Mur de verre

8 minutes de lecture

Je rentre chez moi et je referme la porte avec l'espoir que celle-ci me coupera de tout ça.

Ma mère est dans le salon, elle lève les yeux de son livre.


— Ça va ?


— Ouais.


Elle me regarde une seconde.

Elle essaie de jauger, d'essayer de voir si quelque chose cloche et si ça vaut le coup de creuser.

Elle ne dit rien, et se remet à lire.

Je monte dans ma chambre. Je pose mon sac, et je me jette sur mon lit.

Je fixe le plafond.

Dans ma tête, tout tourne en boucle. Chapatiz, Léo, Mercury. Notre conversation sur son écran d’ordinateur. Sa voix quand il a admis qu'il savait. Et tout ce que j'aurais dû voir depuis le début. La boulette, Queen, V pour Vendetta.

Putain.

Il savait.

Je me redresse et j'attrape mon téléphone.


PRUDENCE :

T’es dispo demain? On peut se voir ?


CAMILLE :

Bien sûr. Tout va bien ?


PRUDENCE :

Non, je t’expliquerai demain.


CAMILLE :

Ok. Je suis là <3


Le lendemain, c'est difficile.

J’ai très peu dormi, j'ai pas arrêté de me ressasser et de décortiquer toute notre conversation. Je n'arrivais pas à mettre mon cerveau en veille.

Je retrouve Camille au square, à deux pas de chez moi. Il y a une statue de Olympe de Gouges en son centre, des bancs autour, et il est délimité par des haies végétales.

Il fait froid aujourd'hui. Ce froid de janvier qui pique le bout des doigts et qui s’infiltre partout. Elle arrive avec deux gobelets de chocolat chaud, un dans chaque main, et elle m’en tend un sans un mot avant de s'asseoir à côté de moi.

C’est pour ça que j'aime Camille.

Elle sait quand parler et quand ne pas parler.

Elle comprend toujours.


— Tu connais Chapatiz ? je finis par dire.


— Ça me parle ouais, de vagues souvenirs.


— J'étais dessus quand j’étais plus jeune. Ça a duré des années. Et comme j'ai dit au ski, mon pseudo c'était Vénus.


Je marque une pause.


— Et il y avait un garçon. Mercury.


Camille boit une gorgée de son chocolat et attend sagement la suite.


— Avec ce garçon, on se parlait tout le temps. Genre vraiment tout le temps. On pouvait passer des heures au téléphone ou des heures en ligne. On pouvait tout se dire. On était toujours là l’un pour l’autre. Et on avait fait un pacte. Pas de photos, pas de prénoms, pas de visages. Juste nous et nos conversations.


Je prends une gorgée.


— Et ? demande Camille.


— Et un jour, plus rien. Il a disparu, du jour au lendemain. Sans un mot ni une explication. J’avais treize ans et j’ai dû me forcer à faire le deuil de quelqu'un dont je ne savais même pas si elle était morte.


— Oh Prudence.


— J’ai mis du temps à m’en remettre. Je ne sais même pas pourquoi sachant qu'on ne s'était jamais vu en vrai.


Je prends une profonde inspiration pour essayer de m’apaiser.

Ça ne marche pas.

Je reprends.


— Hier, j'étais chez Léo pour l’exposé. Il est sorti de sa chambre une minute et je suis allé sur son PC pour travailler.


Camille ne dit rien. Je crois qu'elle comprend où je veux en venir.


— Y avait un onglet Chapatiz ouvert. J'ai cliqué. C'était son profil, Mercury.


Silence.


— Léo est Mercury, dit-elle doucement.


— Léo est Mercury.


Elle prend une longue gorgée de chocolat chaud.


— Et il savait que t'étais Vénus ?


— Avec certitude depuis la soirée au ski, quand j’ai dû dire mon pseudo. Mais il a avoué qu'il avait déjà des doutes depuis la soirée pyjama de Jules. Ce soir-là où il m’a entendu parler d’un garçon qui m’avait fait vachement souffrir. Il n'a rien dit.


— Et pourquoi il est parti à l'époque ?


— Il faisait vingt kilos de plus, il se faisait harceler et il a commencé à ressentir des choses pour moi. Il a eu peur que je finisse par lui demander des photos et que j’agisse comme tous les autres.


Camille souffle.


— C’est compréhensible quand même.


— Bien sûr, et je lui ai dit que je comprenais. Mais surtout que j'aurais pu le comprendre il y a longtemps s’il m'avait parlé. Il aurait dû me le dire dès qu'il a compris qui j'étais. Mais il a rien dit, Camille. Tous les jours il me regardait dans les yeux sans rien dire.

— Il t’as trahie deux fois…


Camille pose sa tête sur mon épaule. J’entends les feuilles des haies bouger derrière nous. Je prends une nouvelle gorgée pour me réchauffer.




Lundi, je me lève avec une seule obsession en tête.

Personne ne verra rien.

Je m'habille, je prends mon petit-déjeuner, je ramasse mon sac. Je me regarde dans le miroir de l'entrée avant de partir pour verrouiller le tout. Visage neutre, stable. Une expression qui ne dit rien.

Parfait.

Comme tous les lundis, le lycée ressemble à une fourmilière. Tout le monde a un truc à raconter à quelqu'un, j’ai horreur de ça.

Je marche dans le couloir principal tout en mettant en pratique ma spécialité : me fondre dans le décor.

Camille marche à ma gauche. Elle ne dit rien. Elle sait.

C’est pour ça que j'aime Camille.

Je le vois avant qu'il me voie.

Il est au bout du couloir entouré de ses potes. Il parle, il rit comme si tout était normal.

Puis il lève les yeux.

Il me voit.

Baptiste, un de ses potes, continue de lui parler. Léo, lui, s'est arrêté d'écouter.

On se rapproche inévitablement l’un de l’autre dans ce couloir qui me semble soudainement très étroit. Chaque mètre de moins qui nous sépare me coûte, mais je refuse de montrer quoi que ce soit. Mon visage est parfait, ma poker face au point.

Plus il approche, moins j’entends ce qu'il se passe autour de moi. Mon cœur accélère et j’ai l'impression que tout mon sang remonte dans ma tête.

Putain, dans quel état je me mets.

Deux mètres.

Un mètre.


— Prudence.


— Léo.


Je continue à marcher.

Derrière moi, je les entends rire. Je ne sais pas pourquoi car tout ce que j'entends, c’est le sang dans mes tempes.

Camille passe son bras sous le mien.

Je fixe droit devant moi.

Les jours qui suivent se répètent et se ressemblent. Le lycée, les cours, la cantine, les couloirs. Léo est toujours là, quelque part dans mon champ de vision. Et je fais ce qu'il y a de plus facile à faire : regarder ailleurs.

Il essaie de m’approcher deux ou trois fois. Évidemment, je suis toujours très pressée et je dois toujours aller quelque part.

Le vendredi soir, mon téléphone vibre.


LÉO :

On a l'exposé quand même. Faut qu'on s’organise.


Oh shit.


PRUDENCE :

Oui. On peut travailler au CDI.


LÉO :

Ok. T’es dispo quand ?


PRUDENCE :

Mercredi après les cours.


LÉO :

Ça marche.


Je repose mon téléphone.

Clair. Net. Concis.


Le mercredi, après les cours, je pousse la porte du CDI comme je pousserai celle du dentiste — à reculons.

C'est calme à cette heure là. Il y a uniquement quelques élèves ici et là, la documentaliste derrière son bureau et le bruit feutré des claviers. Je choisis une table au fond, loin de tout. Je pose mon sac et ouvre mon ordinateur.

Je fixe l’écran comme si un génie allait en sortir.

Il arrive quatre minutes plus tard.

Je l’entends avant de le voir. Ses pas, son sac qu’il pose sur la chaise en face de moi, le bruit de sa chaise qui racle le sol. Je lève les yeux rapidement sur lui, juste de quoi accusé réception de sa présence, et je les replante sur mon pc directement.


— Salut, dit-il.


—Salut.


Il sort son ordinateur, on ouvre nos documents et on commence à travailler.

Plus précisément, on se répartit les tâches, on échange des liens, on note des trucs sur nos documents respectifs.

Efficace, propre, professionnel.

Mais surtout putain d’épuisant.

Je mène un véritable combat contre moi-même. Car il est là, à même pas trente centimètres de moi, je sens sa présence comme on sent une source de chaleur dans une pièce froide. Sauf que la pièce froide, c’est mon cœur. Et son parfum, toujours son putain de parfum.

Damn it.

Je fixe mon écran pour essayer de me concentrer.

Spoiler alert : ça ne marche pas vraiment.


— T’as vu la partie sur l’adaptation ? dit-il sans lever les yeux.


— Ouais, je m’en occupe.


—OK.


Silence.


— T’as besoin que je lise le livre ou le film suffit ?


— C’est bon, je l’ai lu je t’ai dit.


— Ok.


Silence encore.

Plus le temps passe, et plus je m’énerve. Pas à cause de la tension, ou pas à cause du fait qu’il soit à seulement trente centimètres de moi comme si tout allait bien. Mais parce que même comme ça, ça fonctionne. On est bons ensemble, nos idées se complètent, on a pas besoin de s’expliquer cent fois les choses, ça avance vite et bien.

En fait, on a toujours été comme ça.

Depuis le début.

Depuis bien avant le lycée en fait.

Il arrivait souvent qu’on s’entraide pour nos devoirs à travers nos écrans, et déjà on se complétait.

Je chasse la pensée et je reporte mon attention sur mon document.

On travaille comme ça pendant une heure. Puis on range nos affaires en silence. Alors que je range mon ordinateur dans sa pochette, il me dit à voix basse.


— Prudence.


— On a ce qu’il faut pour l’exposé, c’est bon, je t’envoie ma partie vendredi.


— C’est pas pour l’exposé.


Je continue de ranger mes derniers crayons qui traînent.


— Prudence, s’il te plait.


Je lève les yeux vers lui. Il me regarde avec cette expression que je lui connais trop bien, cette expression qui dit qu’il ne joue pas, qu’il est là sans filet. J’en ai mal au cœur.


— Je sais que t’as pas envie de m’entendre. Mais laisse moi juste—


— Léo.


— Deux minutes.


— On est au CDI.


— Je sais… Juste deux minutes.


Je regarde autour de moi. La documentaliste est concentrée sur le livre qu’elle lit, quelqu’un tousse deux tables plus loin. Le silence feutré du CDI nous enveloppe comme dans une cloche en verre.


— Je suis désolé, dit-il très bas. Vraiment. J’aurais dû te le dire. J’aurais dû te le dire des que j’en avais la certitude mais j’ai pas trouvé comment. C’est pas une excuse, je le sais.


Je regarde mon sac. Je sens mes yeux commencer à s’embuer, je cligne rapidement pour les empêcher de se mettre en eau.


— Je t’entends Léo.


— C’est tout ?


— C’est tout, dis-je en acquiesçant.


Il reste là une seconde, la bouche à moitié ouverte comme s’il cherchait quelque chose à rajouter, mais rien. Rien car il n’y a rien à ajouter. Pas ici, pas maintenant, pas comme ça.

Je prends mon sac et je commence à me diriger vers la sortie.


— Vendredi, pour ma partie. Bonne soirée Léo.


Et je pars.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Lobidou ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0