Retour à la réalité

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À peine rentrer chez nous après un long trajet de bus au relent de transpiration et d’humidité que les vacances de Noël commencent.

Léo m'annonce le soir même qu'il va recevoir de la famille pour les fêtes, cousins, oncles, grands-parents, le bazar complet. Il sera donc probablement indisponible la plupart du temps.

LÉO :
Désolé, ma famille c'est une invasion.

PRUDENCE :
C'est Noël. C'est censé être comme ça.

LÉO :
Pas à ce point là.

PRUDENCE :
J’suis sûre que t’exagères.

LÉO :
Mon cousin a déjà cassé deux trucs. Il est arrivé y a une heure.

PRUDENCE :
Ok, t’exagères pas.


Je souris et je pose mon téléphone.
Putain. Deux semaines.
On vient à peine de commencer quelque chose et on va pas se voir pendant deux semaines.
C’est nul.


Les jours qui suivent ont le rythme lent et cotonneux des vacances d’hiver. Les matins au chaud sous la couette, les bougies à la cannelle, les soirées en famille devant des films qu'on a déjà vu.

Et les SMS.

Les SMS qui arrivent à n’importe quelle heure, courts, longs, doux, drôles, selon l' heure et l’humeur.


Le matin, c'est souvent ça.

LÉO :
Mon cousin a encore cassé un truc. Une tasse cette fois.

PRUDENCE :
Il s’attaque aux objets du quotidien maintenant.

LÉO :
Il dit que c'est pas sa faute.

PRUDENCE :
C’est ce que disent tous les grands criminels.

LÉO :
Je transmets.


Ou alors ça.

LÉO :
T’es réveillée ?


PRUDENCE :
Non.

LÉO :
Tu réponds vite pour quelqu'un qui dort.

PRUDENCE :
J'écris en dormant. C'est un de mes nombreux talents.

LÉO :
J’ai hâte de découvrir les autres.


Ce genre de réponse bête et simple qui me font sourire pendant cinq minutes sur mon oreiller.


Le soir, c'est différent. Quand il est plus tard, que tout est calme et que la maison s’endort, les messages arrivent et avec eux les papillons.

LÉO :
J’aimerais bien que tu sois là.

Je lis le message.
Je le relis.
Je le relis encore.

PRUDENCE :
Là, où ?

LÉO :
Là, avec moi, dans ma chambre.

PRUDENCE :
Et tu ferais quoi ?

LÉO :
La même chose que ce que tu m'as fait dans le gymnase.

PRUDENCE :
À ce point là ?

LÉO :
J’ai très envie de recommencer.

Je pose mon téléphone sur ma poitrine une seconde.
Je le reprends.

PRUDENCE :
C'est noté.

LÉO :
C’est tout ce que t’as à dire ?

PRUDENCE :
Je réfléchis à la suite.

LÉO :
Prends ton temps.
J’ai pas dormi de la semaine de toute façon.

PRUDENCE :
Et c'est de ma faute ?

LÉO :
Entièrement.
Mais j’en suis pas du tout mécontent.

Je mords l'intérieur de ma joue.

PRUDENCE :
Bonne nuit Léo.

LÉO :
Bonne nuit Prudence.

Trois petits points apparaissent.
Disparaissent.
Réapparaissent.

LÉO :
C’est long deux semaines

Je souris dans le noir.

PRUDENCE :
Vraiment trop long.

Je pose mon téléphone et fixe le plafond. Les vingt minutes qui séparent nos maisons me paraissent être des milliers de kilomètres.


Le matin de la rentrée, je me lève avec cette boule d’excitation dans le ventre.
Je passe un peu plus de temps que d’habitude à choisir mes vêtements et à me regarder dans le miroir.

Calme toi Prudence, t’es ridicule.

Arrivée devant le lycée, que j'ai rejoint en moins de temps que d’habitude, je retrouve Camille devant la grille.
Évidemment, l'expression de son visage offre peu de doute.

— Bien dormi ? dit-elle.

— Très bien.

— Hmm.

— Arrête.

— J’ai rien dit.

— T’as dis hmm.

— C'est une interjection neutre.

— C'est une interjection qui veut tout dire.

Elle rit et on entre dans le lycée ensemble. Le couloir principal est bruyant, peut-être même plus que d’habitude. L'énergie est présente, les gens se retrouvent, parlent de leurs vacances, comparent. Jules est déjà en grande discussion avec Mathis qui semble au bout de sa vie.

— Alors, ces vacances ? dis Jules en nous voyant arriver. Moi j’ai regardé sept saisons d'une série en dix jours. Je crois que je suis en train de développer un trouble de la personnalité, je ne sais plus qui je suis.

— C'est inquiétant, dit Camille.

— Non, c’est cathartique. Nuance.

Mathis me fait un signe de tête en guise de bonjour. Nina arrive dans notre dos, immense gobelet de café en main et lunettes de soleil sur le nez.
Visiblement le retour à la vie réelle fait mal.

On est là, tous les cinq, dans ce couloir qui sent le vieux chauffage et le manteau mouillé quand je le vois enfin arriver.

Il marche en notre direction depuis le bout du couloir.
Sac sur une épaule, main dans les poches.
Il est beau putain.
Il me voit à ce moment-là.
Il s’approche.
Ne ralentit pas.
Ne dit pas bonjour aux autres.

Il vient droit vers moi, et avant que j'ai le temps de dire quelque chose, il prend mon visage entre ses mains et m’embrasse.

Là.
Dans le couloir.
Devant tout le monde.
Au lycée.

Je sens quelques regards se tourner, j’entends des chuchotements, il y a même quelqu'un qui nous siffle.

Et j’en ai rien à foutre.

Quand il s'écarte, il me regarde avec un grand sourire.


— Bonjour, dit-il.

— Bonjour, je réponds.

Derrière nous, Jules prend une grande inspiration.

— Bien. Apparemment, c'est qu'on fait maintenant.

— T’es jaloux? lui répond Nina.

— Non mais j’suis pour. Vraiment. Totalement pour. Je faisais juste un point.

Léo glisse sa main dans la mienne. Naturellement. Comme si on avait toujours fait ça.
Comme si mon cœur ne s’apprêtait pas à sortir de ma poitrine.

On suit le groupe vers la salle de cours, français pour nous, histoire pour les autres.
Je n'arrive pas à décrocher ce sourire béat collé sur mes lèvres.
Et je crois que je sais ce que je ressens.

Du bonheur.
Tout simplement.
Du bonheur.

Je rentre dans la salle et m’installe à une table. Léo s’assoit juste à côté de moi, tout naturellement.
Deux tables derrière, Camille s’installe avec une autre élève dont le prénom m’échappe.
Elle nous regarde, sourit, puis ouvre son cahier.

Madame Louail, une grande dame toute mince aux cheveux roux, pose ses affaires sur son bureau.

— Bien. Nouvelle année, nouveau projet.

Elle écrit au tableau.

Exposé oral, présentation d’un livre adapté au cinéma, à rendre dans trois semaines.

— Ces exposés sont à réaliser en binôme. Je vous laisse vous organiser entre vous, tant que ça ne vire pas au drame.

Comme on peut s’y attendre, le niveau sonore monte d’un cran. Tout le monde se retourne, à gauche, à droite, des têtes se lèvent et tentent de se faire entendre d’un bout à l’autre de la classe.

Léo se tourne vers moi.

— Binôme ?

— T’as même pas réfléchi.

— J’ai réfléchi vite. Puis en vrai, j'avais pas vraiment besoin de réflexion.

Je souris. Il reprend.

— Chez moi ou chez toi ?

— Tu perds pas de temps toi.

— Ça va vite trois semaines.

— On pourrait travailler au CDI ?

Il me regarde, comme s’il évaluait vraiment cette solution.

— On a qu'à dire chez moi, samedi, conclut-il.

Je regarde mon cahier, essayant de ne pas déjà m’imaginer chez lui.

— Samedi, c’est noté.

Il hoche la tête et note la date dans son agenda. Je fais de même, bien que je sache qu'il me sera impossible d'oublier.

Madame Louail commence son cours. Et évidemment, je ne suis qu'à moitié là.

L’autre moitié de mon esprit est déjà samedi. Je me demande à quoi ressemble sa maison. Sa chambre. Si c’est rangé ou si c’est le bordel. Si il a des trucs accrochés au mur ou rien du tout. Ce genre de détails qui permettent d'en savoir plus sur les gens.

Je me demande si sa chambre est imprégnée de son parfum.

Probablement.

Je me demande aussi si on va vraiment réussir à travailler, comme des élèves sérieux et disciplinés, avec des livres et des sources d’informations.

Je crois que je connais déjà la réponse, mais je vais nous laisser le bénéfice du doute.






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