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D’abord, Davide avait laissé une brosse à dents dans la salle de bain de Pierre. Et puis, il avait cessé de reprendre ses vêtements sales ; il les retrouvait quelques jours plus tard, propres et soigneusement pliés dans les tiroirs de Pierre.

Souvent, c’est Davide qui cuisinait les soirs de semaine : il aimait faire découvrir à Pierre des recettes de sa grand-mère ou de ses tantes. Il avait pris goût à ces soirées à deux : il choisissait un plat, passait faire les quelques courses nécessaires et se mettait à l’œuvre dans la cuisine de Pierre qui s’improvisait commis.

Le matin, il enfourchait son vélo en bas de chez Pierre pour aller travailler en sifflotant. Ses colocataires ne lui manquaient pas.

Le week-end, ils sortaient. Davide choisissait un film et un cinéma, Pierre choisissait un restaurant. Parfois, ils allaient danser.

Un vendredi matin, et alors qu’il finissait de s’habiller, Davide vit Pierre qui le regardait, les bras croisés, appuyé contre l’encadrement de la porte de sa chambre.

— Elle te va bien cette chemise.

— Je sais, c’est pour ça que je la mets devant toi, lui répondit Davide en souriant.

— J’ai plutôt envie que tu l’enlèves devant moi.

— Pas ce matin, Pierre. J’ai un rendez-vous à neuf heures, je peux pas être en retard.

Davide voyait bien que Pierre ne le lâchait pas des yeux. Lui-même se forçait pour ne pas regarder Pierre trop directement, sa volonté était trop faible.

Sa seconde chaussure était lacée, son sac à dos était sur son épaule, Pierre, lui, était toujours dans la même position, dans le même encadrement de porte et ses yeux toujours posés sur Davide.

— Au fait, dimanche, ça te va si on brunche avec Nora ?

— Nora ? Ta pote ? répondit Davide qui s’était figé.

— Qui d’autre ?

— Euh, oui. Ok pour dimanche, on ira ensemble ?

Pierre rit et embrassa Davide qui ouvrait la porte pour partir.

Le dimanche, Davide se réveilla alors qu’il faisait encore nuit. Il avait chaud, mais il ne bougea pas, de peur de réveiller Pierre dont la tête était calée sous son aisselle. Ses orteils se contractaient malgré lui sous la couette. Ses yeux parcouraient la pièce qu’il connaissait désormais si bien.

Il ne sut pas combien de temps il était resté ainsi, immobile et silencieux. Il faisait jour quand Pierre ouvrit les yeux.

Davide passa plus de temps qu’à l’accoutumée dans la salle de bain : il avait passé du temps sous la douche puis taillé sa barbe et ses ongles. Il s’essuyait doucement en fixant son reflet dans le miroir embué.

— Bon ? T’as fini ? On va être à la bourre.

Pierre avait parlé à travers la porte. En sortant de la salle de bain, Davide trouva Pierre prêt, assis sur le tabouret de son piano.

— Je m’habille rapidement, et on file. Désolé.

— Tu ne t’habilles jamais rapidement, j’ai envoyé un message à Nora, t’as un peu de temps du coup.

Davide ne répondit pas.

Quelques minutes plus tard, ils étaient ensemble dans le métro. Davide essuya ses mains sur son jean à plusieurs reprises pendant le trajet. Il ne parla pas.

Il suivit Pierre jusqu’à un étroit café. En franchissant la porte, il vit une jeune femme brune se lever et leur sourire. Pierre la prit dans ses bras.

— Ah, ma belle. Je suis content de te voir.

Pierre se tourna alors vers Davide :

— Davide, voici Nora. Nora, voici Davide.

La jeune femme sourit et tendit sa main à Davide qui s’apprêtait à lui faire la bise. Il se sentit rougir. Ils s’assirent autour d’une petite table ronde.

Davide fixait son attention sur les boutons de la veste que Pierre enlevait, il n’osait pas se tourner vers Nora bien qu’il notât qu’elle le regardait.

— Alors messieurs, comment ça va ? Vous êtes sortis hier ?

— Non, on a rien fait hier soir. On a traîné sur la console, répondit Pierre.

— Vous avez rien fait ? Tous les deux ? Sur un canapé ? Et je vais te croire ?

Davide se repositionna sur sa chaise, toussa et gratta sa barbe en se tournant vers Pierre qui levait les yeux en la regardant.

— Tu comprendras que je ne répondrai pas.

La conversation se poursuivit entre Pierre et Nora. Davide suivait l’échange rapide entre les deux amis sans rien dire. Il distinguait un changement dans l’attitude de Pierre : un sourire plus franc, une voix plus forte, des gestes plus larges. S’il voyait les yeux de Pierre glisser vers lui de temps en temps, il sentait bien que l’attention de Pierre était fixée sur Nora.

Après que la commande fut passée, Nora se tourna franchement vers Davide qui dut relever les yeux.

— C’est donc toi qui occupe ses jours et ses nuits ?

— Nora ! l’interrompit Pierre.

— Attends, tu me parles de lui tous les jours depuis le mois de juillet. Excuse-moi de m’intéresser.

Elle se tourna de nouveau vers Davide.

— Donc, Davide, parle-moi de toi.

Davide regarda Pierre ne sachant par quoi commencer. Après avoir essuyé ses mains sur la nappe, il commença à parler à Nora. Il garda un ton neutre et resta volontairement factuel. Nora le regardait intensément. Et soudain, elle posa sa main sur la main de Davide en souriant.

— Bois ton jus d’orange, Davide, ça va bien se passer.

Une serveuse déposa leur commande sur la table. Davide profita de cette interruption pour souffler et changer de position sur sa chaise. Il regardait Pierre qui regardait Nora qui le regardait.

C’est Pierre qui reprit la conversation.

Davide les écoutait surtout. Il glissait de temps en temps un mot sur lequel Pierre ou Nora rebondissaient. Il osa même une plaisanterie sur Pierre « Quoi ? Un t-shirt ? Il a déjà porté autre chose qu’une chemise ? ». Il en rit avec Nora et Pierre.

Pendant presque tout le repas, Davide avait senti la main de Pierre délicatement posée sur sa cuisse. Les doigts de Pierre se resserraient ou se détendaient au rythme de la conversation. Davide ne pouvait pas détacher les yeux de Pierre.

Il buvait son troisième café quand Pierre se leva pour aller aux toilettes. Davide resta seul avec Nora qui le regardait.

— Ça me fait plaisir de te rencontrer enfin, Davide.

— Moi aussi, répondit Davide en posant sa tasse sur la table.

Derrière ses grandes lunettes, Nora ne cillait pas. Davide sentit son corps se tendre, il resserra ses mains sur ses cuisses et fixa son assiette.

— Tu sais, Pierre a beaucoup souffert avec son dernier ex.

— Ah ? Il ne m’en a pas du tout parlé.

Davide avait relevé la tête et regardait Nora dans les yeux.

— Ça ne m’étonne pas.

Elle détourna le regard, s’essuya la bouche avec sa serviette et sortit un tube de rouge à lèvres de son sac. Davide la regardait faire.

Pierre se rassit à table.

— J’en ai profité pour payer pendant que vous parliez de moi.

Nora et Davide rirent en se regardant.

Ils marchèrent tous les trois sous une fine pluie, aucun n’avait de parapluie. Davide sentit la main de Pierre sur son cou. Les doigts de Pierre le caressaient avec délicatesse pendant que ses lèvres se posaient sur son oreille. Nora les regardait en souriant.

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