La Tribu des Femmes

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Musique d'accompagnement :
The HU - The Great Chinggis Khaan
https://youtu.be/pD1gDSao1eA

Les perles, cristaux et pépites du chef cliquettent sous les gifles du vent. La tribu des Pillards trace sa route, s'enfonce dans le sable brûlant, dans les ardentes brumes minérales, sous le profil menaçant de la Tour du Désert.

D'un bout à l'autre du monde, rien ne domine la Tour. Les étrangers s'y accrochent pour guider leurs pas. C'est ici. Ici que les voyageurs arrivent toujours. Car ici se trouve le centre de l'univers.

Et ici aura lieu notre halte.

La brise calme de l'oasis freine la fièvre du désert. Nul besoin pour le chef d'ordonner : chacun connaît son rôle. Remplir les outres. Nourrir les bêtes. Faire la cueillette.

Talo inspire l'air presque humide et obtempère, discipliné. Ces havres idylliques, il éprouve chaque fois plus de difficulté à s'en arracher. Si seulement les autres tribus disparaissaient... lui et les siens pourraient rester. Habiter l'asile passager. Se l'accaparer.

Pied à terre, il guide son šian vers la source. Les voyageurs s'écartent sur le passage de sa monture et de son masque d'os. Il ignore leurs coups d'œil courroucés, effrayés. Nul doute qu'ils reprochent aux Saccageurs leur venue impromptue, leur violation de la rotation. Nul doute que leur faiblesse les empêche de chasser les intrus.

Leurs fronts se baissent, honteux. Talo en reconnaît certains, et l'atmosphère fraîche l'oppresse soudain. Sa monture trouble la quiétude de l'eau. Il ignore, en vain, les familles de ses victimes et, sans doute, quelques-uns de ses fils et filles. Il évite la colère de leurs yeux, de même qu'ils évitent les prunelles sombres au creux de son masque. Tant mieux.

L'ombre accusatrice de la Tour pointe les Pilleurs sacrilèges, leur irrespect, leur soif de discorde. Talo lui rend son regard, le soutient. Qu'elle le juge, si cela lui chante : son doigt réprobateur le soutire à la violence de l'astre du jour. Qu'elle le juge, tant qu'elle ne l'approche pas.

Les jours passent. Les tribus mille fois endeuillées emportent leurs griefs avec elles, et Talo respire ; étire ses lèvres quand les silhouettes agaçantes s'effacent dans le désert.

Mais sous l'œil indifférent de la Tour de pierre, les ravisseurs s'agitent. Une large tribu à la peau d'obsidienne rejoint la source à la date prévue, et s'indigne de la trouver occupée.

Les mots montent et fusent. Les Pillards dégainent leurs poignards et cabrent leurs montures ; la tribu sombre bande ses arcs et brandit ses lances.

Le chef s'approche, cliquetant. Chacun de ses gestes tintinnabule. Il fait un rempart de ses bagues et rappelle à ses hommes qu'ici, la paix doit régner. Talo serre les dents, et rengaine – lentement – son couteau de pierre.

La tribu adverse range ses armes avec prudence ; les Saccageurs remarquent, surpris, la nature de leurs ennemis.

Comme ils ricanent, comme ils rient ! Des femmes cherchent à les intimider ? Quelle parodie !

Un couple s'avance, grand et fort, aux larges colliers d'albâtre et de nacre. Sans peur ni hésitation.

La voix claire de la femme s'élève :

Namo reu ? Sola pamo eiža çian.

« Comment osez-vous ? Ce n'est pas votre tour. »

Un soupir rauque échappe au chef. Ces sauvages laissent leurs épouses s'exprimer ? Son poing se serre sur ses bracelets, mais il remballe ses désirs de guerre. Pour l'heure, ils respecteront la paix.

Pour l'heure.

La sueur parfumée des guerrières à la peau de nuit hante celles de Talo. Ces femmes, grandes et athlétiques... comme il aimerait les posséder ! Comme il aimerait les soumettre ! Leur faire goûter la plante de ses pieds, avant de les empaler !

Flanqué de deux frères d'armes, il s'approche nonchalant d'un groupe de jeunes filles. Il adoucit ses gestes, étouffe ses pas, prétend ne pas les voir : il perdrait à les effaroucher. Rien qui ne diffère de la chasse au kari.

Quand leurs proies les scrutent, ils se prétendent surpris, sous l'assaut d'un cœur qui cavalcade. Ils offrent de l'eau, s'en prétendent riches, un rictus sous leurs masques d'os et d'amoureux transi.

Leurs cibles éclatent d'un rire cristallin, leurs dents plus blanches encore que les perles du chef. Les trois Ravisseurs les joignent avant de s'assombrir, car c'est d'eux qu'elles rient.

Elles poussent la moquerie ; plongent une soucoupe à la source et offrent le même précieux présent aux impudents.

Le trio met fin aux pourparlers, dégaine et bondit sur ses proies ; leur susurre de tâcher d'y trouver du plaisir, dans leur propre intérêt.

L'adage pillard semble approprié, alors Talo le chuchote au creux de l'oreille enténébrée.

« S'il faut naître pour mourir, autant mettre à profit l'inévitable. »

Mais son sourire s'estompe, ainsi que son regard, dès lors que les railleries se changent non en peur, mais en vindicte ; dès lors que leurs entrailles se répandent sur les robes qu'ils s'efforçaient de salir.

Les va-et-vient du chef cliquent et cliquettent. Il paraît si petit, de là-haut. Ils paraissent tous si petits.

Il fait mine de délibérer, mais a pris sa décision sitôt les corps arrivés : il faut attaquer. Répondre à cet affront par la destruction. Renvoyer la minable Tribu des Femmes au néant, le seul endroit à même de couvrir sa honte !

Les hommes s'arment de ce côté.

De l'autre, on rapporte les propos guerriers. Et la Tribu des Femmes secoue la tête. Pourquoi, où qu'ils aillent, les nomme-t-on ainsi ? Armez la tribu entière, et vous voilà partout moqué.

Le chef frappe sa lance contre son bouclier :

— Alors ainsi soit-il. Nous sommes la Tribu des Femmes.

La chefferesse pointe la sienne vers le ciel :

— Et ces Pillards, nous les tuerons !

Le sang pleut sur la source tranquille. Il abreuve la flore avide, dont la luxuriance gêne les šian.

Et chaque fois que les Ravisseurs glissent leurs couleuvres sous les robes, le serpent se fait mordre.

Les Pillards reculent, confondus. Car cette armée, viennent-ils de réaliser, cette armée de femmes, d'enfants et d'hommes sans volonté, elle dépasse par trois fois leur nombre.

Ils arment donc leurs esclaves, même les filles ; les poussent vers l'ennemi, vers l'ennemi sombre et nombreux, vers l'ennemi contre nature.

Les perles de la chefferesse, leur éclat se perçoit depuis le ciel ; son sourire tranche la noirceur du cœur des Pilleurs.

L'aïeul bande son arc, tire une flèche, et crie :

— Ceux dont les sabots de leurs montures hantent les cauchemars, ceux qui croient qu'ils ne tomberont pas : contemplez la Tour ! Elle-même ne s'élèvera pas toujours ! Voyez comme le sable l'abrase. Grain à grain. Petit. Patient. Nombreux !

Sa fille le voit ployer sous le poids de ses armes et de ses mots. Elle le soutient et endosse son fardeau :

— Un jour, la Tour s'écrasera sur l'oasis ! Si ce refuge persiste. Ne peut-on pas l'abattre avant ?

Cette armée anormale s'abat sur le chef masqué. Quelqu'un porte une lame de pierre à sa jugulaire ; coupe les tendons qui retiennent ses joyaux de l'autre main.

Cher inconnu, tu as mené une vie mortifère, et moi l'inverse. Les dieux trouveront pertinent qu'une mère déverse ton sang.

Et le regard du cavalier désarçonné s'éteint à jamais.

La chefferesse suit du regard les Pillards en déroute. Son époux tend la main aux esclaves abandonnés.

Vous n'avez plus rien à craindre, l'ennemi s'est éloigné.

Mais les serviteurs grincent des dents ;

Un tyran en abat un autre. Oui, versons des larmes de joie !

                    secouent la tête et maugréent.

Pires que les pilleurs. Armer des femmes et des enfants, honnêtement... Jusqu'aux filles ! Quelle idée !

Le chef s'avance, grand et élancé. Comme une ombre, comme la Tour étirée.

Restez tapis sous la nuit si vous le désirez. Mais sachez que les observateurs meurent.

La chefferesse le rejoint, lui prend la main. Ces figures, ces deux monts à portée de ciel, on les imagine plus pérennes que la Tour esseulée.

Nous sommes ce qu'il reste. Nous sommes ce qui a pris les armes et survécu !

— Et nous marchons fièrement sous le regard des astres brûlants.

Le couple s'éloigne. Si leur aide les indiffère, tant pis.

Les shamans de la Tribu des Femmes ondulent au-dessus des guerriers tombés. Ils se poudrent le front, et questionnent les témoins de leur trépas.

Qui l'a tué ?

— Le sabot d'un šian.

Alors la mage dessine l'auteur du méfait sur le ventre du défunt.

Qui l'a tué ?

— La flèche d'un monteur masqué.

Alors le mage dessine l'auteur du méfait sur le ventre du défunt.

Corps après corps, ils dénoncent les coupables à même la peau pour guider la riposte des dieux. Les cadavres de leurs ennemis, ils les marquent aussi, car les divinités leur puniraient leur duplicité.

De mornes psalmodies s'élèvent vers les cieux, plus peuplés aujourd'hui qu'hier.

Ancêtres honorés,
Puissiez-vous veiller
Sur ces esprits quiets.
(Même les enfoirés.)

Et au dernier vers,

Tout ce qui est nôtre,
Un jour s'en ira.
De l'avoir à l'être,
Nous abandonnera.

          leurs regards s'attardent sur le chef dans sa cuirasse d'or. Sur celui qui a tant voulu, et tout perdu.

Comme il se doit pour chacun de nous.

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