Action ou vérité

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Quand on rentre dans le gymnase, on se rend compte, et ce sans surprise, qu’il a été transformé avec les moyens du bord.

Des guirlandes LED courent le long des poutres apparentes. Des tables ont été mises contre les murs pour créer une sorte de bar et des nappes en papier rouges y ont été posées. Et une grosse enceinte trône sur une chaise et passe du Sabrina Carpenter à un volume assez élevé.

Tout est kitsch.

J’adore la DA (Direction Artistique).

— C’est exactement ce que j’avais imaginé, dit Jules en contemplant la salle.

— C’est un gymnase avec des guirlandes de supermarché, répond Camille.

— La vision Camille. Tu n’as pas la vision.

— Bah en attendant, la vision elle sent la chaussette et le déodorant Axe.

— C’est l’odeur de la vie, Camille. Il faut sortir de ta grotte, conclut Jules.

La salle se remplit progressivement.

Mathis attrape deux verres de punch et en tend un à Nina avec la cérémonie d’un sommelier dans un restaurant chic.

— C’est quoi dedans ? demande-t-elle en reniflant le verre.

— Surement un mélange de jus de fruits premier prix du supermarché, répond Mathis.

— Super. C’est vraiment super.

Jules n’a pas quitté la piste des yeux. J’ai l’impression qu’il est en train de l’analyser pour mieux la rejoindre.

— Le centre est trop exposé pour commencer. On part sur le côté gauche, on observe, et on avance vers le milieu quand l’ambiance sera lancée.

— Tu viens vraiment de réfléchir à tout ça ? lui demande Léo.

— Des années que je peaufine mes stratégies d’entrée en matière. Je suis le meilleur dans mon domaine.

On s’avance donc vers le côté gauche, comme prévu par Jules.

Et comme il l’avait prévu, l’ambiance commence à monter doucement et la piste se remplit.

Il finit par entraîner Mathis vers le centre de la piste de danse malgré les nombreuses et audibles plaintes de celui-ci.

Nina et Camille se mettent à discuter avec deux filles de la classe et Léo est à côté de moi.

On regarde Jules sur la piste de danse.

Tant d’énergie et si peu de talent, incroyable.

— T’as soif ? finit-il par lâcher.

— Un peu.

Il hôche la tête en direction de la table des boissons et on s’y dirige ensemble.

Il attrape deux verres,m’en tend un, et reste là à me regarder boire ma première gorgée.

— Quoi ? je demande.

— Rien.

— T’as la tête de quelqu’un qui veut dire quelque chose.

— J’ai une tête normale.

Il incline légèrement la tête.

— Ok, maintenant t’as la tête de quelqu’un qui attend quelque chose.

— J’arrive juste pas à décider si je te trouve plus jolie maintenant ou quand t’es pas maquillée.

— C’est un commentaire sur mon maquillage ?

— C’est un commentaire sur toi, le maquillage c’est un détail.

Voilà.

Ce genre de truc là.

Dit comme ça, simplement, sans prévenir, avec ce regard direct qui me transperce.

Pas le temps de me préparer, pas le temps de penser à une réponse.

Je bois une gorgée pour me donner une fausse contenance.

— T’es insupportable, je dis.

— Compteur.

— C’est pas drôle.

— T’es rouge.

— C’est la chaleur du gymnase.

— Il fait pas si chaud.

— Il fait suffisamment chaud.

Il sourit et se rapproche d’un demi-pas, juste assez pour que sa voix baisse quand il me parle.

— T’aurais dû me dire à quoi tu ressemblerais ce soir avant qu’on vienne à votre porte.

— Et pourquoi ça ?

— J’aurais géré mon entrée différemment.

— Tu t’es arrêté deux secondes dans le couloir quand t’es arrivé.

— J’avais besoin de ce temps.

— Pourquoi faire ?

Il me regarde.

— Pour me convaincre de pas faire un truc con devant tout le monde.

Damn.

Mon cerveau fait un KO technique.

Je n’ai plus aucune répartie, le fil de mes pensées n’existe plus. Il n’y a juste plus de fil.

— Tu… quoi ?

— T’as très bien entendu.

Je vois à son sourire qu’en fait, il adore jouer à ça. Il s’amuse à me mettre dans tous mes états et à me regarder galérer car je ne peux rien faire. Lui est calme, tranquille, insupportable.

Un peu plus tard, les groupes se sont naturellement mélangés, comme ça arrive toujours en soirée.

On s’est retrouvés assis en cercle sur des chaises en plastique contre le mur du fond, à l’écart de la piste. Notre groupe, auquel se sont ajoutés trois ou quatre élèves de la classe, et celui de Pauline qui a glissé vers nous progressivement.

Comme si c’était naturel. Lol.

Elle est assise deux chaises plus loin que Léo. Elle rit fort, elle parle fort, elle occupe l’espace comme si l’espace lui appartenait.

— Action ou vérité ?!

C’est Jules qui lance cette idée, évidemment.

— Non, dit Nina.

— Action ou vérité, répète Jules exactement sur le même ton.

— Jules—

— Oh ça va, on est le dernier soir. Le dernier ! Si c’est pas maintenant, c’est jamais.

Il y a des acquiescements autour du cercle, quelques petits rires et une énergie qui se met en place. Pauline regarde ses copines, et elles hochent la tête en même temps avec ce même petit sourire mesquin.

Le jeu commence.

Les premières questions sont inoffensives.

Un garçon de la classe avoue qu’il a pleuré devant Le Roi Lion l’année dernière. Tout le monde fait semblant d’être choqué, mais personne ne l’est vraiment. Qui ne pleure pas devant Le Roi Lion ?

Une fille se voit demander si elle a un crush dans le groupe. Elle finit par choisir action. On lui dit de faire le tour de la salle en sautant à cloche-pieds. Elle le fait et revient à peine essoufflée, ça force le respect.

Jules finit enfin par se retrouver en ligne de mire.

— Jules, action ou vérité ? demande Mathis.

— Action, répond-il sans hésiter.

— Imite Vasseur pendant trente secondes.

Jules se lève, remonte une veste imaginaire sur ses épaules, glisse un sifflet transparent autour de son cou, et pendant trente secondes, il est Vasseur. La gestuelle, le ton, l’expression. C’est troublant de précision. Camille rit tellement qu’elle en a les larmes aux yeux, Mathis applaudit de bon cœur.

Je sais que si on devait faire une partie de Times-Up, je prendrais Jules dans mon équipe pour les mimes. No doubt.

— C’est un don, dit Jules en se rasseyant.

— C’est presque flippant, dit Nina.

— Mais les deux ne sont pas incompatibles chère Nina, répond Jules l’air fier.

Mathis finit par se voir demander s’il a déjà pensé à embrasser un membre du groupe, il décide finalement de répondre action.

On lui dit de faire le tour de la salle en moonwalk.

Il se lève, tente le moonwalk, glisse sur le parquet ciré du gymnase, et se retrouve à deux doigts de s’étaler comme une merde. Il se rattrape de justesse avec la grâce d’un poulain nouveau-né.

On explose tous de rire.

— C’était censé être quoi ça ? demande quelqu’un.

— De la chorégraphie contemporaine, répond Mathis en se rasseyant avec le peu de dignité qu’il lui reste.

La tension monte progressivement. Les questions deviennent plus précises, les gages plus osés.

Un garçon de la classe pointe Jules du doigt.

— Toi. Action.

— J’ai pas dit que je jouais un deuxième tour.

— T’as pas dit non plus que tu ne jouais pas.

Jules soupire, l’air résigné.

— Vas-y.

— Tu vas voir la personne que tu trouves la plus belle dans cette salle et tu lui dit un compliment en espagnol.

Jules se lève, avec une lenteur cérémonielle. Il promène son regard sur le cercle, sur la salle entière, avec l’air d’un homme qui s’apprête à prendre une décision de la plus haute importance.

Puis il se dirige vers Mathis.

Il se plante devant lui, le regarde droit dans les yeux, pose une main sur son épaule.

— Eres increíblemente guapo, Mathis.

Mathis le regarde, l’air dubitatif.

— C’est quoi ça ?

— T’es incroyablement beau en espagnol.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu es mon meilleur ami, et que les gens dans cette salle n’ont pas la chance de te voir comme moi je te vois.

Silence.

Puis le cercle explose.

Mathis regarde Jules avec une drôle d’expression. Quelque part entre la gêne et l’émotion sincère.

— C’est le truc le plus bizarre que t’aies jamais fait, répond Mathis.

— Je sais. Eres bienvenido.

Jules se rassoit, l’air tout à fait satisfait.

Nina finit par me pointer du doigt.

— Prudence, action ou vérité ?

On va y aller tranquille.

— Vérité.

— C’était quoi ton pseudo sur internet quand t’étais jeune ? On t’a pas demandé la dernière fois.

— Vénus, je réponds sans trop réfléchir. C’était le même sur tous les sites que j’ai pu fréquenter.

— C’est has been comme pseudo, dit Mathis.

— Parce que killer-boy-du-75 c’était cool ? lance Jules à Mathis, un sourire en coin.

— T’avais dit que tu le répèterais pas ! répond Mathis en rougissant.

Tout le monde se met à rire, moi y compris.

Une copine de Pauline finit par tendre le doigts vers Léo.

— Action ou vérité ?

Petit silence.

— Action.

— Embrasse Pauline, dit-elle sans même prendre le temps de réfléchir, comme si tout était calculé.

Pauline fait semblant d’être surprise. On sait tous qu’elle ne l’est pas.

Dans ma poitrine, quelque chose se contracte. Mon cœur se met à accélérer brutalement, j’ai chaud et froid en même temps, j’en ai du mal à avaler ma salive.

Léo ne bouge pas tout de suite.

Son regard traverse le cercle et se pose sur moi.

Une seconde.

Juste une.

Et dans cette seconde, je vois tout. Les premiers jours au lycée, les saloperies que Pauline s’est amusée à me dire depuis la rentrée, le baiser avec Léo le premier soir du voyage, les SMS tard le soir, les mains dans mon dos quand personne ne regarde, ce poids qui s’est enlevé de mes épaules quand j’ai parlé à Camille hier.

Je pense à ce qu’il m’a dit en bas des pistes : On peut pas avoir les deux.

Je pense à ce qu’il m’a dit à la table des boissons : Me convaincre de pas faire un truc con devant tout le monde.

Et là, je sens que quelque chose lâche.

Ce truc que je retiens depuis le premier soir.

Je me lève.

Je ne réfléchis pas. Je ne calcule pas. Je traverse le cercle et les deux mètres qui me séparent de Léo, et il y a un silence autour de nous que j’entends pas vraiment parce qu'à ce moment précis, tout ce qui existe, c’est lui qui me regarde arriver et qui ne bouge pas.

Je prends son visage entre mes mains.

Et je l’embrasse.

Devant tout le monde.

Et le monde s’arrête l’espace de quelques instants. Je ne vois plus rien, je n’entends plus rien, je ne pense plus à rien. J’ai juste l’impression qu’une secousse me traverse.

Quand je m’écarte enfin, je me rends compte que le silence est bel et bien présent. Personne ne dit rien car tout le monde est en train de réaliser ce qui vient de se passer.

Puis Jules, quelque part derrière moi :

— Alors ça, je l’avais pas prévu dans ma playlist. Mais j’aurais dû.

Le cercle explose.

Mathis applaudit des deux mains, comme au théâtre. Nina porte ce sourire qu’elle garde pour les grandes occasions, et Camille, depuis sa chaise, me regarde avec des yeux brillants et cet air qui dit je savais.

Moi, je suis encore debout, au milieu du cercle, mon coeur battant à une vitesse médicalement suspecte.

Et Léo.

Léo me regarde.

Il me regarde comme si j’étais la seule personne présente dans ce gymnase.

Comme si le reste n’existait pas.

Je sens mes joues bouillir, mais pour une fois, j’en ai rien à foutre.

C’est à ce moment là que Pauline se lève.

Lentement, comme si c’était une mise en scène qu’elle avait repétée. Elle attrape sa veste sur le dossier de la chaise, dit quelque chose à l’oreille de sa copine, et se retourne vers moi avec son sourire affuté.

Celui qui cache des lames de rasoir.

— J’espère que t’as les épaules pour ça.

Elle laisse la phrase suspendue dans l’air, juste le temps qu’elle atterrisse, et elle repart avec ses copines sans se retourner. Sa robe rouge et elle disparaissant vers la sortie.

— Quelle sortie, dit Jules. Vraiment, du grand art.

— Jules, dit Camille.

— Non mais je le pense vrai, c’était théâtral. Y a du talent là-dedans.

— Jules.

— J’arrête.

Il fait une pause d’exactement deux secondes.

— On peut m’expliquer ce que je viens de voir du coup ?

Personne ne répond vraiment. Camille sourit dans son verre. Nina hausse les épaules avec ce détachement qui veut dire qu’elle a ses théories, mais qu’elle les garde pour elle.

— Depuis quand ? insiste Jules.

— Iniste pas Jules, dit Camille.

— Je pense être quand même légitime à poser cette question !

Jules regarde Mathis. Mathis regarde Jules. Ils ont l’air de deux personnes qui réalisent simultanément qu’il s’est passé quelque chose sous leur nez pendant des semaines sans qu’ils n’aient rien vu.

Mathis nous regarde, l’air déconfit.

— On était les seuls à pas savoir…

— On dirait, répond Jules.

— C’est humiliant.

— Très humiliant.

Léo s’est levé pendant que Jules faisait son cinéma. Il est planté devant moi, il attrape ma main.

— Bah alors, on se sent pousser des ailes ? me dit-il, sourire en coin.

— C’est l’altitude, je réponds en essayant de stabiliser ma voix. Le manque d’oxygène, ça brouille les neurones.

— L’altitude a bon dos.

Il resserre sa prise sur mes doigts, ses yeux brillant d’une lueur victorieuse que je ne lui connaissais pas.

— T’aurais au moins pu me prévenir, j’ai failli prendre peur, ajoute t-il.

— T’avais pourtant pas trop l’air de te débattre.

— J’attends que tu sortes de ta coquille depuis le premier jour où t’es arrivé au lycée, dans ton pull noir avec ton air de vouloir disparaître.

— Et ? je demande sur un air de défi.

— J’suis heureux que ce jour soit enfin arrivé, t’imagine même pas.

Derrière nous, Jules tape des mains pour attirer l’attention.

— OH ! ON N’A PAS FINI L’INTERROGATOIRE ! hurle-t-il. Léo, tu nous expliques depuis quand tu nous prends pour des jambons ?

Léo ne le regarde même pas. Il continue de me fixer, un sourire collé aux lèvres.

— Plus tard, Jules ! répond-il sans me lâcher.

— Vous n’avez aucun respect pour le drama, c’est abusé ! Mathis, donne moi du punch, je sens que je vais faire une chute glycodramatique.

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