Chapitre 6 ~ Kaïs (2/5)

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*Célestin*

Il haussa les épaules dans un signe de résignation.

— Comme tu veux.

Comme pour me provoquer, mon ventre gargouilla. Comme je dus partir rapidement rejoindre Alyssandre, je n’avais pas pris le temps de manger. Mais cet endroit ne me creusait pas vraiment l’appétit.

— Notre rendez-vous est dans combien de temps ? demandai-je.

Alyssandre jeta un coup d’œil à sa montre connectée et je remarquai le minuteur qui tournait.

— Dans une vingtaine de minutes.

— Ah oui, on est en avance.

— La ponctualité est très importante. Je prévois toujours une marge, on sait jamais ce qu'il peut arriver.

Je laissais échapper un soupir.

— Bon OK, pourquoi pas manger un truc en vitesse.

Alyssandre me fit signe de le suivre. Bien que les bâtiments semblaient récents, ils étaient mal entretenus.

— Tu viens souvent ici ? lui demandais-je pour rompre le silence qui s’était installé.

— On peut dire ça, oui. La majorité des missions se font dans la cité.

— Comment ça se fait ?

— Le monde se fiche des vies qui se trouvent ici. Le Grand Conseil l’a bien compris. En général, c'est dans la cité qu'ils jettent les preuves.

— Les preuves ?

— Les cadavres si tu préfères.

J’eus un haut-le-cœur. Contrairement à mes amis, la notion de la mort m’affectait beaucoup. En un sens, j’espérais que ça reste ainsi.

Alyssandre finit par s’arrêter devant une enseigne rouge, chinoise. Je lui servis une nouvelle grimace de dégoût.

— T’es sûr ? Ce genre de mauvaise bouffe est fatale pour l’intestin…

— Ouais, mais c’est bon.

Alyssandre me devança et poussa la porte qui émit un son de carillon. Comme il me dégageait le passage pour que je le rejoigne, je poussais un soupir en pensant à la soirée WC qui allait suivre.

Une odeur de pourriture flottait à l’intérieur. Malgré tout, je décidai de faire confiance à Alyssandre et à ses goûts culinaires. Il avait probablement l’habitude de venir dans ce genre d’endroit.

Le minuteur de sa montre tournait toujours. Quelque part, j’étais rassuré de le laisser gérer. Ce fut d’ailleurs lui qui commanda notre repas. Le service se fit rapidement.

— Ça fait longtemps que tu fais partie de… tu sais.

Même si je pouvais les appeler les « AN », je n’arrivais toujours pas à prononcer ces mots à voix haute.

— Oui, cette année sera la sixième.

Après m’avoir répondu, il avança son bras au-dessus du plateau de nourriture et attrapa un triangle frit.

— Pourquoi tu l’as rejoint, si c’est pas indiscret ?

— Le Grand Conseil a fait tuer mes deux Gardiens, tout cela parce qu’ils n’établissaient plus de rapports l’un sur l’autre ni sur mon éducation. Ils s’étaient émancipés pour m’inculquer leurs valeurs, et pas celles de ce Grand Conseil perverti. Évidemment, ils ne l’ont pas accepté.

Je lui adressais une moue compatissante.

— Je suis navré de l’apprendre. Ça a dû être difficile pour toi.

— Oui. Ça l’était, mais j’ai transformé cette colère en motivation. Au moins, j’ai vite ouvert les yeux sur notre monde. C’est pour lutter contre cette répression que je suis là. Et toi ?

— Oh… C’est avant tout pour mon ami qui est… une… Hum. Il n’est pas comme nous, disons.

Comme pour le nom de notre groupe de rebelles, je n’arrivais toujours pas à dire fraude, de peur que le Grand Conseil me foudroie sur place. Mais Alyssandre hocha la tête pour me faire savoir qu’il avait compris.

— Et puis, j’y suis aussi pour les conditions des humains. Notre rôle devrait s’arrêter à un coup de pouce. Pas contrôler entièrement leurs vies de A à Z. Comme ce fut le cas avant la prise de pouvoir d’Ekatya.

— Je comprends.

— Et également pour nous, ajoutai-je. Pour récupérer nos sens, et avoir le choix de vivre à côté de notre métier.

Alyssandre hochait la tête d’approbation tout en mangeant des sushis. Comme je n’avais touché à rien depuis que nous étions assis là, je décidais de me lancer et de prendre un nem tout flétri, sans grande conviction. Sans surprise, il avait un goût de poubelle abandonnée trop longtemps au soleil. Même si nous n’étions pas affectés par la toxicité des aliments, je refusais de mettre ce genre de nourriture dans ma bouche.

N’ayant plus envie de manger, je m’intéressai à la pièce et remarquai une population malfamée. Leurs vêtements troués leur conféraient une apparence sale. Ce n’était pas leur faute, et je ressentis de la peine pour eux. Cette vision me faisait mal au cœur. Ainsi que l’odeur du lieu, il fallait l’avouer.

— On peut rien changer pour le moment, me fit Alyssandre d’un ton compatissant.

Ses yeux sombres m’observaient, une lueur d’inquiétude dansait dans ses pupilles.

— Je sais. Ça n’en reste pas moins triste.

— C’est pour ça qu’on est là. Pour changer les choses.

Quand il eut terminé les derniers mets de l’assiette, mon ventre émit un gargouillement sourd. Alyssandre me lança un regard amusé. En le dévisageant, je me surpris à me demander ce qu’il pensait de moi. Est-ce qu’il me trouvait bizarre ? J’avais toujours porté une attention particulière à ce qui m’entourait alors que la majorité des Altruistes s’en moquait. Cependant, je demeurais silencieux.

Nous sortîmes enfin de ce restaurant – même si nous ne pouvions pas qualifier ce lieu de « restaurant » – pour retourner dans les rues de la cité. Ne sachant pas où se trouvait le marché des Lucioles, je laissais Alyssandre me guider une nouvelle fois. Son minuteur ne faisait que rétrograder et le temps était bientôt écoulé.

Notre chemin longea une espèce de rivière verdâtre. Le genre d’eau dans lequel je n’avais pas envie de faire trempette. Les ruelles restaient sombres malgré l’éclairage artificiel disposé de part et d’autre. Le sol ne faisait qu’émettre ce son gluant, comme s’il était recouvert de pétrole. Mes chaussures blanches ne l’étaient plus. Je râlais intérieurement en pensant au temps que cela me prendrait pour les nettoyer.

Les immeubles autour de nous présentaient de grosses fissures, qui couraient de haut en bas. Des visages se distinguaient à travers les fenêtres, leurs yeux fatigués suivaient notre ascension.

Quand nous bifurquâmes, des éclats de voix firent écho entre les bâtiments. D’instinct, je compris que nous étions arrivés au marché des Lucioles. Comme pour confirmer mon hypothèse, des lucioles volaient au-dessus des stands et éclairaient le lieu de leur lueur verte.

Des femmes et des hommes criaient pour promouvoir leurs produits. Les habitants se pressaient, se bousculaient. Nous étions tous serrés les uns contre les autres.

— Comment on va retrouver le Voyageur dans toute cette foule ? On risque pas de nous remarquer ?

— Non, ici c’est idéal. Personne ne fait attention à personne, c’est le meilleur point de rendez-vous.

Alyssandre ne me répondit pas à la première question. Comme Kaïs était un humain, nous ne pouvions pas être invisibles. D’où mon inquiétude. Mais en observant les résidents, cela confirmait ses dires. Aucun regard ne se posait sur nous. Ils semblaient tous désarticulés, comme s’ils étaient déjà morts de l’intérieur. Je serrais les dents.

— Tu sais à quoi ressemble le Voyageur ?

— Pas besoin.

— Comment ça, « pas besoin » ?

Alyssandre me lança un regard par-dessus son épaule et arborait un sourire taquin.

— Novice, me souffla-t-il.

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