Le Loup Noir Chapitre III
Les cavaliers, les voltigeurs, les lanciers, les archers, et les mages-artilleurs s'attroupaient derrière la ligne de front. Ces derniers étaient fagotés comme des épouvantails et portaient des barbes touffues où des flocons venaient se fixer. En face, l'armée du royaume d'Anselin était là. S'élevaient de cette masse sombre et menaçante six mille respirations en rythme régulier, comme les vagues d'un récif duquel allait naître une marée immense, prête à s'écraser sur leur ennemi.
Du côté de Borias, quelques centaines d'hommes du comte de Brétie s'étaient ajoutés quatre mille mercenaires de Borias. Ils étaient attroupés sous des tentes alourdies par la neige. La plupart étaient disposés en cercle autour d'une carcasse de charette qui flambait afin de les tenir au chaud. Face à eux, les murailles de Douaire. Un édifice monumental, millénaire, qui jamais jusqu'alors n'avait été pris d'assaut. Mais en ce jour un homme allait défier l'histoire, les superstitions, et cet homme serait Borias.
Autour du loup noir tout était calme, et le calme de la journée se transforma lentement en calme de la nuit. Alors que la lune n'était pas encore haute dans le ciel, une femme se glissa à travers les guerriers, et rejoignit Borias sous sa tente qui partageait un moment avec ses compagnons. Sans même les saluer, elle s'assit à l'écart, sur le rebord d'un des lits en bois superposés et recouverts de paille et de feuillages. Du regard, Ulambayar interrogea Borias, celui-ci le rassura d'un geste sobre de la main. L'homme, puissamment charpenté, portait un haubert aux mailles d'acier noires, des jambières brunies et un visage sombre et austère couronné de deux cornes luisantes. La main posée sur sa shashka, il était prêt à égorger cette inportineuse. Alors qu'à l'extérieur, les cœurs s'enhardissaient de boisson et de folie guerrière, certains gardaient leur réserve, et désiraient rester concentrés sur la bataille, d'autres étaient déjà sérieusement ivres. A l'intérieur les protagonistes demeuraient calmes et stoïques.
— L'alcool délaisse le mal-être et adoucit les souffrances, philosopha la femme en les entendant chanter faussement.
— Tu as du courage de te montrer ici. Tu es Damya, affirma Borias sous le regard estomaqué de ses compagnons.
Damya était selon ses propres dires la servante, et messagère du fils solaire. Elle était également la personne la plus proche du d'Ancelin de Flamant. Une femme, l'une des rares femmes disait-on que le térrible général acceptait dans ses rangs, et la seule que personne dans son armée ne pouvait toucher. Damya était grande, et bien qu'elle fut dissimulée sous une épaisse tunique, toute sa silhouette témoignait d'une grâce digne des plus belles courtisanes du pays. Son visage ne laissait admirer que ses yeux bleus polaires, et ils dévisageaient Borias avec une attention toute particulière. Après un silence qui paru durer une éternité, la femme prit enfin la parole.
— Êtes-vous un homme de bien, Borias ?
— Je ne suis qu'un homme. Un homme peut-il être bon ?
— Que cela veut-il dire pour un homme qui vient de l'autre côté du continent ?
— Je me suis efforcé de me conduire avec la plus grande droiture et selon le code qui m'avait été imposé. Désormais je suis mon propre code. Je transgresse parfois vos lois et vos préceptes mais jamais je n'ai eu l'impression d'être un homme mauvais, bien que je sache que je ne suis pas un saint, lâcha le capitaine avec un sourire narquois au bord des lèvres.
— Depuis que tu es entré sur les terres de Gallia tu es devenu pour moi un mystère insoluble Borias. J'ignore si tu es un envoyé de notre seigneur, ou une sorte de vagabond chanceux.
— Je mène ma barque entre le bien et le mal, ici ou ailleurs cela importe peu pour moi. C'est tout ce que je peux dire.
— Noir ou blanc, mais jamais les deux, affirma-t-elle. Un homme gris. Ou peut-être un animal gris. Pas un loup... plutôt quelque chose de plus gros comme un vieil ours.
Borias renifla.
— Tu pourrais être plus précise, mais je tiens à te prévenir, je n'aime que peu tes insinuations alors prend garde.
— Inutile d'être plus précise, tu sais de quoi il retourne. Tu n'est qu'un fruit à demi noir de pourriture, alors tu n'es qu'un fruit pourri. On est un homme de bien ou un homme mauvais.
— Avez-vous posé cette question à votre maître, ou mieux encore à tous les hommes ici présents ? Répondit sèchement le capitaine de sa voix caverneuse.
Ginevra avait la main posée sur un large couteau.
— Et toi, quel est ton nom Lanskar ?
— Ginevra de Dobrin, répondit la femme au bandeau.
— Tu es censé être morte, fit observer Damya. Ton nom figure sur les rouleaux contenant la liste des soldats tombés face aux maisons de Brétie et Flamant.
— C'était un autre temps, une autre bataille.
— Vous êtes bien loin de chez vous, bien loin de vos dieux. Des hérétiques en pays Lentulien, voilà qui attise ma curiosité depuis longtemps.
Ils se regardèrent les uns les autres.
— Est-ce l'heure de parler religion ? A cette heure tardive, tous boivent ou forniquent. Et tu n'as l'air d'être ici ni pour l'un ni pour l'autre, lui envoya l'homme cornu.
— Je suis ici car mon seigneur me parle, sa parole vous est inconnue pourtant, il est ici, sur cette terre, et ils vous observent avec attention avec...
— Suspicion je suppose ? trancha Borias.
Damya leva les yeux vers lui. Il émanait de cette dernière quelque-chose de magnétique, tel que le sang de Borias se figea l'espace d'un instant. Les autres ne pouvaient le ressentir, pourtant le capitaine le voyait, c'était comme si une force tournoyait autour de Damya comme une tornade.
— D'une façon ou d'une autre, demain tout va changer. Demain vos vies ne seront plus les mêmes, je voulais m'assurer de qui nous allons affronter. Mon maître Ancelin désirait vous donner une chance de quitter cette terre en vie.
Elle se releva sans finir sa phrase.
— Ton maître et moi, nous sommes tous deux prêts à mourir pour nos causes respectives.
— Ta cause, et quelle cause suit-tu ?
— La seule qui mérite réellement que l'on se tâche les mains, l'or ma belle.
— Peu importe où va notre capitaine, nous le suivrons, ajouta le second de Borias.
— Que ton dieu en soit témoin, nargua Ulambayar. Demain regarde moi bien parce qu'à la tombée de la nuit je cracherais sur le corps encore chaud de ton maître, et toi je te ravagerais comme la dernière des catins. Demain vous allez voir qui sont les loups noirs.
— Les hommes de Galmiche sont trop peu pour vaincre, mais vous pouvez changer cela. Je le sais, je l'ai vu. Malgré cela, la mort vous attend tous car vous suivez un homme qui vous conduira à votre perte.
Avant qu'elle ne disparaisse entièrement de leur vue, Damya les fixa une dernière fois.
— Je n'oublierai pas vos visages, je vous observerez, et ainsi le jugement de mon seigneur tombera sur vous, ici ou ailleurs, tôt ou tard.
— Et qu'il n'en perde rien ! lui rétorqua Borias.
La femme sourit sous son voile "moi je n'en perdrais rien", lâcha-t-elle, puis elle se retourna et plongea dans les ténèbres de la nuit. Dans le cœur des compagnons, à cet instant, les tambours de la guerre résonnaient déjà. Et bientôt l'aube vint et avec les promesses d'une journée sanglante.

Annotations
Versions