c'est tout de suite qu'on va se faire griller.
Il enlève ses bras de ma taille.
— Ouais, t’as raison.
Je fais deux pas vers la sortie, en compagnie de tout mon équipement, mais sa voix m’arrête juste devant la porte.
— Prudence ?
— Quoi ?
— Essaie de ne pas tomber aujourd'hui.
Je fronce les sourcils, la main sur la poignée de la porte.
— Pourquoi ?
— Parce que si un autre mec t’aide à te relever pour qu'on puisse rester «discret»… ça va me rendre dingue. Et j’aime pas partager.
Je secoue la tête, un sourire idiot collé sur mes lèvres.
Sur le front de neige, le froid du matin est vif, mais on peut déjà voir les rayons du soleil tapés sur les sommets.
Monsieur Vasseur, le prof d’EPS, a sorti le sifflet et porte son air de général en chef.
Autour de lui : le chaos. Une cinquantaine d'élèves s’agitent dans un boucan d'enfer. Je comprends mieux le sifflet.
— ÉCOUTEZ-MOI ! hurle Vasseur en soufflant dans son sifflet pour couvrir le vacarme. Le budget de l'établissement n'étant pas extensible, on va faire simple. Ceux qui n’ont jamais chaussés de ski de leur vie vont partir avec Madame Forest et Monsieur Lemaire sur la piste «lapinou». Les autres, vous restez avec moi et Madame Handerson, on monte au sommet et on verra votre niveau là-haut.
Les groupes se scindent. Je reste avec Camille, Nina, Mathis et Jules. Léo aussi est là, juste derrière, son casque sous le bras. Et évidemment, Pauline juste à côté de lui, accrochée comme une moule à son rocher.
On s'approche de la file pour prendre le télésiège. Un vieux modèle, qui ne peux prendre que trois personnes à la fois.
— Bon, plan de bataille ! s’exclame Jules en nous bousculant. On est six, les remontées font trois place, c'est donc parfait. Escouade Alpha : Nina, Mathis et moi. Escouade Bravo : Camille, Léo et Prudence.
— Pourquoi je suis toujours dans le deuxième groupe ? râle Camille tout en se glissant malgré tout à côté de Léo.
On avance dans la file. Mathis, Jules et Nina passent les portiques.
Bip.
Bip.
Bip.
Ils s'élancent sur le tapis et les voilà partis vers les sommets.
C’est à notre tour.
Bip.
Le portillon s'ouvre, Léo passe.
Bip.
Le portillon s'ouvre, Camille passe.
Je m'apprête à passer mon forfait quand une masse rouge déboule de nul part, doublant tout le monde avec un aplomb incroyable. Pauline, vêtue de sa combinaison rouge me pousse et…
Bip.
— Léo, attends-moi ! J’ai peur de monter avec les autres, ils vont faire bouger le télésiège.
Elle passe le portillon et se faufile sur le tapis entre Camille et Léo.
— Oh, désolée Prudence, lâche Pauline par-dessus son épaule alors que la barre de sécurité descend sur eux. On se voit en haut !
Quelle connasse.

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