Chapitre 5 ~ Souvenirs (2/4)
*Mattheus*
— Parce que son âme est rouge. Leurs âmes laissent une marque aux humains. Celle de l’amour, puisque c’est ce qu’ils représentent. Devine quelle marque laisse la Mort ?
— Oh.
Cette onomatopée fut le seul son que je parvins à lâcher. Cette information fit son chemin en moi et débloqua des questions.
— En te rapprochant de cette humaine, ta marque s’est progressivement infiltrée en elle. Pire ; vous vous êtes embrassés. Tu l’as condamné à mort à l’instant où tu l’as embrassé, Mattheus.
Sans le contrôler, je serrais les poings si fort que mes ongles pénétrèrent ma peau.
Ma. Putain. De. Faute.
Comment avais-je pu être égoïste à ce point ? Un vrai connard. Stupide. Oui, stupide d’avoir cru que je pouvais assumer les deux rôles. L’humain et la Mort. Que je pouvais me laisser aller, profiter de la vie. Et que, par extension, je pouvais aimer Alice. Être avec elle. Après tout, c’était contre-nature. Et par ma faute, elle allait mourir.
Dans ma tête faisaient écho les paroles de mon père. « Ne t’implique pas, Mattheus ! » « Ne te mêle pas aux humains, Mattheus ! » « Ne crée aucun lien, Mattheus » « Ça pourrait être dangereux ».
— Mais, pourtant, les humains tombent immédiatement amoureux de lui. Ma marque ne s’incruste pas aussi facilement…
— Nous avons tous une influence différente sur les humains. La manière dont un Cupidon influe ne sera pas la même que la tienne. La mort s’infiltre doucement, mais une fois que ta marque a entaché son âme… il est plus difficile de la supprimer.
— Tu veux dire que… C'est irréversible ? Alice est condamnée ?
L’Empathe haussa les épaules comme si tout cela n’était rien qu’un grain de sable dans une chaussure.
— Oui et non. La question est : qu’es-tu prêt à faire pour elle ?
— Tout.
— Eh bien, il existe des solutions. Par exemple, je peux tenter de supprimer tous souvenirs de toi dans sa mémoire. Enlever la mort de son existence. Ça peut fonctionner.
— Et… Si ça fonctionne pas ?
Elphie haussa les épaules avec nonchalance.
— Ne dit-on pas « une vie pour une vie » ?
— Tu veux dire, tuer une personne à la place d’Alice ?
Ma bouche s’ouvrit en un rond parfait. Est-ce que je serais prêt à tuer un innocent pour sauver Alice ? Non. En revanche… Si je pouvais trouver une personne malveillante, mauvaise, peut-être que je me sentirais moins coupable d’ôter une vie non programmée. Mais… Même si je souhaitais supprimer quelqu’un, je ne savais absolument pas comment m’y prendre. Et puis, il fallait que je trouve cette fameuse personne…
— Mattheus, j’espère que tu ne songes pas sérieusement à tuer quelqu’un ?
— Pourquoi tu me lances des idées comme ça si tu es contre ?
— Je réponds simplement à tes questions.
Ses yeux noisette se posèrent sur moi, sans qu’elle n’essaie de sonder une nouvelle fois mon existence.
— Et cette suppression de souvenirs… Tu peux m’aider ? Tu penses vraiment que ça peut marcher ?
— Si nous supprimons la source initiale du problème, oui, je pense que ça peut tout à fait fonctionner. Après, est-ce que je souhaite t’aider dans cette quête ? Je n’en suis moins sûre.
Mes sourcils se froncèrent une nouvelle fois, et je me surpris à avoir une douleur au milieu du visage à force d’être aussi crispé. Son air hautain me sortait par les yeux. Et alors que j’allais répliquer, un sourire illumina ses traits, puis elle me lança :
— Mais bien sûr que je vais te prêter main-forte, Mattheus. Je ne suis pas un monstre. Et puis, nous sommes partenaires désormais, pas vrai ?
Je lui servis mon fameux sourire-grimace, ne sachant pas exactement si je devais lui dire merci. Nous nous observions ainsi pendant quelques secondes avant qu’elle n’actionne enfin la poignée.
– Qu’est-ce qu’on va foutre dans ton placard, au juste ? T’as une brocante de prévue bientôt ? lançai-je d’un ton grognon.
Son corps pivota vers moi. Sa bouche n’affichait aucune forme d’amusement. Après m’avoir porté un regard de reproche, elle se concentra de nouveau sur ses chemises bien repassées, et étendues devant nous. Elle tendit les bras et les écarta d’un geste sec. Derrière se trouvait une seconde porte, qui, elle, était coulissante. Sans attendre, elle l’enclencha et s’engouffra dans l’ouverture. Mal à l’aise, je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, comme si nous étions observés d’une quelconque façon. Je n’eus pas à repenser aux conséquences de la perte de mémoire d’Alice, et du fait que je n’existerais officiellement plus à ses yeux, que je me lançai à sa suite.
L’intérieur se confondait avec une bibliothèque. À la place des livres, ce furent des fioles qui remplissaient les étagères. Elles ressemblaient à s’y méprendre à la fiole de souvenir que m’avait confiée monsieur Rhânlam.
Au centre trônait une table carrée avec plusieurs carnets ouverts, couverts d’écritures. Contrairement à l’image ordonnée que je me faisais d’Elphie, la pièce était en désordre. Au sol, des pages raturées fânaient comme des feuilles mortes.
Mon acolyte se laissa choir sur une des chaises en métal et m’invita à l’imiter.
— C’est ici que nous passerons la majorité de nos week-ends. Comme tu t’en doutes désormais, nous allons étudier ces fioles. Plus précisément, nous allons analyser ces souvenirs. Il y a plusieurs mois, nous avons fait un casse dans la chambre Mnémosyne*. Nous avons volé une grande partie des fioles. Mais le Grand Conseil a ajouté des leurres pour sécuriser au maximum ces fioles, et c’est là que notre tâche se complique. Notre travail consiste à démêler le vrai du faux, et surtout, à isoler les souvenirs d’Ekatya. Nous savons qu’il y en a plusieurs, mais jusque-là, je ne suis pas entièrement sûre d’en avoir vu.
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* Chambre Mnémosyne : Ne me posez pas la question, je n'en sais pas plus que vous.

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