Le poids du silence

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Le jeudi soir, Nina attrape sa trousse de toilette et sa serviette avec l’air d’une meuf qui a prévu une everything shower.

Sachant qu’il y a la soirée demain, rien de bien étonnant.

— J’vais à la douche, souhaitez-moi bonne chance.

La porte de la chambre se referme derrière elle.

Camille et moi restons seules, dans la chambre.

Je suis allongée sur mon lit, les yeux fixés sur mon écran de téléphone, à faire semblant de scroller sur TikTok.

Camille est assise en tailleur sur le sien, sans ses lunettes, en train de faire sa skincare routine quotidienne.

Le silence dure trente secondes, peut-être moins.

— J’ai entendu un truc aujourd’hui.

Je ne bouge pas, ni ne répond. Je sens qu’il y a une suite mais, visiblement, elle souhaite prendre son temps.

— Dans les douches, ce matin. Pauline parlait avec ses copines.

Je continue de faire semblant de fixer mon téléphone, alors que toute mon attention est portée sur les mots qui sortent de sa bouche.

Quelle connerie cette connasse a encore pu sortir pour que Camille souhaite m’en faire part.

— Elle disait que mardi soir, tard, elle avait passé un moment avec Léo. Qu’ils s’étaient retrouvés, que c’était comme avant entre eux.

Je me redresse d’un coup, le sang me remontant violemment à la tête.

C’est pas possible, quelle garce.

— C’est faux.

Camille lève les yeux de son pot de crème.

Les mots sont sortis tout seul de ma bouche. Trop vite. Trop sec. Trop certain pour quelqu’un qui n’aurait rien à voir là-dedans.

— C’est… faux ? répète Camille doucement, les yeux plissés.

Bordel, qu’est ce que je viens de faire.

Je réalise à peine ce que je viens de dire, mais je réalise surtout pourquoi je peux affirmer que c’est faux.

Parce que mardi soir, je sais exactement où était Léo. Je sais exactement avec qui il était.

Et c’était pas avec cette putain de Pauline.

Camille attend. Elle n’insiste pas. Elle garde juste les yeux fixés sur moi, avec son air de Miss détective.

— Comment tu sais que c’est faux ?

Et là, je réalise ce que je viens de dire. Enfin, surtout pourquoi je peux affirmer que c’est faux.

Camille attend patiemment, me regardant fixement.

Je pose mon téléphone.

— Mardi soir, je dis lentement. L’histoire de l’eau fraîche.

— Oui ?

— C’était pas que de l’eau.

Elle me regarde toujours, les yeux plissés, sourcils froncés.

Et là, quelque chose lâche en moi.

Je ne sais pas comment l’expliquer autrement, mais c’est comme si j’avais retenu quelque chose trop longtemps et que ça avait décidé de sortir tout seul.

Sans me demander la permission.

Sans que je puisse faire quoi que ce soit pour l’arrêter.

— Léo m’avait envoyé un sms ce soir-là. Il était au salon commun et il voulait que je descende. Alors je suis descendue. Et on a passé un long moment ensemble sur ce canapé avec la télé éclatée en fond sonore et sa jambe contre la mienne et je suis remontée avec son parfum sur mon sweat et t’as failli me griller et j’ai fait semblant que c’était rien.

Je reprends une grande inspiration.

— Mais c’était pas rien. Parce que c’était pas la première fois non plus. Le premier soir, je l’ai retrouvé aussi, dans le couloir à côté de la cuisine. Et il m’a embrassée dans ce couloir parce qu’on en mourrait tous les deux d’envie et depuis je passe mes journées à faire semblant que rien se passe alors que tout se passe, et les SMS tard, et les mains dans le dos quand personne regarde, et les pieds qui se touchent sous la table, et ce matin quand Pauline a sorti son truc du parfum sur les pistes j’ai failli exploser parce que ce parfum je le connais moi aussi, il reste sur moi aussi, et j’aurais voulu—

Je m’arrête.

Je me rends compte que ça doit faire au moins deux minutes que je parle, que mes phrases n’ont certainement aucun sens et que je ne savais pas que j’avais une telle endurance.

Camille me regarde toujours. Elle est entièrement tournée vers moi, les genoux contre la poitrine, et elle écoute avec ce regard doux et attentif qui est exactement pourquoi je lui dis tout ça.

— Voilà, je conclus dans un souffle. C’est pour ça que je sais que Pauline ment.

Silence.

J’attrape une mèche de mes cheveux et commence à jouer frénétiquement avec.

— Depuis le premier soir ? demande Camille doucement.

— Depuis le premier soir.

— Et t’en as parlé à personne ?

— Nop.

— Même pas à toi-même ?

Je relève les sourcils.

— Surtout pas à moi-même.

C’est à ce moment-là que la porte de la chambre s’ouvre. Nina réapparait, serviette sur la tête, dans une nuage d’odeur de gel douche et de crème hydratante.

— Vous faites des têtes, dit-elle en nous regardant tour à tour.

— On parlait de la soupe à l’oignon que Prudence a oublié dans le thermos que sa mère lui a donné le premier jour.

— Ah. Sans façon.

Elle s’affale sur son lit et commence à se démêler les cheveux.

Le silence revient.

Je me sens tellement mieux, mais terriblement vide.

Ce poids porté sur mes épaules était en fait affreusement lourd.

Le vendredi matin, je me réveille avec ce truc dans le ventre.

Ce truc qu’est un mélange d’anticipation et de stress. De toute façon, je sais que le corps ne sait pas faire la différence entre la peur et le trac.

La journée sur les pistes passe vite.

Trop vite.

On sait tous que c’est la fin, alors on profite sans trop y penser. On rit plus fort, on reste plus longtemps en haut des pistes avant de s’élancer.

A seize heures, Vasseur siffle la fin de la dernière descente.

A dix-sept heures, on est de retour au chalet.

A dix-sept heures cinq, Nina déclare qu’elle a besoin d’au moins deux heures pour se préparer.

Wow.

La chambre se transforme alors en loge de théâtre.

Version chalet de montagne.

Nina a sorti sa trousse de maquillage, qui est d’une taille inversement proportionnelle à son caractère discret. Camille a déballé sa tenue sur son lit et ne cesse de changer d’avis sur les boucles d’oreilles ou la ceinture qu’elle va porter.

Moi, je suis en tailleur sur mon lit, en chaussettes (trouées), à regarder mes deux options de tenues posées devant moi, comme si elles allaient me parler.

— La noire, dit Camille sans lever les yeux.

— J’ai rien demandé, je reponds.

— Tu faisais la tête de celle qui sait pas choisir. La noire.

Nina lève les yeux de son miroir.

— La noire, confirme-t-elle.

Je regarde la robe noire. Portefeuille, décolleté assez plongeant, juste au-dessus des genoux.

Je regarde l’autre option, un jean et un haut en broderie anglaise.

Je me gratte l’arrière du crâne.

— La noire, je conclus.

Camille me lance un regard qui dit “évidemment” et retourne à ses affaires.

L’ambiance dans la chambre est différente de d’habitude, et j’adore ça. Je sens que tout est plus léger, plus spontané.

Nina met de la musique depuis son téléphone posé sur le bureau. Je reconnais le son en une seconde tant que je l'ai écouté. C’est Phuma (bad self) de Muzi.

Ah ! J’ai donc bien fini par déteindre un peu sur elle.

Même Camille se met à chanter. Faux, évidemment, mais elle essaie.

— T’as fait quoi comme yeux la dernière fois qu’on est sorties ? me demande Nina en brandissant deux palettes.

— Euh. Mon liner et du mascara ?

— C’est tout ?

— C’est déjà bien, non ?

Nina me regarde avec l’expression d’une artiste face à une toile vierge qui ne sait pas encore ce qui l’attend.

— Viens là.

— Nina—

— Viens ! dit-elle en m’attrapant le bras et en m'asseyant de force sur la seule chaise de la chambre.

Elle commence à travailler avec une concentration et une minutie que je lui envie. Ses doigts sont précis, rapides.

Elle ne me demande pas mon avis, mais je pense que c’est plus sage.

— Ferme les yeux.

Je ferme les yeux.

Dans le noir, j’entends Camille fredonner, le bruit des cintres qui glissent, le son de la musique. Je pense à ce soir. Au gymnase qui sera sûrement décoré avec des guirlandes LED et autres lampions présents depuis la nuit des temps. À Jules et sa playlist prête depuis octobre. À Léo.

Surtout à Léo.

— Rouvre.

Je reouvre les yeux. Nina me tend son petit miroir. Je me regarde dedans.

— Oh.

— Voilà, dit-elle simplement en retournant à son propre maquillage.

— C’est… vraiment bien.

— Je sais.

En même pas dix minutes, elle a réussi à faire mon teint et un smoky eye qui donne l’impression que mes yeux font deux fois leur taille habituelle. Même mes cils semblent être d’une longueur indécente.

Camille se penche pour regarder par-dessus mon épaule et hoche la tête avec l’air d’une experte validant un travail de qualité.

— Alors là, s’il fait rien ce soir…

— De qui tu parles ?

Elle me regarde dans le miroir avec son sourire en coin.

— De personne.

Je repose le miroir et j’attrape ma robe noire.

A dix-neuf heures quarante, on est prêtes toutes les trois.

A dix-neuf heures quarante-deux, Jules frappe à notre porte avec la ponctualité d’un mec qui avait dit dix-neuf heures quarante-cinq mais qui n’a pas pu attendre.

Il est en chemise blanche, rentrée dans son pantalon noir, les cheveux coiffés, ce qui est assez suspect pour quelqu’un dont qu’on ne peut déloger de son bonnet rose à pompon.

Il nous regarde toutes les trois dans l’encadrement de la porte.

— Wow.

Ce qui, dans la bouche de Jules, vaut mieux que mille mots.

Mathis apparaît derrière lui, les mains dans les poches, ses Stan-Smith aux pieds comme promis, un jean sombre et un pull à col rond bleu marine qui lui donne un air sérieux.

— Vous êtes belles, dit-il simplement.

— Toi aussi, t’es beau, Mathis, répond Camille.

Il hausse les épaules, comme s’il le savait déjà.

On sort dans le couloir. Camille, dans sa robe bordeaux, Nina, dans un ensemble crème. Moi, dans ma robe noire, les cheveux lâchés, les yeux que Nina a travaillés pendant dix minutes avec une précision chirurgicale.

Je cherche Léo du regard.

Il n’est pas encore là.

— Il arrive, dit Jules sans que j’aie posé la question.

Je lève les yeux vers lui, l’air de rien.

Grillée ?

Je vois une silhouette s’approcher dans le couloir.

Léo.

Il a mis une chemise blanche, les manches retroussées jusqu’aux coudes, un jean. Rien d’extraordinaire sur le papier. Sauf que c’est lui dedans, et que ses cheveux sont légèrement humides, différents de d’habitude. Et qu’il est encore plus beau que ce que je pouvais imaginer.

Et quand il lève les yeux et qu’il me voit, il s’arrête.

Pas longtemps.

Une seconde, peut-être deux.

Mais suffisamment pour que je sente quelque chose remonter dans ma poitrine.

Putain de papillons.

Il ne dit rien.

Il n’a pas besoin de dire quelque chose.

Son regard me déshabille une fraction de seconde, puis remonte vers mon visage, et il y a dans ses yeux ce truc qui me donne envie de regarder ailleurs et de ne surtout pas regarder ailleurs en même temps.

Je sais plus vraiment où me foutre.

— Bon, dit Jules en tapant dans ses mains. Les troupes sont réunies. La bataille de Poudlard peut commencer.

— C’est une soirée Jules, dit Mathis.

— Les grandes batailles se déguisent souvent en soirées ordinaires. Tout est une question de point de vue.

Léo finit par détacher ses yeux de moi et sourit en coin.

Putain, sa fossette.

— On y va ?

On y va.

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