Les chèvres disparues.

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Dans le vaste continent de Valdorya, à plusieurs lieues à l’Est de WinterHeim, le grand bastion humain des Terres du Nord, se trouvait Winterveil, un petit village niché à l’ombre des Monts Enneigés et non loin de la forêt de NocteWood qui bordait les sombres Montagnes d’Umbrath. Peu de gens pouvaient prétendre en connaître le nom. Ce n’était pas un village très florissant, mais la vie y était calme et paisible malgré les conditions météorologiques rigoureuses.

Cette bourgade d’un peu plus de cent habitants se dressait depuis déjà dix générations, sans qu’aucun événement vraiment marquant ne vînt troubler son existence. Du moins, rien de plus dramatique qu’une tempête de neige.

Les toits de chaume de Winterveil brillaient sous la neige et les premières lueurs du jour et quelques habitants s’affairaient déjà aux tâches du matin. Atteler les chevaux, transporter le bois ou ramasser le linge gelé. Le village semblait encore dormir, mais chacun connaissait sa place dans ce petit théâtre du quotidien.

L’équinoxe du printemps approchait à grands pas. L’air se réchauffait, la neige commençait à fondre, et les premiers bourgeons apparaissaient sur les branches nues des arbres. Certaines fleurs, plus précoces, osaient déjà pointer sur l’herbe à peine découverte par la neige fondue.

Les habitants avaient commencé les préparatifs pour la nouvelle année. Selon le calendrier de Valdorya, chaque nouvelle année se fêtait après l’hiver, lorsque la vie reprenait son cours et en se promenant dans les rues de Winterveil, on sentait déjà la chaleur de cette période festive s’installer après les longs mois glacés. L’hiver y était si rude que c’était la première cause de mortalité dans le village.

Au milieu de cette agitation matinale, des cris éclatèrent dans le petit hameau :

- On nous a volés !! »
- Au voleur ! »
- Si je trouve celui qui a fait ça, il va passer un sale quart d’heure ! »

Les voisins accoururent aussitôt, curieux, car il ne se passait jamais rien à Winterveil.

Les cris provenaient du corps de ferme de la famille Winterborn, où cohabitaient paisiblement les familles Frostheim et Veyra.

Garde : Un problème, monsieur Winterborn ?

Knut fronça les sourcils.

Knut : Deux de nos chèvres ont disparu cette nuit !

Garde : Vous êtes sûr que ce n’est pas l’œuvre des loups ?

Sa voix se durcit.

Knut : Cela fait déjà deux fois cette semaine.

Il marqua une pause.

Knut : La première fois, il y a quatre jours, une de mes chèvres avait disparu au retour des pâturages. J’ai pensé aux loups et n'ai pas signalé la disparition. Mais cette fois, les chèvres étaient dans leurs étables toute la nuit. À moins que vos loups ne sachent ouvrir les portes…

Garde : Nous allons enquêter… Veuillez nous suivre à la garnison. Ce voleur de chèvres ne sévira pas plus longtemps.

Au même moment, dans la chaumière FrostHeim, les cris et l’attroupement réveillèrent Elza. Curieuse comme toujours, elle enfila rapidement un manteau de fourrure et ses gants avant de se précipiter dans le salon.

Elza : Père ! Mère !

Sa mère, Hedda, battait le beurre dans la cuisine tandis que Frederik, son père, était parti chercher du bois dans la forêt.

Hedda : Je suis dans la cuisine, ton père est sorti. Viens m’aider maintenant que tu es levée !

Elza accourut et demanda d’une voix pressée.

Elza : Mère, il se passe quoi dehors ?

Hedda lui tendit la baratte :

Hedda : Tu ne vas pas laisser ta vieille mère se tuer à la tâche ? Tiens, prends la baratte à beurre pendant que je te raconte.

Poussée par sa curiosité, Elza s'exécuta.

Hedda : Tu te souviens de la chèvre disparue il y a quelques jours ?

Hedda : D’après ton père et les Winterborn, deux nouvelles chèvres ont disparu cette nuit. Ton père pense que quelqu’un du village vole les animaux.

Son visage prit un air surpris.

Elza : Ce n’étaient pas les loups ?

Sa mère répliqua avec un léger sourire.

Hedda :Tu as déjà vu un loup ouvrir la porte d’une étable ?

Elza abandonna aussitôt la baratte et courut dehors, sous les appels de sa mère qui lui sommait de revenir aider.

Elle descendit la rue principale, emmitouflée dans son manteau, saluant d’un geste ceux qui sortaient de chez eux. La cloche de l’église annonçait le début de la journée, et le parfum du pain chaud flottait dans l’air. Partout, on préparait la fête du printemps. Décorations de fleurs, gerbes de blé, petites guirlandes… Elza sentait l’excitation monter dans tout le village, mais rien ne valait pour elle l’adrénaline de ce mystère.

Les chèvres disparues étaient enfin une affaire digne d’investigation.

Mais Elza ne faisait jamais rien sans son acolyte, Leif, et elle n’allait pas résoudre ce mystère toute seule. Elle savait pertinemment où le trouver et traversa le village pour lui transmettre les nouvelles.

Leif Veyra était né à Winterveil, ce qui faisait de lui un vrai Nordique. Par chance, il en avait les traits physiques, ce qui facilitait son intégration. Sa famille, non originaire de la région, subissait parfois quelques réticences de la part des villageois qui n’étaient pas très friand des étrangers.

À seize ans, Leif était déjà très grand pour son âge, avec une longue chevelure blonde tressée qui lui donnait l’air d’un véritable guerrier du Nord. Chaque matin, il prenait son petit-déjeuner au bord de la forêt de Noctewood, observant les chasseurs et rêvant d’en devenir un lui-même. Mais sa famille, installée à la ferme, lui imposait un autre quotidien : le travail de la terre.

Elza, elle, était une pisteuse hors pair malgré son jeune âge. Retrouver Leif dans la forêt ne représentait aucune difficulté pour elle et arrivée aux abords de Noctewood, l’odeur du pain chaud confirma sa piste.

Il n’était plus très loin.

Elle repéra rapidement des traces dans la terre fraîche. Peut-être celles de Leif, peut-être celles d’un chasseur. Quoi qu’il en soit, suivre cette piste la conduirait à lui.

Elza s’enfonça dans la forêt, sûre d’elle, connaissant ces bois aussi bien que sa chambre. Pourtant, ce matin-là, quelque chose semblait avoir changé. La forêt lui paraissait différente, comme si elle avait bougé pendant l’hiver.

A mesure qu’elle avançait, l'odeur du pain se faisait de plus en plus proche, et Elza accéléra le pas aussitôt. Dans un mouvement pressé, elle enjamba une racine avant de trébucher. Cela ne lui arrivait jamais, ayant grandi dans ces bois, elle possédait une agilité remarquable et c’était sa première chute.

Sa tête heurta le sol, et un moment de confusion l’envahit. Alors que le vent soufflait entre les arbres, un bêlement léger parvint à ses oreilles.

Elza se redressa aussitôt. Impossible de savoir de quel côté venait le son.
Mais que faisait une chèvre ici ? Elle n’avait repéré aucune trace correspondante, et les probabilités qu’une chèvre survive dans cette forêt sans que les chasseurs ne la remarquent étaient presque nulles.

Excitée par le mystère, son esprit lui jouait sans doute des tours.

Elle reprit sa route, déterminée à retrouver Leif. Elza avança encore quelques pas entre les troncs et les fougères, jusqu’à ce que l’odeur du pain devienne indiscutable. Elle aperçut alors une silhouette accroupie près d’un petit feu de camp improvisé, surveillant la cuisson d’une miche.

Elza : Leif ! 

Le jeune garçon leva la tête, surpris mais amusé.

Leif :  Elza ! Tu t’es enfin décidée à me rejoindre ?

Sans attendre, elle lui expliqua rapidement la situation : les chèvres disparues, les cris des Winterborn et la mystérieuse agitation qui avait réveillé tout le village.

Elza :  Deux chèvres de plus ont disparu cette nuit .

Leif fronça les sourcils et posa sa miche de pain.

Leif :  Encore ? Cette fois, ça sent le foin… et pas les loups, c’est sûr. 

Les deux adolescents échangèrent un regard complice. Leur routine habituelle à la ferme venait de se transformer en aventure.

Leif se leva et observa les alentours.

Leif :  On va commencer par vérifier les traces autour de la ferme. S’il s’agit d’un voleur, il a dû laisser des indices. 

Un frisson d’excitation parcourut Elza.

Elza :  Et s’il s’agit… d’autre chose ?

Ils échangèrent un sourire silencieux.

Aucun d’eux ne savait encore que ce mystère serait bien plus grand que de simples chèvres disparues et sans perdre une seconde, ils s’enfoncèrent dans les bois, scrutant le sol à la recherche de la moindre piste, déterminés à résoudre ce qui perturbait pour la première fois depuis bien longtemps, la tranquillité de Winterveil.

Mais Leif semblait préoccupé.

Leif : J’ai une question… Pourquoi cherchons-nous des chèvres dans la forêt au lieu de rentrer à la ferme ?

Elza : Tout à l’heure, quand je suis tombée en te cherchant, j’ai entendu un bêlement… Mais je n’ai aucune idée d’où il venait.

Il fronça les sourcils.

Leif : Donc on part à la recherche d’une chèvre perdue ? Je crois que ton esprit te joue des tours.

Elza : Peut-être… Mais le son avait l’air si réel…. Et une piste reste une piste.

Au fur et à mesure qu’ils avançaient dans la forêt de Noctewood, les arbres semblaient plus sombres, et l’air plus lourd…

Elza frissonna.

Elza : Je ne reconnais pas cet endroit ?

Elle ralentit légèrement, observant les alentours.

Elza : Je ne me rappelle pas l’avoir déjà vu…

Leif jeta un regard distrait autour de lui avant de hausser les épaules.

Leif : Ah bon, tu trouves ?

Elza : Je me fais sûrement des idées…

Elle porta brièvement une main à sa tempe, comme pour chasser la sensation.

Elza : J’ai la tête embrumée depuis la chute.

Après une reconnaissance minutieuse, ils ne trouvèrent rien de plus intéressant que des champignons et décidèrent de revenir vers Winterveil pour continuer leur enquête à la ferme.

Sur le chemin, Leif remarqua bracelet de bois au poignet d’Elza. Un petit bijou, mais qui brillait avec une intensité étrange sous la lumière filtrée par les branches. Depuis leur enfance, il avait toujours eu le béguin pour elle et ce simple objet éveilla en lui un mélange de curiosité et de jalousie.

Leif : Quelqu’un t’a offert ce bracelet ?

Elza semblait pensive.

Elza : Erik… hier soir.

Il releva légèrement les sourcils, surpris.

Leif : Erik ? Ton frère ? Ce n’est pas son genre…

Erik, dix-sept ans, était grand et robuste, à l’image de leur père . Sa longue queue de cheval noire battait souvent son dos lorsqu’il était en colère. Elza, petite et frêle comme leur mère, en était souvent la cible, mais ce soir-là, un geste inattendu changeait la donne.

Elza : Il m’a dit qu’il l’avait fait lui-même, et qu’il regrettait de m’avoir frappée la dernière fois. C’est la première fois qu’il me fait un cadeau… Peut-être qu’il grandit enfin, qu’il a des remords ?

Leif se pencha pour observer le bracelet. Taillé dans du chêne sombre, il reflétait des reflets rouges pourpres et des runes inconnues étaient gravées avec soin, ainsi que le prénom d’Elza.

Leif : Que signifient ces runes ? Je ne les ai jamais vues.

Elza : Erik a dit qu’il les avait vues dans un livre au marché… Cela signifie « Beauté – Famille – Sang » dans une contrée bien au sud.

À ce moment, deux chasseurs surgirent des bois, le gibier sur l’épaule, marquant le contraste entre la chasse matinale ordinaire et l’étrange tension qui régnait dans les bois.

Chasseur 1 : Vous voyez qu’on n’est pas perdus !

Chasseur 2 : Une heure qu’on tourne en rond… On a eu de la chance, c’est tout.

Leif, intrigué par l’angoisse des chasseurs, leur demanda si tout allait bien.

Chasseur 1 : Les bois sont étranges aujourd’hui. Mais en nous perdant, nous avons trouvé ces deux cerfs… Quelle chance !

Chasseur 2 : C’est inhabituel pour la saison, mais ça fera un bon gibier pour la fête. Faites attention les enfants. Ne vous perdez pas. On ne vous retrouverait pas..

Les chasseurs reprirent leur route, suivis par les deux adolescents qui se rendaient au village, déterminés à chercher des indices.

Ils aperçurent bientôt les premières clôtures de la ferme, au détour d’un petit chemin bordé de pierres moussues. La bâtisse principale se dressait au milieu d’une clairière ouverte. C’était une grande ferme de bois sombre, dont les poutres épaisses portaient les marques des générations passées. Le toit de chaume descendait anormalement bas, presque jusqu’aux fenêtres, comme pour protéger la maison du vent venu du nord.

Autour de la maison, la vie de la ferme s’organisait avec une simplicité ordonnée. Une longue clôture de bois encerclait le jardin, l’herbe haute ondulant sous une légère brise. Un vieux pommier tordu offrait une ombre fraîche près du puits de pierre, dont la margelle était usée par de nombreux usages. Un seau pendait encore à la corde, oscillant lentement dans un mouvement grinçant.

À droite, l’étable s’étendait en longueur. Ses planches pâlies par le soleil portaient les traces des intempéries, mais l’ensemble restait solide. La grande porte était fermée, et l’enclos attenant vide. Habituellement, les chèvres s’y pressaient, bruyantes et agitées. Aujourd’hui, seul le vent faisait bouger les herbes, en faisant claquer doucement quelques planches mal fixées.

Alors qu’ils s’approchaient, Erik sortit brusquement de l’étable. Il marchait d’un pas rapide, sans même faire attention à eux. Sa longue queue de cheval noire se balançait dans son dos, et son visage fermé semblait tendu.

Il passa à côté, sans un mot. Erik semblait pressé… comme s’il avait quelque part où se rendre, et qu’il ne voulait surtout pas perdre de temps.

Elza le suivit des yeux, troublée. Puis elle se tourna vers Leif.

Elza : On commence par l’étable.

Ils pénétrèrent dans le bâtiment. L’endroit était vide et une légère odeur du foin sec flottait encore dans l’air, mêlée à celle du bois ancien.

Les chèvres étaient au pâturage, ce qui laissait l’espace entièrement libre pour chercher un indice.

Elza s’accroupit immédiatement près de la porte. Habituée à pister depuis l’enfance, elle observa les gonds, le loquet et les planches. Quelques secondes suffirent pour qu’elle comprenne.

Elza : La porte n’a pas été forcée.

Leif fronça les sourcils.

Leif : Tu es sûre ?

Elza : Oui. Regarde. Aucune marque, aucune fissure. Elle a été ouverte normalement.

Elle se redressa et balaya l’étable du regard. Il n’y avait qu’une seule entrée. Les murs étaient pleins, solides et une petite ouverture sous le toit laissait passer la lumière, mais elle était bien trop étroite.

Elza : À moins…

Elle leva les yeux vers la charpente.

Elza : Le toit ?

Leif suivit son regard.

Leif : Impossible de faire sortir des chèvres par là.

Elza hocha la tête.

Elza : Et même si quelqu’un entrait par le toit… il ne pourrait pas refermer la porte derrière lui sans la clé.

Le silence tomba un instant. Puis la conclusion s’imposa : Le voleur avait la clé.

Cette idée réduisait considérablement le nombre de suspects et Elza sentit une pensée lui traverser l’esprit.

Elle se tourna vers Leif.

Elza : Va te renseigner sur les clés. Qui les possède. Qui peut y avoir accès.

Leif : Et toi ?

Elza : Je vais suivre Erik j'ai un mauvais pressentiment.

Leif sembla surpris, mais acquiesça.

Avant de sortir, Elza resta quelques secondes immobile au centre de l’étable et fronça légèrement les sourcils. L’air lui paraissait étrange, plus lourd. Presque différent. Comme si quelque chose avait changé.

Elle inspira profondément. Mais rien ne lui parvenait, juste l’odeur du foin et du bois. Ce n’était sûrement qu’une impression.

De son côté, Leif se mit à faire le tour de la propriété afin de se renseigner sur les clés. Il longea la maison, contourna le puits, puis s’éloigna vers l’arrière des bâtiments. Une odeur peu engageante lui indiqua rapidement qu’il approchait des latrines.

Il aperçut alors Aron Winterborn, le deuxième fils d’Arvin, le maître des lieux. À contrario de son frère aîné Knut, Aron était petit, chétif, et surtout bien plus sympathique. Là où Knut imposait le respect par sa stature et son autorité, Aron avait toujours vécu dans son ombre. Cette comparaison constante avait fait de lui quelqu’un de discret, presque effacé, chargé des tâches les plus ingrates de la ferme.

À cet instant, il vidait les latrines gelées pendant l’hiver, pestant à voix basse en maniant une pelle.

Aron : Par tous les dieux… J’aurais préféré combattre un ours à mains nues…

Leif s’approcha sans bruit. Aron, absorbé par sa tâche, ne le remarqua pas immédiatement.
Quand il se retourna, il sursauta violemment, manquant de renverser son seau.

Aron : Par les… !

Son regard se figea un instant, puis il aperçut la longue chevelure blonde de Leif et ses épaules se détendirent aussitôt.

Aron : Ah… c’est toi. J’ai cru que c’était Knut… j’ai failli mourir sur place.

Leif esquissa un sourire.

Leif : Désolé. Je voulais te poser une question. À propos des clés de l’étable.

Aron fronça les sourcils, puis posa sa pelle.

Aron : Les clés ? Il y a deux trousseaux. Le mien… et celui de Frederik. Moi, je ne m’en sépare jamais. Enfin… sauf pour dormir.

-Leif : Et Frederik ?

Aron : C’est lui qui emmène les chèvres au pâturage. Il lui faut forcément un trousseau… et je vois mal quelqu’un les lui dérober.

Leif hocha la tête, puis continua :

Leif : Tu faisais quoi hier soir ?

Aron eut un petit rire gêné.

Aron : Hier soir ? Eh bien… j’étais à la taverne.

Il se gratta l’arrière du crâne.

Aron : J’ai… peut-être un peu trop bu de gnôle. Enfin, beaucoup trop. Pour être honnête, je ne me rappelle pas vraiment du reste.

Leif haussa un sourcil.

Leif : Tu avais les clés sur toi ?

Aron : Oui… enfin je suppose. Je les avais encore ce matin. Elles étaient à leur place dans ma chambre quand je me suis réveillé.

Leif : Quelqu’un aurait pu entrer pendant la nuit ?

Aron secoua immédiatement la tête.

Aron : Impossible. Alambic dormait dans ma chambre.

Comme pour confirmer ses propos, un gros labrador noir releva la tête un peu plus loin, allongé à l’ombre.
Le chien observa Leif quelques secondes avant de reposer son museau sur ses pattes.

Aron : À moins que ce soit quelqu’un de la ferme.

Il reprit son souffle.

Aron : Personne ne serait ressorti avec ses deux fesses. Alambic n’aime pas trop les inconnus… ni les gens qu’il connaît, d’ailleurs.

Il se mit à rire tout seul.

Aron : Enfin bon… quelle soirée… Je me souviens qu’il y avait deux filles de joie de passage… ou trois ?

Aron : Je sais plus… Et cette gnôle… terrible. Je crois que j’ai essayé de chanter sur une table… ou c’était Knut ?

Aron : Non, Knut ne chante pas… il menace. Moi je chante. Enfin, j’essaie.

Aron ne s'arrêtait plus.

Aron : Et puis il y avait ce type qui disait qu’il avait vu un sanglier géant… ou alors c’était un chien… Enfin bref, tout ça pour dire que.

Une voix grave coupa net son monologue.

Frederik : Aron..

Frederik venait d’apparaître, portant un fagot de bois sur l’épaule. Son visage fermé ne laissait aucune place à la discussion.

Frederik : Les chèvres sont au pâturage. Va les surveiller avec Alambic. On ne peut plus se permettre de les laisser sans surveillance.

Aron soupira.

Frederik : Maintenant.

Aron leva les mains en signe de reddition.

Aron : Oui, oui… j’y vais…

Il siffla le chien.

Aron : Viens Alambic, on va garder ces dames. Et si tu vois un voleur, tu le manges. Pas les chèvres. Le voleur. Important.

Il se releva aussitôt et suivit Aron.

Frederik se tourna alors vers Leif.

Frederik : Toi. Viens avec moi. Il faut faire quelques améliorations à l’étable.

Pendant ce temps, Elza s’était mise à la recherche d’Erik. Elle quitta la ferme et traversa le petit chemin menant au village. Quelques habitants s’affairaient encore malgré l’heure avancée, mais Erik restait introuvable.

Alors qu’elle passait devant la boutique d’apothicaire, elle aperçut une silhouette familière. Alfhid Winterborn se tenait devant le comptoir, examinant attentivement plusieurs plantes séchées.

Alfhid était une fille à part, presque invisible. En quinze ans, malgré le fait qu’elles aient grandi dans la même ferme, Elza pouvait compter leurs interactions sur les doigts d’une main. Alfhid passait le plus clair de son temps enfermée dans sa chambre ou à errer seule dans la forêt.

Elle avait le même âge qu’Elza et de longs cheveux brun mal coiffés lui tombaient sur les épaules, lui donnant un air sauvage. Son regard, toujours ailleurs, semblait observer quelque chose que les autres ne voyaient pas.

Selon les rumeurs, Alfhid était passionnée par la magie, les choses anciennes, les plantes et les champignons. Certains la qualifiaient même de sorcière, même si personne n’avait jamais pratiqué la magie à Winterveil. Et cela n’était pas près d’arriver, rares étaient les humains qui, sans appartenir à une noble lignée, maîtrisaient la magie.

Elza l’observa discrètement. Alfhid achetait des racines torsadées et plusieurs champignons à la teinte jaune pâle.

Cela faisait longtemps qu'elle n’avait pas entendu sa voix.

Soudain, Alfhid se retourna. Comme si elle avait senti le regard posé sur elle.
Elle fixa Elza quelques secondes… puis lui fit un signe de la main pour qu’elle approche.

Ce geste, venant d’elle, était extrêmement inhabituel.

Intriguée, l’adolescente entra dans la boutique et, sans même attendre qu’elle parle, Alfhid commença immédiatement.

Alfhid : Ce sont des racines d’Yrval. Elles ne poussent que dans les sols humides où la mousse recouvre entièrement la pierre. On les trouve surtout à l’ombre, près des vieux arbres morts. Elles ont des propriétés très intéressantes…

Elle leva la racine.

Alfhid : Infusées, elles calment les douleurs, mais surtout… elles accentuent la perception. Certains disent qu’elles permettent de remarquer des détails qu’on ne verrait pas autrement. Elles sont très difficiles à trouver.

Elle fixa Elza.

Alfhid : Tu en as déjà vu dans la forêt ?

Elle hésita.

Elza : Je… je ne sais pas… peut-être…

Mais Alfhid enchaînait déjà. Et prit un champignon tacheté.

Alfhid : Et ceux-là ?

Alfhid : Des capuchons d’ambre. Ils poussent rarement. Toujours à l’ombre, près des racines apparentes. Leur surface jaune avec des taches plus sombres est caractéristique. Séchés, ils entrent dans des décoctions… ou des potions.

Elle inclina légèrement la tête.

Alfhid : Tu en as déjà vu ?

Cette fois, Elza fronça les sourcils, pensive. La tache jaune… quelque chose lui revenait vaguement.
Elle ferma les yeux un instant, essayant de se remémorer la scène.

Elza : Peut-être… oui. Ce matin. Dans la forêt. Là où on s’est égarés avec Leif.

Alfhid sembla immédiatement plus attentive.

Alfhid : Tu pourrais m’y emmener ?

Elza hésitait.

Elza : Je ne suis pas sûre de pouvoir retrouver l’endroit… mais je pourrais essayer.

Elle marqua une pause.

Elza : Si tu m’aides à trouver Erik.

Alfhid hocha doucement la tête.

Alfhid : Il est passé ici. Juste avant toi.

Le cœur d’Elza se serra.

Elza : Tu l’as vu ?

Alfhid : Oui. Lui ne m’a pas vue… comme souvent.

Elle désigna le comptoir.

Alfhid : Il a acheté une potion de vision nocturne. Impossible de se tromper. La couleur verte est très reconnaissable.

Elza resta silencieuse quelques secondes. Cela renforçait encore davantage son mauvais pressentiment… et sa théorie concernant l’enlèvement des chèvres.

Elle releva les yeux vers Alfhid.

Elza : Merci.

Alfhid acquiesça simplement.

Alfhid : Demain matin ?

Elza hocha la tête.

Elza : Oui. Demain matin, on ira dans la forêt. C’est promis.

L’adolescente quitta aussitôt la boutique et continua ses recherches dans le village, l’esprit désormais agité par cette nouvelle information. Une chose était sûre. Si Erik a acheté une potion de vision nocturne c’est qu’il compte encore sévir.

Au-dessus de Winterveil, le soleil commençait à décliner, teintant le ciel d’orange et de rouge. Les ombres s’allongeaient sur les chemins du village et l’air se rafraîchissait peu à peu.

Elza n’avait trouvé aucune trace de son frère.

Après avoir fouillé les ruelles, la taverne, les abords du puits et même les sentiers menant aux champs, elle se résigna à rentrer à la ferme, espérant que Leif ait été plus chanceux qu’elle.

En approchant, elle aperçut la fumée du repas du soir s’élevant doucement de la cheminée. Une lumière chaleureuse filtrait par les fenêtres du bâtiment commun où toutes les familles prenaient leurs repas ensemble.

Elza poussa la porte.

L’intérieur était animé. Le foyer central crépitait, projetant une lumière orangée sur les poutres du plafond. Autour du feu, Knut Winterborn, son frère Aron et Frederik discutaient, chacun une corne de bière à la main. Ils parlaient fort, racontant leur journée et évoquant déjà la disparition des chèvres.

Un peu plus loin, Hedda, la mère d’Elza, ainsi que Vala et Sofia s’occupaient de préparer le repas. Elles échangeaient tranquillement, l’ambiance légère contrastant avec les inquiétudes de la journée. Les odeurs de soupe chaude et de viande mijotée remplissaient peu à peu la pièce.

Les familles vivaient paisiblement entre elles, comme chaque soir.

Alfhid devait être dans sa chambre. Yorick et Elias discutaient à table avec Hulfrik, Ebba et Arvid tandis que les conversations se croisaient, ponctuées de rires.

Mais aucune trace d’Erik.

Elza balaya la pièce du regard à la recherche de Leif et finit par l’apercevoir dehors, à travers une fenêtre.
Il lui fit discrètement signe de venir.

Elle contourna la table et sortit silencieusement et une fois dehors, les deux adolescents se rapprochèrent.

Leif : Tu l’as trouvé ?

Elza secoua la tête.

Elza : Non. Mais Alfhid l’a vu. Il a acheté une potion de vision nocturne.

Leif fronça immédiatement les sourcils.

Leif : Une potion de vision nocturne ?

Elza : Oui. Juste avant que j’arrive à l’apothicaire.

Leif réfléchit quelques secondes.

Leif : S’il a ça… il compte forcément sortir de nuit.

Elza hocha la tête.

Elza : Et s’il utilise les clés d’Aron… Il doit attendre le bon moment pour les prendre sans se faire remarquer.

Leif leva les yeux vers la ferme, pensif. Puis les deux eurent la même idée presque au même instant.

Leif et Elza : La fête du village !

Ils se regardèrent.

Leif : Tout le monde sera occupé,

Leif : Personne ne surveillera vraiment la ferme.

Elza suivit sa pensée.

Elza : Et Aron boira sûrement trop.

Elza : Ce sera facile de récupérer les clés.

Leif acquiesça.

Leif : C’est dans deux jours.

Un silence retomba.

Elza : On trouvera peut-être d’autres indices d’ici là.

Ils décidèrent de rentrer pour dîner avec les autres. En revenant dans la salle commune, Erik n’était toujours pas là.

Elza s’approcha de son père.

Elza : Tu sais où est Erik ?

Il haussa les épaules sans même lever les yeux.

Frederik : Sûrement sorti. À son âge, on ne reste plus collé à la famille.

Il prit une gorgée de bière.

Frederik : Il n’y a pas de quoi s’inquiéter.

Les familles passèrent à table et les conversations s’apaisèrent peu à peu, remplacées par le bruit des cuillères dans les écuelles et le crépitement du feu. C’est alors qu’Arvid, le maître des lieux, leva légèrement la voix.

Arvid : Vous savez ce qu’on raconte ? Il paraît qu’il y a eu un coup d’État à Winterheim. Une nouvelle famille venue du Sud aurait pris les commandes de la ville après avoir retrouvé les régents morts.

Un murmure parcourut la table et Elias releva la tête.

Elias : J’en ai aussi entendu parler. Le régent Jonsen ainsi que son épouse seraient morts durant la nuit… dans des circonstances étrangement naturelles.

Il marqua une pause avant de poursuivre :

Elias : Un nouveau régent a été envoyé depuis Alderyn. Un étranger du nord pour gouverner le nord. Il y a beaucoup de tensions politiques à Winterheim concernant la légitimité de la famille Ventrax à gouverner la région.

Yorick fronça les sourcils.

Yorick : La famille Ventrax ?

Elias reprit

Elias : Oui

Elias : Enfin… un de leur fils, Ulrich Ventrax. Un homme très belliqueux, à ce qu’on raconte. Ça ne me rassure guère.

Arvid hocha lentement la tête.

Arvid : Je crains l’ombre planante d’une guerre.

Ebba eut un petit rire et balaya l’idée d’un geste de la main.

Ebba : Allons donc. À Winterveil, nous ne sommes pas concernés par le monde des hommes. Personne ne s’intéresse à nous, et c’est réciproque. Nous ne connaîtrons pas la guerre ici.

Certains acquiescèrent, rassurés par ses paroles pendant que d’autres restèrent silencieux.

Peu à peu, la soirée se termina. Les conversations se firent plus calmes, les écuelles furent rangées, et chacun regagna son logement. Les familles se séparèrent pour passer la nuit, tout en continuant les préparatifs de la fête de la nouvelle année prévue pour la fin de semaine.

La ferme retrouva doucement son silence.

Dans sa chambre, Elza s’allongea sur son lit. La lumière de la lune filtrait à travers la petite fenêtre.
Elle fixait le plafond, incapable de trouver le sommeil immédiatement.

Erik n’était toujours pas rentré. Où pouvait-il bien être ? Et surtout… pourquoi volerait-il des chèvres ?

Ces questions tournaient dans son esprit tandis que la fatigue finissait par l’emporter. Peu à peu, ses pensées se brouillèrent… et Elza s’endormit, troublée par ce mystère qui ne faisait que s’épaissir.


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À des lieues de Winterveil, bien au sud des terres gelées, s’étendait la capitale humaine d’Alderyn. La cité dominait les plaines centrales de Valdorya, protégée par d’immenses remparts de pierre claire. Des bannières royales flottaient au vent sur les tours, et les rues pavées fourmillaient de marchands, de soldats et de nobles.

Mais au-dessus de tout cela s’élevait le Palais d’Astraveil.

Un gigantesque complexe de marbre blanc et de granit sombre, composé de multiples ailes reliées par des ponts suspendus. Des tours élancées perçaient les nuages, et au centre trônait le Donjon Astral, la plus haute structure humaine du continent. Ses vitraux immenses reflétaient la lumière du soleil couchant, teintant la pierre d’or et de pourpre.

C’est au sommet de ce donjon, dans la salle du Conseil Royal, que se jouait l’avenir de Valdorya.

La pièce était vaste, soutenue par d’imposantes colonnes gravées de scènes anciennes. Une longue table de bois noir occupait le centre, tandis que de grandes fenêtres donnaient sur la ville entière. Le roi Edric III Valoryn se tenait debout devant l’une d’elles, les mains jointes derrière le dos et à quelques pas, Magnus Ventrax observait silencieusement la scène.

Le roi brisa le silence.

Edric : La mort des régents de Winterheim…. Deux morts dans la même nuit. Et on parle de causes naturelles…

Magnus : C’est ce que rapportent les messagers, votre Majesté.

Edric était pensif.

Edric : Ils n’étaient pourtant pas si âgés. Et les mestres n'ont trouvé aucune trace de poison ?

Magnus : Aucune. Leur cœur se serait simplement arrêté durant la nuit.

Le roi fronça les sourcils.

Edric : Cela me paraît… étrange.

Magnus s’approcha lentement, comme s’il réfléchissait.

Magnus : Étrange… oui. Mais pas impossible. L’hiver est rude dans le nord. Et les tensions politiques peuvent… affaiblir les hommes.

Edric se tourna vers lui.

Edric : Va au bout de ta pensée.

Magnus : Je pense surtout que leur mort arrive à un moment… Opportun pour certaines familles.

Le regard du roi se durcit légèrement.

Edric : Tu veux dire que quelqu’un pourrait chercher à prendre le contrôle de Winterheim ?

Magnus : C’est une possibilité. Une ville sans régent… éloignée de la capitale… C’est l’occasion parfaite pour des gens mal intentionnés d’échapper à l’autorité d’Alderyn.

Edric resta silencieux quelques secondes.

Edric : Quelle famille ?

Magnus fit mine d’hésiter.

Magnus : Je préfère ne pas accuser sans preuve… Mais certaines maisons du nord ont toujours contesté l’autorité royale. Si l’une d’elles s’empare de Winterheim, nous perdrons tout contrôle sur la région.

Edric : Je ne veux pas envoyer l’armée. Cela déclencherait une guerre.

Magnus : Et attendre serait pire. Si une autre famille s’installe au pouvoir, nous devrons reprendre la ville par la force.

Le roi soupira.

Edric : Que proposes-tu ?

Magnus : Envoyer un régent loyal. Rapidement. Avant que quelqu’un d’autre ne s’en empare.

Edric : Qui ? Je ne peux pas envoyer Kaelor

Magnus : Non. Le prince héritier n’est pas encore prêt pour gouverner une ville aussi instable.

Le roi esquissa un sourire fatigué.

Edric : Kaelor n’est prêt pour rien…

Magnus continua, calmement.

Magnus : Il nous faut quelqu’un de ferme. De loyal. Quelqu’un capable d’imposer l’autorité d’Alderyn sans provoquer de guerre.

Le roi le fixa.

Edric : Tu as quelqu’un en tête.

Magnus : Mon fils. Ulrich Ventrax.

Edric hésita.

Edric : Ulrich… est réputé pour sa brutalité.

Magnus : Justement. Winterheim a besoin d’une main forte. S’il s’agit réellement d’une tentative de prise de pouvoir, nous devons montrer que la couronne ne faiblit pas.

Le roi se tourna vers la fenêtre, observant la ville immense sous ses pieds.

Edric : Et tu penses qu’il pourra maintenir la paix ?

Magnus : Oui, votre Majesté. Parce qu’il arrivera avant les autres. Avant que la situation ne dégénère.

Un long silence s’installa. Puis Edric acquiesça lentement.

Edric : Très bien… envoie Ulrich à Winterheim. Qu’il gouverne en mon nom.

Une lueur discrète traversa le regard de Magnus.

Magnus : Comme vous l’ordonnez, votre Majesté.

À cet instant, les lourdes portes du conseil s’ouvrirent brusquement et une femme entra d’un pas assuré. Robe sombre, posture droite, regard froid. Lady Séraphine Ventrax.

Séraphine : Magnus. Venez immédiatement. Nous devons parler.

Le ton ne laissait aucune place à la discussion. Magnus inclina légèrement la tête vers le roi.

Magnus : Veuillez m’excuser, votre Majesté.

Edric hocha simplement la tête, distrait.

Magnus rejoignit sa femme et tous deux quittèrent la salle, laissant le roi seul face aux vitraux du Donjon Astral.

Les lourdes portes du conseil se refermèrent derrière eux. Le bruit des voix politiques disparut aussitôt, remplacé par le silence feutré des couloirs privés du Palais d’Astraveil. Les murs de pierre claire étaient décorés de tapisseries représentant d’anciennes batailles et des torches à flamme bleutée éclairaient doucement la galerie menant aux appartements de la famille Ventrax.

Seraphine Ventrax avançait d’un pas rapide. Magnus la suivait sans poser de question.

Ils s’arrêtèrent devant une grande porte de bois sombre, frappée du blason des Ventrax.

Magnus : Que se passe-t-il ?

-éraphine : C’est arrivé.

Magnus fronça légèrement les sourcils.

Magnus : Tu en es certaine ?

Séraphine : Sans aucun doute.

Magnus : Lucian ?

Seraphine hocha lentement la tête et posa la main sur la poignée…

Quelques instants plus tôt.

Lucian était assis au bord de son lit, faisant tourner une petite pièce de métal entre ses doigts. Sur son bureau, plusieurs livres d’histoire des lignées nobles étaient ouverts.

-Lucian : Cassian a commencé à quinze ans…

Il lança la pièce en l’air mais elle lui échappa et roula sous une petite table.
Lucian soupira lentement et se pencha pour la récupérer.

Soudain, on frappa à la porte et un jeune serviteur entra avec un plateau.

-Serviteur : Jeune maître, votre mère m’a demandé de vous apporter le repas.

Lucian, surpris, se cogna violemment la tête sous la table. La douleur fut vive et, instinctivement, il tendit la main pour se relever.

L’air autour de lui se comprima brusquement.

La table fut projetée sur le côté dans un fracas sec et le plateau dans les mains du serviteur se souleva violemment tandis qu'il fut repoussé de plusieurs pas avant de s’écraser contre le mur.

Lucian resta figé, la main encore levée.

Lucian : …

Le serviteur gémissait, sonné, le crâne ouvert.

Lucian : Je… j’ai pas…

Lucian : C’était pas moi…

Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit de nouveau. Seraphine entra dans la chambre, suivie de Magnus. Son regard balaya la pièce retournée, puis s’arrêta sur le serviteur blessé… avant de se poser sur Lucian.

Un silence lourd s’installa.

Lucian : Je n’ai pas fait exprès…

Le serviteur tentait de se relever.

Serviteur : Je… je vais bien…

L’air sembla soudain se comprimer autour de la main de Séraphine et dans un simple geste, un craquement brutal résonna dans la pièce.

La nuque du serviteur venait de se briser et son corps s’effondra lourdement sur le sol.
Le silence devint glacial tandis que Seraphine s’avançait lentement vers Lucian.

Les yeux du garçon s’écarquillèrent.

Lucian : Mère… ?

Seraphine : Ils ne sont pas comme nous.

Lucian ne bougeait plus.

Lucian : Que voulez-vous dire… ?

Séraphine jeta un regard vers les livres ouverts sur le bureau.

Séraphine : Tu le sais déjà Lucian. Le sang des Ventrax coule en toi.

Séraphine : Notre lignée n’est pas humaine… pas entièrement.

Elle s’approcha encore.

Séraphine : La magie est un héritage. Un privilège que très peu possèdent en ce monde.

Séraphine : Et aujourd’hui… tu viens de prouver que tu en es digne.

Lucian regarda le corps au sol.

Lucian : Il… il est mort…

Séraphine : Oui.

Aucune émotion dans sa voix.

Séraphine : Et cela ne doit pas t’ébranler.

Le garçon ne répondit pas.

Séraphine : Les humains ordinaires vivent et meurent.

Séraphine : Les grandes lignées, elles, façonnent le monde.

Elle posa une main sur l’épaule de son fils.

Séraphine : Tu n’es plus un enfant.

Séraphine : À partir d’aujourd’hui, tu serviras les intérêts de ta famille. Comme ton frère Cassian.

Lucian resta silencieux. Il comprenait… sans vraiment comprendre.

Son regard hésitait. Il avait encore conscience du bien et du mal. Mais face à sa mère, il ne dit rien et acquiesça lentement.

Séraphine esquissa un léger sourire.

Séraphine : À la fin de l’été, après la fête des moissons…

Séraphine : Tu rejoindras ton frère à l’Académie d’Aetheris.

Séraphine : Là-bas, tu apprendras à contrôler ce que tu es devenu et lorsque vous reviendrez. L’ère des Ventrax pourra commencer.


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