Chapitre 4 ~ Sous terre (4/4)
*Mirabella*
Je me tournai tant bien que lui dans notre minuscule espace. Nos visages furent soudain si proches que le rouge me monta aux joues. Avec beaucoup de maladresse, je me débattais pour sortir, comme un nageur en panique. Une fois sortie, je me tordais les boyaux et tentais, comme je le pouvais, de respirer malgré l’odeur de décomposition qui me donnait la nausée.
Alors que j’allais m’approcher de Melvin, je décidai que je ne supportais plus cette odeur de mort et quittai l’appartement. Je descendis rapidement les marches que nous avions empruntées il y a une éternité selon moi, et me jetai à l’extérieur du bâtiment. Je détendais mes muscles et repris enfin un peu d’air. Même si, il fallait l’avouer, cette cité était loin d’être respirable.
J’entendis Melvin arriver derrière moi, puis il se déplaça pour me faire face.
— L’odeur ? m’interrogea-t-il, les sourcils légèrement froncés.
— T’as pas senti comment ça puait dans l’appart ? Comme si elle était morte depuis déjà plusieurs heures.
Ses sourcils se levèrent si haut qu’ils remontèrent à la surface. Je l’observais en silence, curieuse de ce qu’il aurait à me dire à ce sujet, mais il n’en fit rien et conserva le silence en hochant la tête.
— Ils ne voient pas que ces morts sont orchestrées par le Grand Conseil ? lui demandai-je.
Ses yeux plongèrent dans les miens comme l’on plonge dans la mer, et il resta ainsi quelques secondes. J’eus l’étrange sensation qu’il fouillait en moi.
— Non. Ils les maquillent. Pour eux, c’était un cas de suicide.
— Je vois.
Son regard quitta le mien et il posa une main sur son menton, en proie à une intense réflexion.
— Si elle est morte y’a plusieurs heures, ça veut dire qu'on nous a tendu un piège, finit par dire Melvin.
— Comment ça ?
— Le Grand Conseil sait que les AN agissent dans son dos. En faussant l’heure de la mort des humains, ce sera beaucoup plus compliqué pour nous d’intercepter les âmes.
Je portai mon pouce à ma bouche et me rongeai la peau, réfléchissant à tout ce que ça impliquerait concrètement. Jamais je n’aurais pensé être une personne aussi anxieuse, et pourtant, cette mission m’avait secoué. Je me demandais comment j’allais faire pour supporter ce stress toute seule.
Melvin réduisit l’écart entre nous et attrapa délicatement la main que j’étais en train d’abîmer. Son regard glissa sur moi comme un scan de la R.D.Â.. Puis, il leva la tête vers l’appartement que nous occupions précédemment avant de reporter son attention sur moi.
— Ça va aller ?
Une lueur d’inquiétude brilla dans ses yeux, et je fus surprise de lire aussi clairement en lui. Comme s’il venait de comprendre ce que j’avais vu, il cligna des paupières pour supprimer toute émotion de son expression. Je me contentai de l’analyser en silence. Il fit un mouvement de tête, puis un sourire amusé remonta sur le creux de ses lèvres.
— Tant mieux. Ça aurait été difficile à justifier si j’avais ramené ton corps sans vie.
Je fronçais les sourcils. Et juste comme ça, il était redevenu l’homme agaçant que je connaissais si bien.
— T’es pas croyable, répliquai-je en prenant le chemin du retour.
Il s’empressa de me rattraper en quelques foulées.
— Je sais, merci.
— C’était pas un compliment.
Son rire se perdit dans l’écho de la cité. Ce son était agréable, mais je n’en montrai rien et me contentai de sourire uniquement dans mon esprit.
Le reste du trajet se déroula en silence. Lorsque nous marchions, je remarquai que nos pas paraissaient étouffés, comme si toutes preuves de vie se fanaient ici-bas.
Une fois arrivée au niveau de l’échelle, je laissai échapper un soupir en suivant la ligne jusqu’à la surface. Il y avait tellement de barreaux que je n’arrivais pas à mesurer le nombre de mètres qui nous séparait de l’extérieur.
Je fis ma remontée sans quitter des yeux la lumière.
Dehors, la nuit venait tout juste de tomber. Un léger frisson me traversa. Puis, je m’étirai à m’en faire craquer chaque os de mon être.
Comment les humains supportaient de vivre dans ces conditions chaque jour ?
Par manque de choix, je l’imaginais bien. Mais une boule se forma dans ma gorge. Je ressentais, malgré moi, de la peine pour eux.
Quand Melvin arriva à ma suite, je portai un regard intrigué sur lui.
— Ça fait longtemps que tu fais ça ?
Ses yeux mystiques se posèrent dans les miens. Il affichait toujours cet air suffisant que j’exécrais. Le froid me faisait serrer les dents, je frottai mes bras dans une vaine tentative de me réchauffer.
— On s’intéresse à ma vie, Bella ?
Une grimace se logea dans mes traits, comme à chaque fois que j’essayais d’avoir une conversation avec lui. Je continuais d’avancer sans lui jeter un seul regard, mais j’entendais ses pas discrets à mes côtés. Sans me demander mon avis, il posa sa veste sur mes épaules. D’instinct, j’eus envie de lui balancer sa veste grise dans la figure tout en lui lançant un regard noir.
Mais je n’en fis rien.
À la place, je m’enveloppais avec pour tenter de retrouver un peu de chaleur. Le parfum qui émanait du tissu était léger, mais agréable. Je fus surprise de sentir des notes de fleurs.
Jamais je ne lui confierais ce que j’avais pensé de sa maîtrise durant notre mission. Sans lui, je ne serais plus de ce monde à l’heure qu’il était. Son sang-froid m’avait impressionné. Une part de moi était désormais intriguée par lui, par son passé. Pourquoi est-ce qu’il avait rejoint ce mouvement. Ces pensées étaient nées quand j’étais dans ses bras, dans le placard. Je lui jetais un coup d’œil discret qu’il sembla capter aussitôt. Ses yeux brillaient dans la nuit, comme un chat en balade.
— Ça fait 10 ans.
Cette fois-ci, je tournai entièrement ma tête vers lui, avide d’en savoir plus. Ce geste eut l’air de l’amuser et il se départit de sa moue taquine. Il pencha sa tête de côté, l’air désarticulé.
— Un jour, tu sauras tout de moi, murmura-t-il d’une voix suave.
Je levai les yeux au ciel tandis qu’il se laissa aller à rire. En attendant, je n’avais toujours pas de réponses concrètes, mais je mordais à l’hameçon et passais en mode offensif.
— Y’a quoi d’intéressant à savoir, au juste ?
— Tu serais surprise.
Je feignis un rire. Il m’adressait un sourire sincère.
— La prochaine fois, je pourrai faire mes missions en solo ? lui lançai-je sur un ton léger.
— Eh non. Je suis ton partenaire. Tant que tu n’auras pas appris tout ce que tu as à savoir, je serai avec toi. Pense à moi comme ton parrain. Celui qui te guide pour devenir une femme forte.
Pour accompagner ses propos, il contracta les muscles de son bras. Face à son air mi-sérieux, mi-amusé, je me surpris à ne pas retenir les muscles de ma bouche et à avoir un rictus amusé. Son visage s’illumina quand il me vit réagir et je lui envoyai un coup de coude dans les côtes. Il rit avec moi.
— Pourquoi est-ce qu’il m’a collé à toi ? C’était une sorte de punition ou quoi ?
— T’as beaucoup à apprendre de moi, novice. Ne sous-estime pas mes talents.
Nos regards se mêlaient un instant avant que nous montions les escaliers qui menaient à l’université. Je le devançais, un sourire toujours fixé sur mes lèvres.

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