10
Davide avait travaillé toute la journée du samedi. Sa séance de sport, en fin de matinée, avait constitué son unique sortie.
Malgré le temps passé sur son ordinateur, Davide n’avait pas avancé autant qu’il l’aurait voulu. Il avait regardé l’heure bien trop souvent et son esprit s’était focalisé bien trop tôt vers la soirée qui l’attendait. Le rendez-vous avec Pierre était fixé à vingt et une heure. Il voulait annuler.
En fin d’après-midi, son cou était tendu, ses mains devenaient douloureuses. Davide s’allongea quelques instants sur son lit, incapable de bouger. Ses mains et son front étaient glacés.
Il avait trente-quatre ans ; il allait vivre son premier diner en tête-à-tête avec un garçon.
Davide prit son temps pour se préparer. En taillant sa barbe, il pensait à ce qu’ils pourraient se dire, il figeait sa pince à épiler en imaginant des silences. Sous la douche, il se promit de ne pas trop boire. En s’habillant, il échafauda ce qu’il dirait à Pierre si un garçon qu’il avait connu l’abordait : il dut admettre que c’était là sa principale crainte.
Davide choisit une chemise en jean qu’il porterait sur un débardeur blanc. Il mit sa brosse à dents, un change et La Chambre de Giovanni dans son sac.
Pierre l’aborda alors qu’il était en train d’accrocher son vélo.
— Salut, ça va ?
Davide releva la tête : Pierre avait ses mains dans les poches de son short, sa chemise n’était pas boutonnée jusqu’en haut et il ne s’était pas rasé. Pierre souriait.
En se relevant, Davide sentit sa tête tourner légèrement, des gouttes couler sur son front et dans son dos. Il trouva appui sur la selle de son vélo.
Pierre ne lui sembla rien remarquer. Il le conduisit jusqu’à la terrasse bondée du restaurant où il avait réservé. Davide s’assit face à Pierre et décala légèrement sa chaise de sorte à avoir une vue sur l’ensemble de la terrasse. Davide scannait les visages : des trentenaires majoritairement, des couples souvent. Il faisait appel à sa mémoire en s’attardant sur les hommes. Il ne reconnut personne.
Davide mentit quand Pierre lui demanda s’il allait bien. Il mentit aussi quand Pierre lui demanda s’il voulait du vin. Pierre commanda une bouteille dont le nom ne lui évoquait rien.
Il se vit frotter ses mains sur son short.
— Tu vas prendre quoi ? lui demanda Pierre.
Davide n’avait pas lu la carte alors même qu’il la tenait ouverte devant lui depuis plusieurs minutes.
— Je sais pas, il y a plein de choses qui ont l’air bonnes.
— Oui, c’est bien ici, je viens avec Nora parfois. J’ai même amené mes parents.
Après avoir pris leur commande, le serveur déboucha la bouteille. Davide regarda Pierre faire tourner le vin dans son verre, le sentir, deux fois, et puis le goûter.
— Tu veux le goûter aussi ?
— Non, je te fais confiance.
Le serveur remplit les deux verres et s’éloigna.
Davide avait posé les yeux sur les poils blonds du torse de Pierre. Aucune parole ne lui venait. Il sentait que Pierre recherchait son regard.
— T’es sûr que ça va ?
— Oui, pardon, j’ai repensé au travail. Désolé, répondit Davide.
— Il faudra que tu me racontes ce que tu fais plus en détail, ça a l’air hyper intéressant.
— Toi aussi tu devras me raconter, je crois que j’ai toujours pas compris ce que tu fais.
— Moi ? Il n’y a pas grand-chose à raconter. Je brasse essentiellement. Mais apparemment, je brasse très bien.
Pierre lui souriait.
Davide se tut et laissa Pierre mener leur échange.
Il remarqua à quel point Pierre semblait à l’aise : il lui avait parlé avec détachement de son enfance dans les beaux quartiers de Lyon, mais s’était animé en évoquant sa petite sœur. Ses gestes étaient contenus, sauf quand il parla de son piano dont il jouait « uniquement pour se détendre, jamais pour être écouté ».
La conversation devenait un monologue qui ne fut interrompu que lorsque le serveur déposa leurs deux assiettes.
Pierre ne reprit pas la conversation. Il fixa Davide le temps d’une première bouchée.
— Et toi alors ? Raconte-moi un peu ? Qu’est-ce qui t’a amené à Paris ?
Davide avala son riz, but une gorgée de vin, s’essuya la bouche avec sa serviette, toujours en regardant son assiette.
— Eh bien, je suis arrivé ici il y a quatre ans parce que je ne trouvais pas de travail en Italie. Un collègue de l’Université a fait passer mon CV dans des agences à Paris et j’ai été appelé par celle où je travaille aujourd’hui.
— Et t’es parti comme ça ? Tu connaissais Paris ?
— Oui, je suis parti avec juste mon sac. J’étais venu qu’une fois avec mon lycée pour visiter mais c’est tout. J’ai dû rester en auberge de jeunesse un peu avant de trouver ma chambre. Mais au boulot, ça a tout de suite été bien, je me suis entendu avec Herman, mon patron, j’aime ce qu’on fait et comment on le fait.
Davide se détendait en parlant de son travail, de ses collègues, de ses projets. Il voyait Pierre, complètement immobile, qui le fixait tandis qu’il parlait. Aucun d’eux ne touchait à son assiette.
Davide se sentit rougir.
— Pardon, je m’emballe, je ne veux pas t’ennuyer.
— Continue.
Pierre avait posé sa main sur la sienne en parlant.
Alors Davide avait continué.
Quand le serveur eut débarrassé les assiettes de leurs desserts, les paumes des mains de Davide étaient sèches, il souriait, il ne regardait plus que Pierre.
Une seconde bouteille de vin plus tard, ils marchaient, en silence, côte-à-côte dans la rue. Bien qu’il gardait ses mains dans ses poches, Davide recherchait le contact du bras et de l’épaule de Pierre. Il sentait le goût du vin sur sa langue, la tête lui tournait légèrement, il regardait le ciel.
Davide se retenait.
Le contact de la main de Pierre sur sa nuque le fit frissonner. Elle descendit doucement le long de son dos ; Davide ralentit son pas. Il se laissa embrasser, appuyé contre la vitrine éteinte d’une boutique fermée. L’haleine de Pierre sentait le vin, sa peau était chaude, ses caresses étaient douces. Les yeux fermés.
Davide se laissait aller.
— On fait quoi maintenant ? Ça te dit d’aller danser ? lui demanda Pierre.
— Oui, d’accord. Tu veux aller où ?
— J’ai mon idée.
Davide n'avait pas vu filer le temps. Il avait dansé avec Pierre au milieu des corps anonymes qu'il ne regarda pas. Ses gestes, sa respiration, tout son corps s’étaient accordés au rythme de la musique. Il ne pensait plus à rien, il ne voyait personne ; que le visage de Pierre entre les flashs colorés des lumières.
En rentrant, Davide ne pouvait s’empêcher de sourire, son pas était mal assuré, il était un peu ivre, il le savait. Pierre avait mis son bras autour de son épaule et riait. Davide ne sentait pas la fraîcheur de la nuit, juste la main de Pierre sur son épaule.
Davide fut d’autant plus surpris quand Pierre le poussa dans l’encadrement d’une porte en bois pour l’embrasser. Davide ne contrôlait plus rien : ni ses mains, ni sa bouche. Il ne chercha pas à résister quand Pierre déboutonna son short, il laissa Pierre descendre son slip, il n’empêcha pas Pierre de s’agenouiller. Davide sentait l’air frais entre ses jambes.
Les yeux de Davide étaient grands ouverts, il regardait la rue, déserte, les fenêtres éteintes des immeubles, il était à l’affût d’un bruit, d’une ombre. Les doigts de sa main gauche s’étaient crispés contre la platine du digicode ; son dos était cambré ne laissant que l’arrière de sa tête contre la porte. Il n’entendait que son propre souffle saccadé.
Ce furent ses jambes qui se contractèrent en premier, une vague froide remonta depuis ses pieds.
Il dut mettre son poing dans sa bouche pour ne pas crier.
Quelques secondes après, Pierre l’embrassait.
Davide ne remonta son short que plusieurs minutes plus tard.
Davide ne sut jamais quand il s’était endormi.
Davide se réveilla en premier, autour de lui, tout était encore silencieux. mais, dehors, il faisait déjà grand jour. Il parcourut des yeux la chambre de Pierre, la bibliothèque, les rideaux verts, les livres empilés sur les chevets.
Il tourna la tête vers Pierre qui dormait encore, allongé sur le dos, entièrement nu. La main de Davide glissa sur les cheveux de Pierre, le long de sa barbe naissante, sur sa moustache où il sentit le souffle régulier et chaud de la respiration de Pierre. D’un doigt, il frôla son menton, son cou, et plus bas, les poils de son torse et son ventre jusqu’à son nombril.
Davide embrassait l’épaule de Pierre quand il se réveilla.
— Bonjour Pierre, tu as bien dormi ?
— Oui, mais pas assez…
— Pareil.
Et après un silence, Davide reprit :
— Je suis content d’avoir dormi avec toi, c’était bien, hier soir…
Pierre s’agenouilla sur le lit, tourné vers Davide qui s’était assis sur le lit. Davide ne lâchait pas Pierre des yeux, son corps était entièrement tendu, il se mordit la lèvre en souriant. Voyant le regard de Pierre, il se rapprocha et commença à embrasser sa poitrine. Davide sentit une main sur sa tête ; alors il descendit.
Plus tard, Davide était encore allongé sur le dos, essoufflé et transpirant quand Pierre lui dit qu’il descendait à la boulangerie prendre des croissants.
— Ah merci ! Par contre, essuie ta moustache et ta joue avant de descendre, ça fait mauvais genre.
Pierre essuya son visage sur le torse de Davide et l’embrassa.
Davide était encore allongé quand il entendit claquer la porte.

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