12
Pierre n’était allé qu’une seule fois chez Davide, un dimanche après-midi. Ils ne restèrent qu’une demi-heure dans la petite chambre. « Je comprends pourquoi tu m’as pas fait venir avant » plaisanta Pierre pendant que Davide rassemblait quelques affaires.
— Tu comprends aussi pourquoi tu ne reviendras pas ?
Pierre avait poussé Davide sur le lit en riant.
Pierre voyait bien que, depuis quelques mois, sa vie prenait un nouveau rythme : les nombreux messages échangés à toute heure, les soirées passées à deux chez lui, après un repas trop souvent accompagné de vin et surtout, le relâchement de ses habitudes anciennes : il ne touchait presque plus à son piano, et, depuis le brunch, il n’avait pas revu Nora et Nora lui manquait.
Davide dormait chez lui presque toutes les nuits désormais. Souvent, le matin, Pierre tournait la tête vers Davide qui dormait encore, nu, contre lui. Il le parcourait souvent du bout de ses doigts, il ne se rendormait que rarement.
Un matin de novembre, Pierre avait glissé ses lèvres sur le ventre de Davide ; il avait senti la réaction de sa peau à sa caresse, les poils qui s’étaient dressés. Il avait avancé jusqu’au nombril, le corps de Davide avait répondu, sa respiration avait changé. Il serait descendu plus bas si le réveil n’avait pas sonné une seconde fois.
Pierre s’était levé le premier.
Alors qu’il retournait vers sa chambre, Pierre surprit Davide immobile face au miroir de la salle de bain. Il repensa à la nervosité de Davide pendant la conversation qu’ils avaient eue juste avant de s’endormir. Doucement, Pierre se rapprocha.
— C’est aujourd’hui ?
— Oui, c’est la première fois qu’Herman me laisse présenter quelque chose d’important à un client. J’ai peur de mal parler, d’être embrouillé.
— Ça va aller, tu as bien tout préparé, c’est tes idées, tes idées à toi. Herman te fait confiance et tu ne seras pas tout seul. En plus, tu m’as dit que le client était sympa.
Davide restait fixe, Pierre voyait son regard dans le reflet du miroir.
— Mais si je rate, Herman va être déçu, le client aussi. J’aurai pas mon CDI, j’aurai jamais d’appartement.
Pierre n’osait pas regarder Davide pendant qu’il s’habillait, il n’osa pas non plus le prendre dans ses bras.
En mettant sa veste, Davide le regarda.
— Mais toi aussi t’as un truc important aujourd’hui, non ?
— Bof, c’est une présentation en comité interne, j’ai préparé un truc, ça devrait aller.
Après un silence, Davide reprit.
— Quand tu en as parlé à Nora ça semblait important.
— T’inquiète pas pour ça, pense à ta journée.
Pierre entendit Davide descendre les escaliers moins vite qu’à l’accoutumée.
Pierre réalisa qu’il était encore nu dans la cuisine ; il serait en retard. Il se servit une nouvelle tasse de café chaud.
Assis dans le métro, Pierre parcourait sa messagerie professionnelle. Il pianota quelques réponses tout en se laissant distraire un instant par le regard appuyé d’un garçon qui s’était assis à quelques sièges de lui. Il lut en diagonale la synthèse de son emploi du temps que son assistante lui avait préparée : un enchaînement de réunions presque continu, avec son équipe, avec des clients et, à quinze heures, le comité. Il se souvint que la présentation de Davide était à quinze heures trente ; il bascula sur une photo de Davide, il caressa l’écran du bout de ses doigts.
Il badgea mécaniquement en bas des ascenseurs. Il était dix heures largement passées quand il entra dans son bureau. Il contempla la vue quelques minutes avant d’allumer son ordinateur. Il pensait à Davide, il l’imaginait dans son agence, concentré derrière un écran, occupé à peaufiner une présentation déjà complète. Il savait que Davide ne mangerait pas, il savait qu’il transpirerait – il connaissait si bien cette odeur – qu’il frotterait ses mains sur son pantalon. Pierre ferma les yeux et serra ses mains.
— Pierre, vos rendez-vous de onze heures sont là.
Pierre remercia son assistante et accueillit ses visiteurs.
Un peu après midi, il était descendu prendre un sandwich qu’il mangeait seul dans un parc, à l’écart, avec ses écouteurs vissés aux oreilles, mais sans musique. Il regardait les façades de verre, il devinait le flux des silhouettes pressées, leurs costumes, leurs talons. Il lisait distraitement un roman que lui avait conseillé un libraire et qu’il trouvait décevant.
Il venait d’envoyer un message à Davide « Tu vas cartonner ; je penserai à toi pendant la présentation ». Il avait hésité, il avait pesé ses mots. Il n’avait pas écrit qu’en réalité, il n’avait pas cessé de penser à Davide.
Il remonta dans son bureau le plus tard possible.
— Pierre, votre rendez-vous de 14h est là.
— Ok, vous me sortirez vers moins dix si c’est pas terminé ? Vous avez tout imprimé pour la présentation de quinze heures ?
— Oui, tout est dans la pochette bleue sur mon bureau, comme d’habitude.
Pierre fit entrer ses visiteurs.
Juste avant quinze heures, Pierre se regardait dans le miroir des toilettes. Il rajusta la cravate qu’il venait de mettre, resserra sa ceinture. Il n’avait pas de message de Davide qu’il savait occupé. Nora lui avait envoyé une photo de ses doigts croisés accompagnée d’un « bonne chance ».
Il pensa envoyer un message à Davide mais se ravisa au dernier moment.
Alors, appuyé sur le rebord du meuble, Pierre fixa son reflet quelques instants sous la lumière blanche des toilettes. Il baissa les yeux sur la bonde brillante de la vasque et soupira. Il ne pensait plus.
En sortant des toilettes, il attrapa la pochette bleue et entra en réunion.
Pendant qu’il déroulait sa présentation devant le comité d’engagement de son entreprise, Pierre avait gardé un œil sur la pendule située au-dessus de la porte. À quinze heures trente, il s’interrompit un instant, se racla la gorge et ferma les yeux. Il fit mine de vérifier sa cravate alors qu’il pensait à Davide.
À la fin de la réunion, un homme plus âgé prit Pierre à part : « Pierre, bravo, merci à vous. Vous avez très bien compris ce qu’il fallait faire. C’était excellent ! J’en parlerai à Nathalie tout à l’heure, elle voudra probablement vous rencontrer. Encore bravo ». Il lui serra la main. Et tandis qu’il s’éloignait, un autre homme âgé lui mit une main sur l’épaule : « Vous irez loin, jeune homme, vous irez loin ».
Après avoir remis la salle en ordre, Pierre courut aux toilettes où, en fixant son reflet, il enleva sa cravate. Il soufflait, les deux mains appuyées contre le miroir quand il entendit quelqu’un derrière lui.
— Pierre ? Tout va bien ?
Pierre se retourna et reconnut un nouveau collègue qui devait avoir son âge.
— Oui, oui. Ça va, merci, j’avais besoin de souffler un instant.
Ils se lavèrent les mains côte-à-côte. Bien qu’il fixât la vasque, Pierre sentait le regard de son collègue sur lui.
— Romain ? C’est ça ?
Le garçon acquiesça.
En quittant les toilettes, il avait envoyé un message à Davide : « alors ? »
— Pierre, votre rendez-vous de dix-sept heures est là.
En installant ses visiteurs, il vit la notification d’un message de Davide sur son téléphone. L’échange, qui dura moins d’une heure, lui parut interminable. Dès qu’il fut seul, il consulta son téléphone : « Ça a été très bien, le client était convaincu, on a gagné le contrat ! »
Pierre se laissa aller dans son fauteuil, il se sentait enfin soulagé. Après un message de félicitation qu’il avait réécrit une dizaine de fois avant d’envoyer une version qui ne lui plaisait pas, il avait proposé à Davide de le rejoindre pour fêter son premier succès. Pierre avait proposé le petit café en bas de chez lui, il y trouva Davide attablé, un livre à la main. Il s’assit en face de lui :
— Alors ? Dis-moi tout !
Pierre écouta chaque mot. Davide lui expliqua tout : ce qu’il avait dit, ce qu’ils avaient répondu, ce qu’ils avaient particulièrement aimé (Davide avait glissé qu’ils avaient tout aimé) et aussi les félicitations d’Herman, de ses collègues et enfin le montant du contrat signé par l’agence. Pierre ne put s’empêcher de trouver ce montant modeste : il avait signé pour plus du double dans sa seule matinée.
Pierre se savait un peu ivre quand il remonta les escaliers de son immeuble en tenant la main de Davide.
Pierre rouvrit une bouteille de vin qu’ils partagèrent sur le canapé en discutant.
— Je suis tellement soulagé, lui avoua Davide.
— Moi aussi, et je suis content pour toi. Je te dis ça quand je suis un peu bourré mais je le pense hein.
En regardant Davide rire, il se rapprocha de lui. Pierre déboutonna un à un les boutons de la chemise de Davide. Ils ne parlaient plus.
Quelques minutes plus tard, Davide l’entraînait dans la chambre. Ce soir-là, Pierre se laissa faire.
Dans la nuit, Pierre fixait le plafond de sa chambre. Il ressentait encore en lui la chaleur de Davide ; il lui caressait les cheveux.
— J’ai beaucoup pensé à toi aujourd’hui, lui avoua-t-il.
Davide ne répondit pas, mais Pierre le sentit aussitôt se repositionner sur le côté pour le regarder. Pierre détourna le regard.
— Moi, j’ai dû mettre une cravate, poursuivit-il.
— Je suis sûr que ça t’allait très bien.
— C’est la première fois que j’en mettais une, j’avais toujours résisté à ça.
Davide ne répondit pas mais posa sa main sur son torse. Pierre observa sa bibliothèque, les photos de sa famille et ses souvenirs de voyages disposés entre les livres alignés. À côté, il remarqua les vêtements de Davide posés sur ses propres affaires, il voyait sa présence dans sa chambre. Il ressentait sa présence dans son lit.
— On est quoi nous deux ?
Pierre ne l’avait pas regardé en parlant. Davide ne bougea pas. Et après un bref instant, Davide dit :
— Siamo insieme.
Pierre le serra dans ses bras aussi fort qu’il le put. Il sentit une larme couler de ses yeux, qu’il essuya sur les draps avant que Davide ne la voit.

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