5
En ouvrant les yeux, Pierre constata qu’il faisait déjà jour. Il entendait nettement le brouhaha de la rue.
Un bras barrait son torse. À côté de lui, Davide était endormi, nu, sur le ventre, le visage enfoui dans un oreiller. Pierre sentait sa respiration régulière, paisible : il n’osait pas bouger.
Pierre approcha sa main des cheveux de Davide, la laissa suspendue et se ravisa. Alors, il s’écarta en reposant le bras, délicatement, sur le matelas et se leva. Il enfila, sans bruit, un slip qu’il trouva près du lit.
Le froissement des draps détourna Pierre de la fenêtre. Davide s’était retourné. Son corps mat tranchait sur le tissu blanc. Pierre parcourut la pièce du regard : les draps étaient loin du lit ; des chaussures, des vêtements étaient éparpillés au sol ; une petite table était renversée. Il prit conscience de l’odeur lourde de la pièce, un mélange de transpiration et de sperme séché.
Il ne savait pas à quelle heure ils s’étaient endormis.
— Eh, ciao, tu es réveillé depuis longtemps ?
Pierre avait vu Davide plisser les yeux et se tourner vers lui en souriant.
— Non, euh un peu… enfin pas trop. Tu as bien dormi ?
— Oui, je crois. Et toi ?
— Oui.
Pierre fixait Davide, toujours allongé.
Davide, maintenant assis sur le lit, parcourait la pièce.
— C’est joli ici, mais pas très personnel !
— Je sais, je l’ai pris parce que ça suffit pour deux semaines de vacances, et c‘est pratique, on est pas loin de la plage et le quartier est sympa. Je vais préparer du café, tu en veux ?
— Si! Merci.
Tandis qu’il préparait le café dans la cuisine, Pierre sentit le corps nu de Davide se coller derrière lui, ses bras l’enlacer ; les poils épais de sa barbe piquaient son épaule. Il se retourna, le regarda une seconde et l’embrassa. Le baiser était plus lent que la vieille, plus intense aussi ; l’étreinte était plus appuyée.
Après avoir posé les tasses sur la table, Pierre demanda à Davide qui le suivait des yeux.
— C’est à quelle heure ton train ? Pierre avait voulu paraître indifférent, il savait qu’il n’y était pas parvenu. Davide ne lui sembla pas l’avoir noté, ou, tout au moins, Pierre ne vit rien transparaître.
— C’est à 16 heures quelque chose, je dois être un peu avant à la gare… Au fait, il est quelle heure ?
— Presque dix heure.
— Olà, je dois récupérer mes affaires à mon auberge avant onze heure.
Et après un court silence :
— Tu m’accompagnes ?
Pierre avait souri en buvant son café chaud.
Pierre ne regardait pas la valise de Davide qui était posée sur les galets, près de leurs deux serviettes. Il avait été soulagé que Davide accepte sa proposition de l’accompagner à la plage.
Alors qu’il était allongé près de lui, Pierre se rappela que deux jours plus tôt, il avait vu ce même dos, presque au même endroit. Mais maintenant, il pensa qu'il pourrait tendre son bras, frôler du bout de ses doigts la peau brune de Davide. Il ne le fit pas.
La chaleur accablait la plage, elle écrasait Pierre.
— Je suis content que tu sois resté hier soir.
— Moi aussi, et je suis bien avec toi aujourd’hui.
Pierre aurait voulu dire que lui aussi était content, qu’il était bien ; il se tut. Après un silence, Davide reprit :
— J’ai très chaud là, on va se baigner ?
Ils s’étaient avancés ensemble dans l’eau chaude, un peu loin du rivage, là où ils n’avaient plus pied. Ils étaient dans les bras l’un de l’autre ; Pierre avait placé ses jambes autour de la taille de Davide, son torse collé au sien, son front enfoui dans son cou. Davide resserrait son étreinte.
Pierre ne voulait pas parler. Davide ne parla pas.
Ils remontèrent en silence la rue qui mènait à la gare. Pierre précédait Davide qui tirait sa valise dont le bruit des petites roues sur le sol lui devenait insupportable.
Il ne se retourna pas de tout le trajet.
Pierre balayait le hall de la gare, il fuyait le regard de Davide. Ses yeux se fixèrent sur le tableau des départs.
— Ah, Paris Gare de Lyon, ça sera voie A. Tu as ton billet ?
— Oui, oui, t’inquiète pas. J’espère que je serai bien installé, six heures ça va être long sinon…
Les haut-parleurs de la gare annoncèrent le prochain départ à la voie A. Pierre retenait sa respiration.
— Bon, je dois y aller…
— Je sais.
Pierre ouvrit ses bras, un peu trop, et détourna la tête, un peu trop. Il tapota mécaniquement le haut du dos de Davide. Au dernier moment, il lui fit un baiser bref et maladroit dans le cou, puis s’écarta.
Pierre ne lâcha pas Davide des yeux. Il le vit passer le portique, s’éloigner et se perdre dans la foule.
Pierre ne quitta la gare qu’après le départ du train.
En ouvrant la porte de l’appartement, Pierre vit les deux tasses sur le plan de travail, les deux serviettes encore mouillées suspendues à la porte de la salle de bain et le lit froissé.
Le silence n'était troublé que par le ronronnement du réfrigérateur et, au loin, le cri d’une mouette.
Pierre releva la table basse.
Il resta assis sur le bord du lit pendant plusieurs minutes. Enfin, il se laissa tomber sur les draps. Ils avaient l’odeur de la peau de Davide.

Annotations
Versions