Chapitre 3 ~ Les corbeaux (1/3)

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Nous ne réalisons pas à quel point le temps qui passe façonne notre personnalité. Durant toutes les années avant mon arrivée à l’université, je portais un regard sur la vie plus creux, sans nuance. Cette année écoulée m’avait rapidement ouvert les yeux et j’avais aperçu toute la laideur que ce monde offrait. Parfois, j’avais l’impression d’avoir ouvert la porte à une partie plus sombre de moi-même, plus crue.

Et, après les révélations de mon père, je sentais le changement qui opérait en moi. Ce poids sur mes épaules.

Cette âme, c’est la tienne, Mattheus. Tu es un symbole pour nous, car tu représentes le commencement.

Cette phrase ne cessait de me tourmenter, même dans mes nuits agitées. Après cette soirée avec mon père, je n’avais pas osé demander plus d’explications. Je ne savais pas si c’était par respect pour sa tristesse ou par peur de découvrir toute la profondeur de cet aveu. Je n’étais pas prêt pour toute la vérité. Contrairement à Mirabella, Célestin ou bien Alice, je n’étais pas fort. Parfois, je me représentais comme une petite chose fragile, recroquevillée dans une position de noix de cajou. Aussi facile à briser.

Après ma demande, mon père avait planté son regard fier dans le mien, et m’avait intimé de le suivre. « Il est temps », m’avait-il dit d’un ton solennel.

Temps de quoi, je ne le savais toujours pas puisqu’il m’avait annoncé qu’il reviendrait me voir dans trois jours exactement. Pourquoi, je ne le comprenais pas encore, mais avec les années, j’avais appris à lui faire confiance.

Le troisième soir, alors que je me trouvais avec Mirabella et Célestin, un bruit creux percuta la vitre de ma chambre. Au départ, nous l’ignorâmes, pensant qu’il s’agissait simplement d’un résultat provoqué par le vent extérieur. Mais ensuite, le son se répéta, plus insistant.

Célestin se leva et se dirigea pour ouvrir, et sur le rebord se trouvaient deux corbeaux qui lui lancèrent un regard courtois avant de s’écrier :

— L’heure de la cérémonie a sonné ! L’heure de la cérémonie a sonné !

C’était supposé être un chant harmonieux, mais il la place, le cri était semblable au grincement de frein d’urgence.

Célestin se tourna vers nous avec une grimace sur le visage.

— Je croyais que les corbeaux étaient meilleurs chanteurs.

L’un d’eux lui lança un regard de travers, et l’autre nous adressa un signe de bec, pour nous intimer de les rejoindre à l’extérieur.

Une fois dehors, le pseudo-chant continua et nous suivîmes nos deux nouveaux amis dans l’arrière de l’université. Derrière, un chemin de terre à l’aspect boueux nous accueillit, et un brouillard dissipé enveloppait des cyprès maigrichons.

Notre marche était silencieuse, et le calme de la nuit me rassurait. Ici, tout semblait hors du temps.

— Putain !

La voix de Célestin rompit ce moment de paix, et je me tournai vers lui avec un air intrigué. Mirabella m’imita comme un robot et porta son regard vers ses pieds tandis que Célestin s’agitait.

— Faut vraiment qu’on apprenne à se téléporter ! On va flinguer nos godasses à ce rythme. Non mais regardez ça !

Pour appuyer son propos, il souleva une de ces chaussures blanches, maculée de terre grumeuse.

— Ça abîme mes nouvelles chaussures !

Ses gesticulations semblaient tout droit sorties d’un cartoon. Face à ce tableau des plus comiques, je ne pus réprimer un sourire qui se dessinait sur le coin de mes lèvres. En jetant un regard vers Mirabella, je remarquai qu’elle avait pincé ses lèvres et les touchait du bout des doigts, se retenant de toutes ses forces de relâcher son hilarité.

Après quelques minutes à l’observer, Mirabella intervint d’une voix grave :

— Pardonnez-nous, messire Célestin, nous n’avons pas déroulé le tapis rouge pour épargner vos chausses toutes neuves.

Mon ami lui adressa une grimace irritée avant de rouler ses yeux vers le ciel.

— C’est notre première réunion, c’est excitant, non ?

Alors qu’elle sautillait sur place, je me fis la réflexion que je n’avais pas remarqué avant maintenant cet air heureux qu’elle arborait depuis l’arrivée des corbeaux. Célestin continuait de marmonner dans sa barbe et j’eus de nouveau un rire nerveux en voyant le contraste entre mes deux amis.

Mirabella reporta son regard sur moi et ses yeux s’illuminèrent. Nous nous observions un instant, complices, et je sentis qu’elle était ravie de me voir sourire. Elle s’avança vers moi et me prit dans ses bras, chose inhabituelle chez elle, qui me confirmait sa joie.

La chaleur de son corps m’enveloppa. Depuis Alice, je n’avais plus eu ce genre d’interaction, et je devais avouer que c’était agréable.

— Bon, vous vous ferez vos embrassades plus tard, je m’enfonce dans cette putain de boue à force de rester statique.

Nos visages se tournèrent comme un seul homme dans sa direction et nous ne pûmes retenir notre amusement.

Il poussa un grognement avant de reprendre son chemin, et de crier sans se retourner, levant un bras en l’air :

— C’est ça, faites les malins. Vous rirez moins quand ça niquera les vôtres !

Nous finîmes par le suivre. Notre chemin s’ouvrit sur un champ assez vaste, toujours entouré par la forêt. Au centre, mon père se trouvait là, debout comme un piquet. Son regard se posa sur moi et je crus déceler un léger sourire sur ses lèvres.

Devant moi, je distinguai les mêmes traits, la même familiarité de cet homme que j’avais connu toute ma vie. Pourtant, je portais désormais un regard neuf sur lui, comme si tout avait changé. Enfin, c’était le cas. Tout avait réellement changé depuis cette soirée.

Une fois à ses côtés, nous attendions les ordres en silence. Au bout de quelques minutes, la silhouette de Melvin émergea d’entre les arbres, suivie de trois personnes que j’avais déjà croisées dans les couloirs de l’université.

Lorsqu’ils furent arrivés à notre hauteur, mon père extirpa une fiole de sa poche et je reconnus immédiatement ce qu’ils appelaient un pont. Un lieu sûr, créé à partir de sa propre essence.

La fille à la droite de Melvin avança vers mon père et posa une main sur son épaule. Dans un effet de mimétisme, les autres firent de même. Mes amis et moi finîmes par nous avancer également.

En relevant la tête, je surpris Melvin observant Mirabella. Cette dernière faisait soit semblant de ne pas le remarquer, soit elle était vraiment concentrée sur la suite.

Mon père nous lança un regard avant de porter son œil sur le trou de la fiole. Comme toutes les fois où j’avais utilisé ce moyen de communiquer, le sol trembla et je me sentis aspiré dans un tourbillon vide.

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