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Pierre regardait l’écran de son ordinateur. Mais, derrière les chiffres, c’était la ligne des pectoraux de Davide qu’il voyait, les derniers poils noirs de sa barbe, juste sous l’oreille, le mouvement de son biceps sous la peau. C’était l’odeur de ses aisselles et le goût de ses lèvres qu’il sentait. Et par-dessus tout, c’était aux mains de Davide sur son corps qu’il pensait.
Cela faisait près d’un mois qu’il n’arrivait pas à chasser l’image de Davide.
Davide était revenu plusieurs fois chez lui, toujours le soir, toujours en semaine. Il restait parfois un peu plus longtemps, sur le lit ou devant la bibliothèque. Presque à chaque fois, Pierre avait hésité à lui proposer de rester pour la nuit, ou à lui proposer de se voir ailleurs, autrement, pour autre chose. Mais toujours, il l’avait laissé repartir bien que, souvent, il ait ressenti chez Davide un instant de gêne, une hésitation que Pierre se refusait d’interpréter.
Un soir, Pierre essaya de déchiffrer ce corps encore allongé contre lui. Il recherchait un signe, il espérait une réaction, un mouvement, même infime, de Davide alors qu’il frôlait sa peau du bout de ses doigts.
— Je vais devoir rentrer.
Pierre se figea. Il sentit le corps de Davide glisser hors du lit.
Quand Davide laçait sa seconde basket, Pierre osa enfin parler.
— On sort ce week-end ? Ça te dit ?
Il vit Davide s’immobiliser un instant, puis relever la tête.
— Oui, si tu veux. Tu voudrais faire quoi ?
— On pourrait aller manger quelque part ? Boire un verre ? Ou même aller danser ?
Pierre avait cherché à paraître distant, mais il devinait que son regard trop appuyé trahissait son émotion. Davide resta silencieux un instant, quelques secondes que Pierre tenta, en vain, de déchiffrer.
— Juste tous les deux ?
Pierre ressentit un courant froid remonter de ses pieds à la racine de ses cheveux. Il voyait Davide qui le fixait. Juste avant de répondre, il fit semblant de bâiller pour tenter de masquer son trouble.
— Oui, juste tous les deux. Mais comme tu veux, je te force pas.
— Ok, je te dis d’ici à samedi.
C’est pris d’un léger malaise que Pierre referma sa porte ce soir-là sur Davide qui ne se retourna pas avant de descendre l’escalier.
Le lendemain matin, Pierre tentait de chasser Davide de ses pensées pendant une réunion dont il n’écoutait presque rien, quand il sentit son mobile vibrer dans la poche de son pantalon.
« Ok pour samedi soir ! Pas de resto italien par contre »
Pierre dut faire un grand effort de concentration pour contenir le sourire qui lui était venu à la lecture du message.
Soulagé, il se rassit à son bureau. Il prit son téléphone et pianota, sans cesser de sourire.
Pierre : Je vais ENFIN sortir avec Davide samedi !
Nora : Ah ! ça y est ! Tu lui as demandé ? ou il a demandé ? Il était temps !
Les doigts de Pierre tapaient sur son écran, il était avachi dans son fauteuil, ses chaussures de cuir posées sur son bureau.
Pierre : C’est moi. Je savais même pas quoi demander, il part vite à chaque fois et j’ai l’impression que c’est chaud à son taf.
Nora : Prochaine étape, demande lui de rester toute une nuit !
Les mains de Pierre se figèrent. Il ne voulait pas répondre pas tout de suite. C’était la question qu’il avait le plus envie de poser mais aussi celle qu’il n’osait pas poser. Elle ouvrait sur la réponse qu’il espérait, ou plutôt, sur la réponse qu’il craignait le plus : un oui de politesse.
Il regardait l’écran éteint de son téléphone. Il laissa passer une minute puis écrivit à Davide : « Samedi, après la soirée, tu dors chez moi ? »
Il rebascula aussitôt sur sa conversation avec Nora :
Pierre : Voilà, j’ai demandé. Wait and see. Or not.
Il posa son téléphone et ralluma son ordinateur. Ses idées vagabondaient entre la courbe des fesses de Davide et ses conversations avec Nora. Pierre pensa qu'elle lui manquait et pourtant quand il avait dû choisir au cours des dernières semaines, il avait systématiquement privilégié Davide.
Sa chaise grinça quand il se laissa tomber sur le dossier, téléphone à la main.
Pierre : D’ailleurs, t’en es où TOI avec je ne sais plus comment il s’appelle ?
Nora : Il s’appelle Eric, et j’ai déjà dormi chez lui MOI, toute la nuit, MOI.
Pierre : Techniquement il a dormi chez moi toute la nuit à Nice…
Nora : Trouve toi toutes les excuses que tu veux.
Pierre se sourit à lui-même en pensant que, décidément, elle le connaissait bien. Il regardait son écran d’ordinateur, mais ne travaillait pas.
Sachant qu’il ne pourrait plus se concentrer, il quitta son bureau. Son café coulait quand il reçut la réponse positive de Davide.
Pierre fixa longtemps les deux lettres du « OK » qu’il venait de recevoir et qu’il trouvait un peu sec. Il joua mécaniquement avec son téléphone quelques instants avant d’écrire à Nora.
Pierre : Et voilà, il dort chez moi samedi, t’es contente ?
Nora : Et toi ? T’es content ?
Pierre froissa le gobelet de son café avant de le jeter dans la corbeille. Il lui fallut plusieurs minutes pour quitter la petite salle de pause. Quand il arriva à son bureau, il se plongea enfin dans l'écran de son ordinateur.
En fin de journée, alors qu’il mettait sa veste dans un couloir, quelqu’un arriva derrière lui et lui dit : « Pierre, la réunion de ce matin était vraiment réussie. Vous vous en êtes très bien sorti, merci à vous ».
Pierre se força à sourire et remercia poliment l’associé de son cabinet.
Dans l’ascenseur, il écrivit à Nora : « Au moins au boulot, je cartonne ».

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