Juste une coïncidence
Le samedi matin, je mets quarante minutes pour choisir une tenue.
Pour aller travailler sur un exposé.
C’est ridicule. Je le sais. Mais ça ne change rien.
Je finis par opter pour un jean, un pull doux, les cheveux lâchés. Je me regarde dans le miroir. Je me dis que c'est bien. Je me regarde encore.
Je change de pull.
Ridicule.
Sa maison est située dans une rue calme, à quinze minutes à pied de chez moi. Façade claire, volets blancs, un petit jardin devant. Une maison ordinaire en apparence, mais maintenant que j’y suis, je me rends compte que j’ai passé des semaines à côté de lui sans jamais imaginer où il vivait.
Il ouvre avant que j’aie frappé.
— Tu comptais sonner un jour ?
— J’allais le faire.
— T'hésites depuis trente secondes, je t’ai vu depuis la fenêtre de la cuisine.
— C'est faux.
— C'est vrai.
Je lève les yeux au ciel et j’entre.
L’intérieur est propre, lumineux, bien entretenu. Des meubles simples, des couleurs neutres, quelques plantes sur le rebord de la fenêtre du salon. Et cette odeur. Ce mélange chaud et familier qui me prend par surprise.
Son parfum.
Partout.
Évidemment.
— Mes parents sont sortis, dit-il en prenant mon manteau. Tu veux quelque chose à boire ?
— Ça va, merci.
Il hoche la tête et m’indique l’escalier.
Sa chambre ressemble à ce que j’aurais pu imaginer.
Propre sans être stérile. Un bureau dans le coin avec un PC allumé, des étagères avec des livres, un casque audio qui traîne sur le lit, des albums de Queen posés sur sa table de chevet. C'est rare de nos jours.
Et au-dessus du bureau, une affiche qui m'est familière.
V pour Vendetta.
— C'est sympa, je dis en indiquant la pièce.
— C’est une chambre.
On s’installe. Lui sur la chaise du bureau, moi en bout de lit avec mon cahier sur les genoux. On sort nos affaires, on ouvre nos trousses et on fait sérieusement semblant de travailler pendant au moins 6 minutes.
Puis Léo se retourne vers moi.
— T’as vu le film du coup ?
— Non, mais j’ai lu le livre.
— C’est bien, on se complète. Après avoir vu le film, j'ai pas eu le courage de me taper The Shining en livre. J'étais déjà assez traumatisé.
Il y a un silence. Il en profite pour se lever de sa chaise et venir s'asseoir à côté de moi sur le lit. Mon rythme cardiaque accélère légèrement.
— On pourrait commencer par le plan, dit-il à trente centimètres de mon visage.
— On pourrait.
Sa main trouve la mienne sur le lit.
— Ou pas tout de suite, ajoute-t-il.
Je lève les yeux vers lui, il me regarde et il écarte doucement une mèche de mes cheveux.
— Pas tout de suite, je réponds.
Et il m’embrasse.
C’est pas comme les autres fois. C’est pas un baiser volé comme dans le couloir du lycée ou un coup d'éclat comme dans le gymnase. C’est lent, c'est doux, et c’est intense à la fois. Je sens qu'il prend son temps, qu'il savoure cet instant qui n’appartient qu'à nous. Si je n'étais pas déjà assise, je serais en train de défaillir.
Sa main descend le long de mon dos et s'arrête sur mes reins, laissant dans son sillage la sensation de brûlure la plus agréable que je connaisse.
J’entends mon cahier tomber à mes pieds.
J’en ai rien à faire.
Il finit par s'écarter.
— Je vais aller chercher de quoi boire. Je reviens tout de suite.
— Ça marche.
Sa main effleure ma joue en passant et il sort de la pièce.
J’entends ses pas descendre l'escalier.
Je reste là, une seconde, un peu dans les vapes. Je finis par ramasser mon cahier et m'installe sur la chaise de son bureau. J’ai de bonnes intentions, vraiment. J’allais ouvrir un document et commencer à prendre des notes.
Je déplace la souris pour réveiller l’ordinateur.
Le navigateur est ouvert.
Plusieurs onglets. YouTube, un document google, quelques autres.
Et le dernier.
Chapatiz.
Je fixe le mot.
Mon cœur fait un bond.
Non, ce n'est peut-être rien. N’importe qui peut avoir un compte là-dessus. On était plusieurs millions à l’époque.
Je clique.
La page charge.
Et le sol se dérobe sous mes pieds.
Pseudo : Mercury
Lvl : 64
Dernière connexion : il y a trois jours.
Je ne bouge pas.
Je ne respire pas.
Mon sang se glace.
Je fais défiler la page vers le bas et là, une conversation ouverte.
Destinataire : Vénus.
Ma conversation.
Notre conversation ?
Ces messages que je m'était interdit de relire pendant tant d’années parce que ça faisait trop mal. Ils sont tous là, sur son écran, dans sa chambre. Consultés il y a trois jours.
Je lâche la souris.
Tout me remonte d'un coup, ça m’en file presque la nausée.
Le premier jour au lycée, à la cantine, quand il a dit “une vraie boulette la Prudence", cette phrase qui avait résonné en moi mais que j'avais chassé car c'était sûrement juste une coïncidence.
L'exposé sur Queen. Sa façon d’en parler comme si c'était sa vie entière et non pas qu'une présentation orale. Freddy Mercury, c’est une présence. Une façon d'exister dans demander la permission. Et moi, dans mon coin, qui avait senti quelque chose remonter le long de ma nuque sans oser y mettre un mot.
La citation de V pour Vendetta à la soirée de Camille. Notre citation. Ce film qu'on regardait ensemble sur nos écrans en essayant d’appuyer sur play au même moment. Cette phrase qui m’avait collé le doute sans que j’ose lui dire.
Il savait.
Putain, il savait depuis le début.
Ça me colle le vertige.
J’entends ses pas remonter l'escalier.
Je ne ferme pas la page.
La porte s’ouvre.
Il entre avec deux verres d’eau dans les mains, lève les yeux, et son expression change en une seconde quand il voit l’écran.
Il voit que je vois.
Le silence dure quatre longues secondes.
Cinq.
Putain c’est long.
— Prudence—
— T’es Mercury.
Ce n' est pas une question.
Il pose les verres sur la commode. Ne dit rien.
— Réponds moi, je finis par dire.
— Oui.
Un mot. Un seul.
Je me lève de la chaise.
— Depuis quand tu sais que je suis Vénus ?
— Avec certitude, depuis la soirée au ski, quand t'as dit ton pseudo devant tout le monde. Mais j'avais déjà des doutes depuis la soirée chez Jules.
Depuis la soirée chez Jules. Damn.
Depuis cette soirée où je lui avais dit, sans savoir que c'était lui, qu'il était tout ce que j'avais. Que quand il avait disparu, il m'avait fait tellement mal. Il savait que je parlais de lui dans le fond. Il le savait.
Et il n’avait rien dit.
Putain de bordel de merde.
— Pourquoi t’as rien dit ?
— J’avais peur de ta réaction, je savais pas comment—
— Pourquoi t’as disparu du jour au lendemain ?
Le silence se fait plus lourd, le temps plus long, mon cœur plus gros.
— Prudence…
— On avait un pacte. Pas de photos, pas de prénoms, pas de visages. T'aurais jamais eu à me montrer quoi que ce soit. Alors pourquoi tu m’as abandonné du jour au lendemain ?
Il passe une main dans ses cheveux, baisse les yeux et se met à triturer un fil qui dépasse de son T-shirt. La dernière fois que je l’ai vu aussi nerveux, c'était dans le local du lycée.
— J’avais treize ans et je faisais vingt kilos de trop. Je me faisais harceler et j'existais uniquement derrière cet écran. Et puis, j’ai commencé à ressentir des trucs pour toi. Des vrais trucs. J’ai eu peur. Peur que tu finisses par vouloir me voir, par demander une photo et que tu te mettes à agir comme tous les autres.
Sa voix est calme. Posée. Comme s’il avait préparé ce discours depuis longtemps.
— Alors j’ai préféré disparaître avant que ça arrive.
Je le regarde.
Ce garçon devant moi, avec sa cicatrice au-dessus du sourcil, son parfum, celui qui vit quotidiennement comme si tout était facile.
Quand il m'avait raconté cette histoire, la première fois, au lycée, j'étais bouche bée. Mais là, je comprends.
Vraiment.
Mais.
— Tu m’as fait tellement mal.
— Je sais.
— J’avais treize ans moi aussi, et t'étais tout ce que j’avais. Le seul à qui je pouvais tout dire. Et t’es parti sans un mot, sans une explication, sans rien. Tu sais ce que c’est de devoir faire le deuil de quelqu'un qui n’est pas mort ?
— Je suis désolé.
— Et ensuite, à la soirée de Jules. Je t’ai dit en face que ce garçon m'avait fait tellement de mal. Tu t’es pas dit que l’histoire collait beaucoup trop à la tienne ? T’as préféré rien dire ?
Sa mâchoire se serre.
— J’allais trouver le bon moment—
— Ça fait des mois Léo.
La phrase tombe comme un couperet entre nous deux.
— Le lycée, le ski, le gymnase, les SMS le soir. T’as eu tout ça et t’as pas trouvé le bon moment ?
— J’avais peur de tout perdre, de ta réaction, de ce qu'on était en train de construire… J’avais peur que tout tombe comme un château de cartes.
— Et moi ? Tu t’es pas dit que j’avais le droit de savoir ?
Il ne répond pas.
Mon sang ne fait qu'un tour.
Je ramasse mon sac sur le lit.
— Où tu vas ?
— Chez moi.
— Reste. On peut parler.
— T’as eu des mois pour le faire Léo.
Mon manteau est en bas. Je sors de la chambre, je descends l’escalier, j'attrape ma veste sur le porte-manteau.
— Prudence.
Sa voix vient du haut de l’escalier.
Je m’arrête, la main sur la poignée, le cœur battant, le dos tourné.
— Tu sais, je peux comprendre que t’aies disparu quand on avait treize ans, je dis sans me retourner. Vraiment. Mais j’aurais aussi pu le comprendre il y a des mois.
J’ouvre la porte et la referme aussitôt derrière moi.
L'air froid me giffle le visage.
Je marche.
Dans ma tête, tout tourne en accéléré. La boulette, Queen, V pour Vendetta, les baisers, les SMS, ses regards. Tous ces mois à me regarder dans les yeux en sachant.
Il m'a trahie deux fois.
La première, il avait treize ans, il avait ses raisons, et quelque part, je comprends.
La deuxième, il avait seize ans, mais il savait exactement ce qu'il faisait.

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