Chapitre 3 ~ Les corbeaux (3/3)
Sans dire un mot de plus, mon père s’évapora dans un nuage de fumée noire. Les personnes restantes restèrent silencieuses et nous prîmes un instant pour revenir à la réalité.
Melvin se tourna vers nous puis avança d’un pas innocent. Après m’avoir tapé poing contre poing, il se tourna vers Mirabella avec une moue amusée.
— J’ai hâte de t’enseigner des choses. Il était temps de remplir ce joli crâne vide.
— Pour une fois que tu seras utile dans ta misérable vie, je ferai semblant d’être captivée, rétorqua-t-elle en lui tournant le dos.
— Surveille ton Platphone, novice, je t’enverrai des mots doux avant notre mission, lui susurra-t-il en la dépassant et quittant les lieux.
Mirabella arrêta sa marche et poussa un soupir de frustration. Dans un réflexe, elle sortit son Platphone de sa poche et observa son écran vide de notifications. Je savais qu’elle attendait un retour de ses parents, qui ne lui avaient plus adressé un mot depuis qu’elle savait qu’ils étaient des Anges Noirs. Je n’eus pas le temps de lui demander les dernières nouvelles, que j’avais loupées depuis mon isolement des semaines passées, car Elphie vint se planter à mon niveau.
— Mattheus, dit-elle simplement. J’espère que tu es prêt pour notre mission. Nous nous rejoindrons chaque samedi dans ma chambre, la numéro 105, et je t’attends samedi prochain à dix heures. Je t’expliquerai tout ce que tu dois savoir à ce moment-là. Je ne tolérerai aucune absence, aucun retard, et tout autre débordement de ta part. Compris ?
Gêné, je lui adressai un sourire-grimace dont j’avais le secret. Ses sourcils firent un mouvement à peine perceptible à l’œil nu et sa bouche se déforma de dégoût. Elle désigna mon visage d’un geste du doigt.
— Ce type d’attitude ne sera pas acceptable lorsque nous commencerons.
Cette fois-ci, je lui fis une vraie grimace, effaré de découvrir le caractère peu amusant de ma future partenaire. Sans ajouter quoi que ce soit, elle s’éclipsa avec le seul son de ses rangers dans la boue.
— Eh bah, bonne chance avec celle-là, ça a l’air d’être un phénomène, me fit Célestin avec un rire moqueur dans la voix.
Il désigna d’un geste du pouce l’endroit où elle venait de disparaître.
— Franchement, je veux bien échanger, lâcha Mirabella.
Elle arborait un air dépité sur le visage.
— Pourquoi faut toujours que je me le coltine ?
— Le destin ? lançai-je avec un sourire sur les lèvres.
Elle leva les yeux au ciel.
Comme tous les autres avaient déserté les lieux, nous nous mîmes sur le chemin du retour. Je profitai de ce moment pour demander à mes amis comment s’étaient déroulées les dernières semaines de leur côté. J’avais été un piètre ami ces derniers temps, et je souhaitais me rattraper.
Mirabella me confirmait que ses parents ne l’avaient toujours pas contactée, et qu’elle trouvait ce silence inquiétant. Ce n’était pas le mode de fonctionnement de ses parents, et pourtant elle savait qu’ils allaient bien car elle les avait aperçus dans l’enceinte de l’université quelques jours auparavant. Sa tristesse se percevait dans sa voix et dans ses yeux, mais je ne pus rien faire d’autre que de poser une main réconfortante sur son épaule.
Célestin de son côté avait passé plusieurs jours avec son frère Cole et hésitait à le mettre dans la confidence. Faire partie des Anges Noirs était, selon lui, un poids qu’il n’avait pas spécialement envie d’imposer à son frère. Pour le moment, il lui cachait la vérité, mais il n’appréciait pas cette omission.
Lorsque nous nous séparâmes, Alice revint hanter mes pensées et je sentis une nouvelle fois ce gouffre dans mon cœur. Parfois, avant ses vacances, je l’apercevais au loin, elle et cette vapeur noire qui ne la quittait plus. Je ne savais toujours pas ce que voulait dire cette lueur et pourquoi elle semblait de plus en plus envahissante.
Alors que j’errais dans les couloirs, je croisais Jaya et une fille que je ne connaissais pas à ses côtés. Comme j’avais revêtu mon invisibilité, elle ne pouvait pas me voir, et j’en profitais pour la suivre sur quelques mètres, histoire de capter des bribes de conversation. Au départ, elle ne racontait rien d’intéressant. Elle semblait faire visiter les locaux à cette fille qui était une nouvelle venue. Jaya pouvait être très bavarde quand elle le souhaitait et elle racontait plein de choses. La fille l’observait pourtant avec intérêt, comme si ses paroles étaient faites d’or liquide.
Au bout d’un moment, le prénom d’Alice apparut dans la discussion et je me concentrais pour entendre des nouvelles.
—…revient la semaine prochaine, comme son père va commencer à vider la maison. Il va bientôt la rejoindre ici, donc elle quittera les dortoirs. Je trouve ça triste de savoir qu’elle ne sera plus proche de moi, mais bon c’est pareil avec Sophie. Elle a eu une longue période à vide, mais elle va beaucoup mieux. J’pense que son père lui a fait suivre une thérapie ou un truc dans l’genre. C’est cool, j’suis contente de l’entendre rire à nouveau. Enfin. Elle mérite d’être heureuse, après tout ce qui lui est tombé dessus, la pauvre.
Je me pinçai les lèvres, coupable.
— Bizarrement, depuis cette thérapie, elle a plus jamais parlé de son ex, comme s’il avait jamais existé. Tant mieux, je pense, même si les mauvaises expériences permettent, à mon sens, d’apprendre des leçons. On verra comment elle sera à son retour. Je te la présenterai ainsi que Sophie. Tu verras, elles sont cools.
Je tournais les talons, décidant que j’en avais assez entendu. C’était probablement une bonne chose qu’elle m’ait oublié, et pourtant, je ne pouvais retenir cette douleur qui me tordait les boyaux. Rien que l’idée de ne plus exister pour elle me donnait envie de me terrer une nouvelle fois dans ma chambre. Son empreinte resterait à jamais gravée en moi, et je ferais tout ce qu’il faut pour lui sauver la vie. Tout ce qu’il me restait à faire, c’était de trouver comment.

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