Le Loup Noir Chapitre IV
L'aube vint, et embrasa la plaine de ses feux rouges. Le capitaine accompagné de ses plus fidèles lieutenants, et de son armée, enfin réveillés, attirés par le fracas de la bataille, hurlaient, jasaient, vociférant comme des chiens. Ils se bousculaient les uns les autres, trépignant de faire parler le fer. Les loups noirs étaient là, fous de rage, et trépignant sur place, la main sur la poignée de leur épée, tous poussant des jurons venus de leur langue respective.
Comme les vents soufflant dans une tempête, formant une énorme vague poudreuse, la bataille n'allait faire plus qu'un bloc de guerriers. Les hommes étaient là brûlant en leur cœur de se massacrer avec le fer dans les champs de Douaire. Les épées commencèrent à s'entrechoquer. Le champ de bataille était devenu une cage dans laquelle il fallait attendre nerveusement les événements. Formé en une masse compacte, les hommes étaient à portés de la trajectoire des flèches, des catapultes et là, seule la tension de l'inconnu vibrait. Lorsqu'un projectile arrivait, les boucliers étaient levés, et ce fut tout. Le hasard rendait indifférent. Quelques jours auparavant, Borias était assis à jouer aux cartes dans une taverne avec un dénommé Altaïr, et lorsqu'il le premier assaut retentit, il ne restait plus une miette de cet homme avec qui il s'était lié d'amitié. Il avait été réduit à une bouillis de chair et d'os par un projectile.
Se retournant, Borias aida à se dégager, un certain Latsko, la minute suivante celui-ci venait d'être réduit à l'état de cendre par un pyromancien ennemi. L'art du feu était le pilier de ce pays, et les pyromanciens étaient des tueurs fous sur le champ de bataille. Le mage s'apprêtait à lancer un nouveau sort sur Batsaïkhan quand Borias se dressa contre en serrant le poing.
Désormais dans la cohue il pouvait utiliser son véritable talent. Il poussa un cri qui sonna comme une invocation, et retentit bientôt un grondement de tonnerre dans le ciel. Soudain ce fut comme si un char de guerre tiré par de fantasques coursiers dont les sabots auraient fait jaillir des éclairs au-dessus du champ de bataille. Une averse d'étincelles parvint depuis les cieux et frappa le pyromancien. Sa chair se disloqua et son visage comme le reste de son corps fondit comme de la cire. Batsaïkhan ne mourrait pas aujourd'hui. "Ce n'est que le hasard si un soldat survit" songea Borias. Et chaque soldat avait foi et confiance en ce hasard. Il pouvait l'appeler chance, dieu, ou destin, cela restait le hasard. Borias et ses hommes se frayaient un chemin à travers la cohue, ils éprouvaient soudain un sentiment croissant, qui les prenaient totalement au dépourvu : l'insignifiance.
On avait toujours inculqué à Borias qu'il était n'était rien, de son enfance de petit esclave à sa période de formation à l'École militaire. Si cette idée le faisait parfois douter, cette idée bien qu'elle semblait vouloir toujours resurgir, se blottissait désormais dans un recoin de son cerveau, muette et pétrifiée, car il ne pouvait pas faillir, pas aujourd'hui. Car face à lui des silhouettes prenant la forme de guerrier de métal qui se découpait au milieu de cette désolation extrême. Cinq chevaliers l'avaient repéré à travers le chaos et voulaient en découdre avec le mercenaire. Ils avançaient parmi les cadavres semblables à des fantômes, et leurs yeux semblaient briller à travers leurs casques.
— Ils sont là pour toi, lui signifia son second. Pas le temps de rêver, Borias.
— Guerriers ! lança l'un d'eux à travers la mêlée. Dites nous vos noms, que nos défunts frères du "Gundastem" sachent qui furent ces hérétiques qui bafouent notre terre de leur sorcellerie.
— Ce n'est pas au Gundastem, hurla Borias à leur encontre, mais aux enfers que tu raconteras à tes frères que tu as croisé la route de Borias et de ses loups !
— Nous y voilà ! Grogna Ulambayar qui voyait son capitaine se préparer à montrer à ce monde qui il était. C'est l'heure pour nous de prouver qui sont les loups noirs.
Décrivant un arc de cercle étincelant de son épée, Borias écrasa le manche de son arme sur le casque du premier qui fut à sa portée. Le casque se mit à ruisseler de sang sous l'acier et le soldat s'effondra comme un patin. Empoignant toujours son épée, le loup noir bougea ses lèvres sans n'émettre aucun son, il venait d'offrir cette vie à une force inconnue. En réponse, son épée se mit à luire d'une lueur orangée, et soudain des flammes jaillirent du métal.
Alors que le reste des hommes en armure fusait sur lui, Borias, se porta à sa droite, leva son bouclier et son sabre. Les soldats l'avaient entouré. Le fil d'une lame lui érafla les côtes, Borias poussa un rugissement et écarta son assaillant d'un mouvement de bouclier. Puis il se jeta dans la mêlée. Ce n'était pas dans sa nature de se jeter ainsi imprudemment dans la bataille, mais il devait briller, alors inconscient, il ponglea dans la marée humaine, d'un puissant moulinet de son épée, il trancha la cuisse d'un homme, qui s'écroula à terre, et d'un terrible revers, il lui fracassa le crâne avec son bouclier. Le bruit produit fut tout aussi horrible à voir qu'à entendre. Se positionnant tout-de-suite en défense, il en profita pour fracasser le crâne d'un autre, son épée enflammée trancha l'acier et la chair comme une motte de beurre.
A découvert une épée s'écrasa sur son armure, qui lui sauva la vie. Avant même qu'il ne puisse reculer un nouveau coup s'écrasa en chantant sur son casque qui vola en éclat au milieu d'étincelles bleutés. Borias s'efforça de protéger sa tête nue et les espaces entre la plaque frontale et dorsale de son armure. Le chaos était total.
D'autres autres hommes s'étaient joint aux soldats ennemis, mais personne ne semblait, dans les rangs du capitaine, désirer porter main forte à celui-ci. C'était la règle au sein de son armée. Borias devait briller ou mourir. Les hommes face au guerrier le comprirent rapidement, et se jetèrent sur lui dans un élan sauvage, faisant pleuvoir les coups. Ils refluèrent, restant autour de lui alors que les corps gisaient toujours plus nombreux autour de Borias. Il saignait d'une dizaine de blessures, au visage, au corps, aux jambes, pourtant il demeurait encore rapide et mortels, tel un combattant que la mort rejetterait, et ne désirait pas encore voir tomber.
Au loin, un homme de grande envergure, aux traits durs, dont ni toque, ni casque ne venait confiner sa magnifique tignasse de cheveux noirs, les observaient. Une épée, courte et massive en main, il fixait Borias de ses yeux noirs. C'était un homme bien bâti et ses bras, que les courtes manches de sa tunique laissaient dénudés, étaient musclés et noueux. Anselin avait posé son dévolu sur cet homme. Il le regardait, fasciné par tant de bravoure. Damya, campée sur sa monture blanche, souriait en voyant le loup noir en telle position.
Image de férocité, invincible, Borias campé sur ses appuis, ripostait aux assauts avec l'énergie aveugle d'un animal sauvage. Paré de son masque de fureur mortelle, il lançait des éclairs de leurs ses yeux rougis, le marchand de mort qu'il était, paraissait si effrayant que les hommes hésitaient désormais. Là, au milieu de viscères et membres amputés, de visages, grimaçant de douleur, du sang suintait de sa lame jusqu'à la garde, il demeurait là, debout, le regard dénué de pitié.
Il ne resta bientôt plus qu'un chevalier, resté en dehors, terrifié, il trébucha parmi les cadavres. Borias ivre d'une rage peu commune accourut, et, le terrassant, il lui enfonça son épée dans la gorge, il l'a retira, et puis, tranquillement, s'assit sur le cadavre, releva son visage pour mieux humer l'air frais de la bataille. Il se tourna alors vers les hommes d'Anselin.
— Aucun dieu ne viendra à votre aide.
Ses hommes baissèrent leur arme, le champ de bataille s'était tu. L'atmosphère était lourde, ce fut comme si l'air se chargeait d'électricité. Borias posa son épée et son bouclier. Il ôta ses gants, et les anneaux qu'il portait brillèrent d'une lueur unique. Tous les hommes présents restèrent figés sur place, saisis d'une crainte respectueuse devant les redoutables anneaux de Borias, les anneaux de Nibelungen. Ces anneaux saints, ultimes témoins d'un passé presque oublié, et pourtant la terreur dans les yeux des soldats était bien là, visible, palpable.
— Je t'offre ces vies, alors déchaîne ton courroux ! Igni Fulmen !
Titubant, poussant un cri, Borias leva sa main vers le ciel. Le temps fut comme suspendu par un fil invisible. Le ciel s'embrasa de lumières indéfinissables, et le sort fut jeté pour le guerrier. Tous allaient être témoins de l'impossible. Des flammes bleus et froides inondèrent le ciel, les montagnes, et toute la cité de Douaire. Une aurore boréale recouvrit le champ de bataille, et une pluie d'étoiles s'effondra sur le fort. Une averse d'explosion jaillit tournoya, et sous les pieds de Borias le sol sembla vibrer. Il leva une nouvelle fois sa main, et fit tomber une pluie de filaments électriques sur ses ennemis qui furent éjectés dans les airs, les os brisés et les corps démembrés. Et puis le silence.
Y voyant un signe de la providence, les hommes de Borias, comme ceux de Galmiche de Brétie, en masse, sans trêve, suivirent l'ennemi qui fuyaient aux portes de la cité. Sur ordre du capitaine, ils harcelèrent de leurs épées et de leurs lances les faucons de Flamant. C'est ainsi qu'avec une ardeur obstinée, les loups noirs déployèrent un combat féroce, pareil à l'incendie qui dévore une ville dans une lueur immense et sinistre. Le fracas continu des coursiers et des hommes d'armes résonnait dans toute la plaine. La bataille meurtrière se hérissait de longues piques, des piques tailleuses de chair, et faucheuse d'âme. Les Bréties avaient leur victoire, Galmiche avait sa victoire, et Borias avait eu le moment qu'il redoutait si ardemment.
A quel prix allait-il devoir payer pour un tel acte ? Un tumulte d'horreur, symbole de l'orgueil du capitaine, prenait vie dans cette plaine. Le feu embrasa tout. Le champ de bataille devint une immense torche, d'où éclatait des cris terribles. Borias pria une nouvelle fois, mais cette fois, ce fut pour demander de ne plus avoir à perpétuer une telle ignominie. Ce moment même semblait s'être revêtu d'un caractère désespéré, irréel. Il demeura là un long moment. La bataille était finie. Ses yeux voyaient clairs, désormais maître de lui-même, il ne pouvait se détourner des corps immobiles, entre lesquels des flaques rouges semblaient réfléchir les rayons du soleil à son crépuscule. Des silhouettes s'agitaient furtivement dans les hautes herbes, des rapaces s'abattaient sur les corps déchiquetés et brûlés en battant des ailes. Scrutant le champ de bataille, Borias redoutait ce que la guerre lui laisserait en héritage, en quoi elle affecterait sa vie, son caractère, ses pensées, et de quelle nuance de ténèbres elle teinterait son âme. Batsaïkhan le regarda et quelque-chose changea dans son regard. Le tueur le plus implacable que ce monde n'est jamais connu, celui qui dans son sillage, faisait trembler même les rois au simple murmure de son nom devenait peu à peu autre chose, quelque chose qui n'était plus à la mesure de la légende.

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