Chapitre 5 ~ Souvenirs (4/4)

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*Mattheus*

J’eus l’impression que mon visage devint livide. Mon égoïsme avait déjà atteint des sommets, mais la question qu’elle me posait là me faisait comprendre que j’étais la pire espèce de cette planète. Pour le moment, je gardais le silence. En plus d’être égoïste, j’étais lâche. J’avais peur de ce qu’elle allait m’annoncer. Comment pourrais-je vivre avec tout ce que j’avais fait subir à Alice ? Je méritais la mort.

Elphie dut sentir que je culpabilisais, car ses traits se détendirent. Un sourire bienveillant traça une ligne asymétrique sur ses lèvres. Sûrement le mieux qu’elle puisse faire, à mon sens, puisqu’elle ne semblait pas experte du sourire. Et je savais de quoi je parlais.

— Ta marque se développe en elle. Elle se propage dans chaque parcelle de son corps, comme un cancer qui reprend doucement ses droits sur son être. Il se trace comme des racines noires sur son âme, et l’enserrent de plus en plus fort. Plus cela se propage, plus la mort devient une évidence, une fascination pour les humains. Son âme est consumée par la douleur. Plus les jours passent, plus elle va devenir désorientée. Pour bientôt ne devenir qu’une ombre d’elle-même.

Ma gorge me tiraillait. Il m’était impossible d’avaler ma salive. La douleur qui se répandit en moi me faisait l’effet d’une torture insoutenable. Mais, je le méritais. Cette punition me revenait de droit.

Je réfléchis à tout ce que cela impliquait. Au fait que m’éloigner n’avait pas été la meilleure des solutions. Dans ma peur, je l’avais abandonné. Comme mon père l’avait fait avec moi. Je l’avais laissé seule dans sa tourmente, dans son chagrin.

Une envie de hurler me vint, mais conscient d’où je me trouvais, je me contentais de garder le silence. Je battis des paupières pour tenter de retenir les larmes qui menaçaient de couler.

— Est-ce qu’elle pourrait… mettre fin à ses jours ?

Ma voix sortait plus grave que d’ordinaire, plus rauque.

— C’est une possibilité.

Le monde s’écroulait sur mes épaules à cette annonce. Désormais, je devrais vérifier tous les jours que la date d’Alice ne bougeait pas. Nous devions lui retirer la marque de la mort coûte que coûte. Même si la conséquence devait être mon effacement. Mon cœur meurtri saignait, souffrait, mais ce n’était probablement rien à côté de ce qu’elle devait affronter. Ma décision était prise : nous supprimerons tout de moi. Qu’elle puisse avoir toutes les chances de son côté pour vivre une vie heureuse.

Avec indifférence, Elphie s’installa en face de moi et déposa une première fiole sous mes yeux.

— Bon, nous allons commencer. Pour aujourd’hui, tu n’en observeras qu’une, pour t’habituer à ingérer des souvenirs. Ton corps n’y étant pas familier, tu verras que ce ne sera pas très évident.

Je poussais un soupir de résignation. Après tout, nous étions ici pour la mission, et non pour parler d’Alice. Alors, à contrecoeur, je reportais ma concentration sur ce que nous devions faire.

Sans attendre, je déposais mon œil sur la fente, pour laisser le souvenir m’envahir.

Autour de moi, la lumière venait troubler ma vue. Le soleil se diffusait à travers de grandes fenêtres, qui prenaient toute la longueur. Le salon présentait une décoration rétro, avec des couleurs vives sur les murs et des meubles vintage en bois brut. Un feu brûlait dans l’âtre et me laissait supposer que nous nous trouvions en période hivernale. Un sentiment de bien-être se dégageait de cette pièce.

J’eus d’abord le sentiment d’être seul, puis, en parcourant les lieux, je finis par remarquer une femme. Celle-ci était assise derrière une table nappée d’un motif à fleurs. Ses cheveux bouclés retombaient sur ses épaules dans une nuance de châtain doré. Ses yeux noisette se perdaient dans la contemplation des crépitements du feu. D’un geste de la main, elle porta une tasse à ses lèvres avant d’en aspirer une gorgée.

Le temps semblait accélérer, comme si ce souvenir était en vitesse rapide.

Un petit garçon courait dans la pièce. Ses cheveux blonds platine étaient coupés court. Les rires se mêlaient entre la femme et l’enfant. La scène dura ainsi plusieurs secondes avant qu’un autre homme apparût dans un nuage de fumée. Ses traits dévoilaient son inquiétude. Ses gestes rapides et maladroits traduisirent un sentiment d’urgence.

— Mes amours, venez ! Il y a eu une fuite au Grand Conseil. Nous sommes démasqués, il faut que nous fuyions !

— Mais, Papa, pourquoi faut partir ?

— Ne discute pas, va chercher quelques affaires, nous devons nous hâter.

Le petit se tourna vers sa mère et l’enlaça. La femme l’observait avec terreur. Comme un automate, elle se mit en marche. Dans ses bras, elle enveloppa l’enfant et l’entraîna avec elle dans une des chambres.

— Il se passe quoi ? demanda l’enfant d’une voix innocente.

— Je t’expliquerai plus tard, mon Lys.

Alors qu’ils retournaient dans le salon, un nuage de fumée noir se diffusa sur le sol avant d’assombrir toute la pièce. La mère lâcha son fils et le plaça dans son dos, avant de se pencher à son niveau.

— Mon chéri, va vite te cacher dans le placard.

Le corps de ce dernier fut pris de spasmes. D’une main délicate, sa mère le poussa à avancer. Juste à temps avant que n’apparaissent des hommes de la R.D.Â.. Derrière eux se trouvait une femme avec des traits flous. Quand elle parla, sa voix me parut familière mais je n’arrivai pas à me remémorer son origine.

— Alors, Miriam, on essaie de fuir, peut-être ?

— S’il vous plaît, répondit l’homme. Ce n’est qu’un malentendu.

Un rire cruel s’échappa de la femme aux traits vaporeux.

— Bien sûr, bien sûr. Il s’agit toujours de malentendu, n’est-ce pas ?

L’homme se jeta sur la femme mais n’eut pas le temps de l’atteindre. Il fut immédiatement rattrapé par la R.D.Â. qui se mouva dans un râle de métal.

— Nous ne…

Un doigt fut levé pour faire taire l’homme qui tentait une nouvelle fois de se justifier.

— Je n’en ai que faire de vos explications. Je ne suis pas venue ici pour vous entendre, mais pour supprimer votre âme. Messieurs.

La femme ouvrit les bras vers les deux coupables et la R.D.Â. avança, les arracheuses pointées sur eux. « Au nom des Âmes pures ! », crièrent-ils en chœur, faisant écho dans ma mémoire au jour de la mort de Vilenia.

La lumière jaillit de leurs tubes de la mort, et pénétra sans ménagement dans les yeux grands ouverts des deux condamnés. Leurs bouches étaient ouvertes, comme s’ils voulaient se libérer d’un cri de terreur, mais aucun son ne fut émis.

J’observais la scène, la tristesse dans le regard, en me remémorant Vilenia. Mon amie me manquait. Ce poids pesait sur mes épaules, et je sentis mon ventre se contracter de douleur.

Quand tout fut terminé, toute la clique disparut en un clin d’œil. Tout ce qu’il resta fut les cris d’horreur du petit garçon, qui perçaient le silence comme un coup de tonnerre dans la nuit, annonçant une tempête agitée à venir.

Lorsque mes yeux s’ouvrirent de nouveau sur la pièce avec Elphie, je sentis une larme refoulée couler de mon œil droit. D’un geste rapide, je la recueillis dans le creux de mon doigt. L’empathe semblait encore en visionnage car la couleur de ses iris se mouvait en une danse ondulante.

De mon côté, je ne savais pas si mon souvenir méritait d’être conservé. Comme j’avais un doute, je transcrivais sur papier tout ce que je venais de visionner, puis je créai une étiquette avec la mention « Arrachement » avant d’aller la ranger sur l’étagère prévue pour les fioles utiles.

Lorsqu’Elphie revint à elle, aucune expression ne se lisait sur ses traits. En silence, elle annota des choses sur son carnet, avant de refaire le même rituel que je venais d’exécuter.

Quand elle eut terminé, elle me fit signe de la suivre et nous quittâmes la petite pièce pour retourner dans sa chambre. Le silence nous entourait, et je ne fis rien pour le rompre. Quant à Elphie, elle se pencha vers sa table de chevet et en attrapa un agenda, qu’elle leva vers son visage. Puis, elle posa son regard dans le mien, une expression neutre toujours présente.

— Si tu le souhaites, nous pouvons intervenir auprès d’Alice dans trois jours. Ça sera un soir de pleine lune.

Mes sourcils se levèrent doucement.

— La lune a une incidence sur le fait d’effacer ses souvenirs ?

— Oui, c’est beaucoup plus efficace, confirma-t-elle.

L’étonnement s’installa sur mes traits.

— C’est vrai ?

Un sourire narquois se dessina sur ses lèvres.

— Non. Mais j’aime bien la symbolique.

Puis, elle m’accompagna jusqu’à sa porte, maintenant un silence tranquille. À vrai dire, nous n’avions plus grand-chose à ajouter après cette journée passée ensemble.

— Nous nous retrouverons ici dans trois jours, à 18 heures.

Elle ouvrit la porte et me poussa d’un geste de la main à l’extérieur, sans me laisser le temps d’intérioriser ce qu’elle venait de m’annoncer.

— Je te dis à plus tard.

Sans attendre de réponse, elle me claqua la porte au nez dans un bruit sourd. Un soupir s’échappa d’entre mes lèvres. De lassitude. De fatigue. Après une seule petite journée.

De tous les binômes que j’aurais pu avoir, il avait fallu que mon père me désigne le plus bizarre d’entre eux.

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