Chapitre 5 ~ Souvenirs (3/4)

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*Mattheus*

— Mnémosyne ? répétai-je simplement.

— C’est un lieu dédié à l’extraction de souvenirs et à son stockage.

— Comment on fait pour extraire un souvenir ? Ça fait mal ?

— C’est un processus très compliqué, il faudrait que je te montre pour te l’expliquer. Mais ça ne sera pas aujourd’hui. Quant à savoir si ça fait mal… Je dirais que cela dépend des personnes, et du souvenir en question.

— Je vois.

En réalité, je ne voyais pas très bien ce qu’elle voulait dire. Mais comme elle était un peu… spéciale, je n’avais pas envie de la contrarier.

— Ça fait longtemps que tu t’occupes des fioles ?

Ses yeux se posèrent furtivement sur moi avant qu’ils ne se perdent dans les étagères.

— Environ un mois, je dirais.

— Et t’as jamais rien trouvé d’intéressant ?

Un léger sourire se dessina sur ses lèvres.

— Je t’ai indiqué que je n’étais pas sûre d’avoir vu des souvenirs d’Ekatya. En revanche, j’ai trouvé des éléments intéressants.

Elle se leva et fouilla entre les différentes feuilles étalées sur la table. Dessous se trouvait un carnet noir et rouge, orné de faux diamants. D’un geste délicat, elle le saisit du bout des doigts, comme s’il s’agissait là d’un trésor, et me le tendit en hochant la tête.

— Tiens, si tu as envie de lire.

Dans le même ton, je saisis le livret. Après m’être replacé correctement sur ma chaise, j’ouvris la première page. Mon enthousiasme se calma quand j’aperçus les notes d’Elphie. Les carrés de la feuille se voyaient à peine, tellement son écriture noire avait peint chaque millimètre. Les informations formaient des vagues, il y en avait dans tous les sens. Une grimace devait désormais déformer mes traits car elle me jeta un coup d’œil réprobateur.

— Un commentaire à faire, Mattheus ?

— Et toi ? Tu sembles en avoir des choses à dire, lui lançai-je en tournant le carnet vers elle. Comment je suis censé te relire, au juste ?

— Débrouille-toi.

Mes sourcils se froncèrent une nouvelle fois, beaucoup trop pour une seule journée. Nous, Altruiste, n’étions pas censés porter les marques du temps, pourtant, j’eus l’intime conviction que j’allais avoir des cernes entre mes sourcils.

N’ayant pas envie de me battre, je tentais de déchiffrer les quelques phrases qui sortaient du lot. La tâche me demanda beaucoup de concentration, et en un sens, cela me permettait de ne pas penser à Alice.

Il y eut quelques passages sur l’utilisation des souvenirs, sur les pratiques du Grand Conseil. Puis, en tournant les pages, Elphie faisait référence à des échos. Des ombres. Je n’avais jamais entendu parler de ces choses.

Je tournais et retournais le carnet pour réussir à capter le maximum d’information. Et à mesure que je lisais, je comprenais pourquoi tout était en désordre. Les souvenirs devaient être confus, emmêlés. Dans son écriture, je sentais toute la confusion des fioles.

Cette mission allait être ardue, je le savais. Mon père devait me faire une énorme confiance pour me placer directement sur un exercice aussi compliqué. Au fond, cela me fit plaisir. Ces derniers temps, un lien s’était tissé entre lui et moi, et c’était agréable. Se sentir enfin soutenu était un sentiment libérateur.

Après avoir mémorisé le maximum d’informations possible, je refermais le livret. Elphie me lança un regard curieux, avide de savoir ce que j’avais à en dire.

— Tu parles d’écho, d’ombre. Qu’est-ce que c’est ?

Son regard se perdit dans les vestiges du passé.

— Lors d’un échange entre deux personnes dont les traits étaient flous, j’ai entendu ces termes. Je ne sais pas concrètement ce que cela veut dire, ou ce que cela implique. Mais dans la tonalité de leurs voix, j’ai senti que c’était une information importante.

Son visage pivota vers moi, me fixant avec insistance.

— Lorsque tu plongeras dans les souvenirs, il faudra que tu sois vraiment vigilant. Tout ce que tu entendras pourra potentiellement être important. Si tu as un doute, il vaut mieux que tu le retranscrives, et nous déciderons ensuite si cela est utile ou non.

Je hochais la tête pour lui indiquer que j’avais compris, et que je prenais ce rôle avec sérieux. Sa tête fit écho à la mienne, comme si j’étais face à un miroir. Puis, elle se leva et avança vers l’une des étagères.

— Tu peux commencer avec celles-ci. Moi, je fais l’autre côté.

Ensuite, elle se dirigea vers l’étagère proche de la sortie, sur la gauche.

— Toutes les fioles inutiles se classent ici, et — elle tira l’étagère de droite — sur celle-ci, tu peux classer les fioles utiles.

Avec vivacité, elle attrapa une des fioles utiles et la tendit vers moi. Sur le verre se trouvait une étiquette blanche avec une notation. « Les ombres » y était inscrit en manuscrit.

— Quand tu as fini avec une fiole, et si elle est utile, tu peux coller une étiquette avec un résumé de ce qui t’a paru pertinent. Si elle est inutile, tu peux simplement la marquer d’une croix.

Elle se pencha au-dessus de la table pour m’arracher la fiole des mains. Mes doigts restèrent suspendus alors que je l’observais s’agiter. Cette fille semblait avoir un sérieux problème de savoir-vivre.

— Est-ce que tout te paraît clair ? me demanda-t-elle.

— Oui, répondis-je sans hésiter.

Sa tête se pencha sur le côté. Un sourire vint s’ourler sur sa bouche.

— Tu ne mens pas très bien, Mattheus. On te l’a déjà dit ?

Je me pinçais si fort les lèvres qu’elles blanchirent. Elle avait cette manière de faire qui m’orripilait au plus haut point. Mon regard se planta sur elle et nous nous observâmes ainsi pendant quelques minutes, comme deux chiens de faïence.

— Pourquoi tu me dévisages ainsi ? fit-elle en rompant le calme installé.

— Je te dévisage pas.

— Hum.

Ses yeux évoluèrent en violet, comme en début de journée. Je tournais immédiatement la tête, mais sûrement pas assez vite.

— Encore cette Alice, hein ?

— On t’a jamais dit que tu étais agaçante ?

Ma remarque déclencha un rictus sur le creux de ses lèvres. Il fallait dire que je n’arrivais pas du tout à la cerner. Dans son regard, elle avait cette lueur de malice, qui dénotait avec l’air sérieux et ennuyeux qu’elle affichait à chaque fois que je la croisais. Sa manière de parler était différente de celle de mes amis. Comme si elle venait d’une autre époque. Ou bien que son âme était très vieille.

— Tu ne t’es jamais demandé comment elle le vivait ? renchérit-elle, reprenant une expression sérieuse.

Mes dents me faisaient souffrir, et je constatai que je serrais la mâchoire depuis plusieurs minutes. Je fermais les paupières et tentais de maîtriser ma respiration pour retrouver mon calme intérieur, qu’elle mettait sans arrêt à rude épreuve.

— Comment ça ? répondis-je en ouvrant les yeux.

— C’est une humaine, et elle porte la marque de la mort en elle. Tu ne t’es jamais demandé ce que cela provoquait chez les humains ?

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