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Pierre ne découvrit la réponse de Davide qu’à son réveil. Il la lut, encore allongé sur les draps. Il la relut, debout dans la salle de bain. Il ne répondit qu’en claquant la porte : « Ça marche pour 17 heures. À toute à l’heure ».

Le voyage lui parut interminable. Le retard du train ne lui donna le temps que de déposer sa valise avant de ressortir.

Pierre arriva au point de rendez-vous juste à l’heure. Il s’appuya contre un poteau, un peu à l’écart de la foule. Il vérifia son téléphone : aucun message.

Il voyait passer des piétons, des cyclistes ; il devinait des conversations ; il entendait rire des groupes de jeunes et, au loin, le bruit strident des sirènes. Il se mit un peu plus à l'écart.

Pierre le reconnut immédiatement.

Il le suivit au loin : Davide s’arrêta devant une vitrine, ajusta le col de sa chemise et se recoiffa, frotta ses mains sur son short, patienta un instant puis regarda autour de lui.

Pierre le vit se figer et, presque immédiatement, lui sourire.

— Pierre ! Ciao, comment vas-tu ?

En prenant Davide dans ses bras, Pierre retrouva instantanément l’intensité de son étreinte et l’odeur de sa peau, la douceur de sa barbe contre sa joue. Il inspira profondément et ferma les yeux.

Pierre marchait volontairement près de lui, cherchant le contact de son bras, de son épaule. Il n’écoutait pas vraiment Davide raconter sa semaine à l’agence où il travaillait, ses séances de sport ou sa colocation difficile à Belleville. Il se concentrait sur la mélodie de sa voix, ses intonations et son accent.

Plus tard, il s’assit à côté de Davide sur le banc d’un petit square. Pierre était soulagé de ne plus être noyé dans le tumulte de la rue. Il ferma les yeux et tourna son visage vers le soleil. Il perçut une hésitation dans la voix de Davide qui continuait à parler. Encore quelques mots, et il se tut. Après ces quelques secondes de silence, Pierre sentit la main de Davide sur sa cuisse. Le geste d’abord délicat se transforma en une douce caresse ; Pierre gardait sa jambe immobile, mais il avait contracté le muscle de sa cuisse. À peine quelques secondes plus tard, il penchait la tête pour accueillir les lèvres de Davide dans son cou, juste sous son oreille.

— Tu as faim Pierre ?

— Oui, je n’ai pas mangé depuis ce matin et la journée a été éprouvante.

— Tu as envie de quoi ?

Pierre n’osa pas répondre ce qu'il pensait vraiment ; il essaya de réprimer un sourire. Après quelques secondes, ce fut Davide qui reprit.

— On mange ensemble.

Pierre n’avait pas saisi s’il s’agissait d’une question ou d’une affirmation. Il proposa néanmoins à Davide de dîner chez lui.

Après un court trajet dans l’atmosphère étouffante du métro, Pierre ouvrit sa porte.

*

Davide avait suivi Pierre jusque chez lui, sans parler.

Soulagé que Pierre ne bouge pas quand il avait posé sa main sur sa cuisse, Davide s’était retenu de la laisser glisser trop loin.

Debout dans le métro, Davide s’était rapproché de Pierre, recherchant un contact, un frôlement. Surtout, il l’avait observé : sa silhouette identique à son souvenir, sa nuque toujours un peu moite, les poils blonds de son torse toujours visibles au-dessus du col ouvert de sa chemise, sa moustache... Sa moustache épaisse qui ressortait sur une barbe naissante et le petit anneau doré de son oreille.

Davide se déchaussa dans une petite entrée dans laquelle il vit une valise fermée. Après avoir suivi Pierre dans un salon clair, il remarqua immédiatement un piano ancien contre le mur, les nombreuses plantes et l’absence de télévision.

— C’est différent de l’appartement de Nice !

— Oui, c’est moins vide ! C’est chez moi ici, j'y suis bien. Tu veux boire un truc ?

Davide accompagna Pierre dans une étroite cuisine qui donnait sur une petite cour.

— Attends, je regarde ce que j’ai pour manger. Je viens de rentrer, je n’ai pas eu le temps de faire de courses.

— C’est rien, des pâtes feront l’affaire.

Appuyé dans l’encadrement de la porte de la cuisine, Davide suivait chaque geste de Pierre tandis qu’il ouvrait ses placards, se baissait pour sortir une casserole ou faisait couler l’eau.

— Par contre, j’ai que de la sauce en boîte, désolé monsieur l’Italien.

— Ne t’inquiète pas, c’est très bien. Ça ne pourra pas être pire qu’à Nice.

Il vit Pierre lui sourire et le regarder. Davide ne voulait pas détourner les yeux. Pierre rougit et regarda vers la fenêtre.

En mettant le couvert, Davide retourna les assiettes qu'il posait sur la table en Formica de la cuisine. Il vit Pierre le regarder.

—Ça vient de ma grand-mère. Elles ont au moins cent ans.

Davide mangeait mais il n’avait pas faim.

—Tu es dans cet appartement depuis longtemps ?

—Un peu plus de trois ans. Je suis arrivé ici après mon dernier ex, j’avais besoin de me retrouver.

—Je comprends, moi, je n’ai pas de chez moi… Je vis en coloc, et avant je restais chez mes parents à Turin.

Davide soutenait le regard de Pierre qui s’attardait.

—Tu es en France depuis longtemps ? lui demanda Pierre.

—Ça fait juste deux ans maintenant.

Davide répondit aux autres questions de Pierre, sur ses études, Turin, son déménagement. Pendant tout le repas, il avait senti les pieds de Pierre sur les siens ; il s'était astreint à maintenir dans sa voix et ses gestes une certaine nonchalance mais ses réponses lui semblaient toujours un peu trop longues : « Décidemment, je parle trop », se dit-il.

Pendant qu’il parlait, Davide regardait Pierre le regarder. Il ne décelait rien dans l’attitude de Pierre à quoi se raccrocher.

Pierre débarrassa et commença à faire la vaisselle. Davide l’avait suivi dans la cuisine ; il hésitait entre une retenue qui lui paraissait convenable et l’élan physique qui le poussait. Il vint se coller derrière Pierre qui rinçait les assiettes, et après un instant volontaire, posa ses mains sur les hanches de Pierre. Puis il céda, il appuya ses mains, posa son menton sur une épaule de Pierre et embrassa doucement son oreille.

Davide sentit Pierre se relâcher.

*

Quand Pierre rouvrit les yeux, il vit Davide nu, debout devant la bibliothèque qui couvrait un mur de sa chambre. Il parcourait la tranche des livres avec ses doigts.

— Tu as tout lu ? lui demanda-t-il.

— Presque.

— Lequel tu me conseillerais ?

Pierre se leva et rejoignit Davide. Il passa en revue ses volumes, des classiques majoritairement, des romans graphiques, quelques essais. Il s’arrêta sur un livre de poche usé qu’il sortit du rayon.

— Prends celui-ci, c’est universel. Il m’avait marqué à l’époque.

Davide lut le titre : La Chambre de Giovanni. Pierre le vit caresser l’illustration de la couverture. Davide déposa le livre sur ses affaires.

— Je vais rentrer, on travaille demain.

— Comme tu veux, enfin… Je comprends.

Pierre s’appuya sur le mur et regarda Davide se rhabiller lentement. Il le raccompagna à la porte et prit l’initiative d’un dernier baiser. En fermant la porte, il avait vu Davide se retourner.

Il l’entendit dévaler les escaliers.

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