Le Loup Noir Chapitre II
A l'aube, le capitaine Borias fit franchir les eaux peu profondes du marais à ses hommes. cinq milles guerriers en armure suivaient sa bannière frappée d'un loup noir dont les longs replis flottaient nonchalamment au-dessus de sa tête. Chevauchant un étalon aussi noir qu'une nuit sans lune, le capitaine avait rejoint le gros de son armée qui se massait dans les bois de Silé. Au sud des chaînes montagneuses de Lanrou, les plaines opulentes et magnifiques s'étendaient jusqu'au fleuve. A cette époque de l'année les feuilles étaient encore figées par l'hiver et avec lui la promesse de terribles évènements. Au milieu de grands sapins recouverts d'une toile de neige, Borias et ses hommes arrivaient lentement à leurs limites.
Le fracas des épées était retombé. La clameur de la bataille s'était tue, et le silence recouvrait une neige souillée de sang. Les hommes traversaient le bois depuis des heures, dans un brouillard humide ils avançaient vers les portes de Douaire, leur destination, là où se jouerait le sort de la bataille.
Plus loin un marais s'étendait sur des milles, des éclaireurs avaient balisé le passage des troupes, les chevaux s'étiraient en file sur un chemin instable, labouré par les sabots et les nombreuses traces de bataille. Des objets enduits de vase, indistincts, flottaient à la surface du bourbier. Des plastrons arrachés, étaient recouverts de neige, les lames brisées des défunts guerriers qui s'étaient livrées à une guerre sans merci gisaient à leur côté. Des visages éteints, avaient la tête rejetée vers le ciel, la bouche ouverte, comme pour délivrer une dernière invocation à leur dieu, Luntus, leur dieu saint, souverain de cette race d'hommes violents.
Plus loin, au sein de cette désolation, la tête d'un cavalier du faucon Anselin dépassait encore, il eut encore la force d'émettre léger son, avant d'être englouti par la main gantée d'Ulambayar, l'un des hommes cornus de Borias. L'écusson du faucon blanc, leur ennemi, disparut avec le soldat, ensuite, tout ne fut plus que silence, à nouveau.
Cet homme, peu importait qu'il fut, n'était plus qu'un souvenir pensait Borias sous son casque à visière. Celui qui mourait ici appartenait immédiatement au passé. Peu importait combien il était important, s'il avait été bon toute sa vie durant, peu importait sa volonté de vivre, combien elle était forte et comment l'existence sans lui pouvait être impensable à ceux qui l'aimaient. Hel l'épouse de la mort l'avait invité à sa table. Sa vie s'était évanouit en une fraction de seconde et il s'était mué en passé...
Le froid engourdissait les mains du soldat Batsaïkhan, son compagnon d'armes. Son corps était couvert de sang et de boue séchés. Sa crinière brune était souillée d'un mélange de terre, de neige, et de sang coagulé. Il y avait des traînées de sang séché sur sa khalat serrée à la ceinture et sur son couvre-chef lequel était retenu par un triple anneau de poil de bœuf tissé, qui lui arrivait aux épaules et volait au vent. Ses cuissards, et ses jambières étaient submergées dans la boue. Sur l'imposante épée qu'il serrait dans ses mains calleuses, du sang sec et du givre restait collé. Le Darkhate préférait l'avoir en main que dans son fourreau. Le gel pouvait bloquer les lames, et il savait que le danger pouvait surgir à tout instant.
Borias l'observait, lui et son armée. Sous les mèches de ses cheveux en broussaille, des yeux injectés de sang flamboyaient, tels deux charbons prêts à s'embraser à nouveau. Il ne parlait pas hormis pour chuchoter quelques ordres aux hommes qui le suivaient.
Aux yeux de son camarade, Borias, le colosse était devenu une parodie de lui-même. Il jouait un rôle. Ces jours glorieux qu'il avait connus autrefois avant d'emprunter la cause de ce Galmiche, cette époque qui l'avait amenée à être le loup des steppes, le chevalier Borias n'était rien de plus qu'un mirage au loin désormais.
Au fond de lui, Borias gardait une pensée terrible au fond de lui. Il était persuadé que lorsqu'on nous enlève une chose dont dépend notre vie toute entière, il faut la remplacer par une autre, tout aussi précieuse. Pour Borias, la guerre avait remplacé l'amour et tout sentiment qu'il avait pu chérir. La guerre, cette boule de colère avait pris soin de siéger en son cœur, et elle se développait en lui tel un fœtus dans les ténèbres sa haine. Et Borias la nourrissait comme si elle n'eut jamais connu le sentiment de satiété. Il la choyait, et lui permettait de s'infiltrer dans tout son esprit tout entier.
Inconsciemment il redevenait celui qu'il était lorsque le Darkhate l'avait connu, un braillard, un querelleur, un grand buveur se moquant du lendemain, et choyant son épée affûtée pour se battre sur tous les champs de batailles. Pour lui, peu importait qui était son ennemi, peu importait si la mort venait, peu importait le sort des nations, seule la mélodie de la guerre importait.
Alors qu'ils prenaient la direction d'un nouveau bois misérable, affublé de troncs mutilés et d'un sol lacéré, retourné, aux marques effrayantes, Borias freina tira les rênes de sa monture, et contempla l'horreur.
— Par la cavalière ! Anselin s'est déchaîné, fit remarquer Batsaïkhan à son capitaine.
— Les pyromanciens, répond-il en lui faisant signe de regarder en l'air.
Le ciel était comme recouvert d'un épais nuage noir et puant.
— Cette magie n'existe pas chez nous, ce pays est vraiment effrayant... Comment cet Anselin a-t-il pu se payer les services de ces monstres ? se questionna son second.
— Je ne sais pas, mais c'est une information que le Galien aurait pu nous donner, lui répondit Borias en montrant une partie du champ de bataille.
La magie brûlante des pyromanciens avait réduit les chênes en cendre et la région en cendre, tout autant que leurs assaillants. Des piques et des épées étaient clouées dans les ventres et les cœurs des soldats de Brétie.
— Fiers, petits et imberbes, mais ils se sont battus jusqu'à la mort les Galiens.
— Galmiche les a envoyés vers une mort certaine. Il voulait gagner du temps jusqu'à notre arrivée.
— Cette fois c'est sérieux ! Tu vas devoir usé du don Borias.
— Galmiche a demandé que l'on sauve la cité, sa nièce y est captive.
— Pourtant c'est l'opportunité d'en finir avec Anselin. Après tout, c'est l'opposant le plus farouche de son neveu.
— Cette Eléanore, elle aurait des fidèles un peu partout dans le pays. Elle considérée comme une sainte, elle ferait des miracles ...
— Alors ils ont besoin d'elle. C'est une sorte de symbole pour ces Galiens.
— Légitimité divine, autorité spirituelle, appelle ça comme tu veux. Toutes ces considérations politiques m'ennuient... Et tout ça pourquoi ? Regarde ça.
Dans les branches d'arbres calcinés des morts étaient accrochés. Un soldat semblait suspendu, pendant sur la fourche d'une branche, le casque, resté sur la tête. En réalité, il n'y avait sur l'arbre qu'une moitié de lui... Les jambes manquaient. Plus loin des lambeaux d'armure, ailleurs, collée, une bouillie sanglante qui, naguère, constituait des membres humains. Un corps était là étendu, à deux pas de Borias avec un morceau de jambe en moins. Un autre plus loin encore avait les deux bras manquants, comme s'ils avaient été arrachés par une énorme mâchoire. La neige était noire de sang, la mort était là, partout qui chuchotait. Et pour Borias elle portait le nom de "Anselin"
Le faucon blanc avait semé le chaos. Les deux mercenaires le talonnaient, et se contentaient de suivre le chemin sans accélérer le train. L'occasion pour Borias de briller se tenait dans le creux de sa main. Cette victoire aurait un délicat goût d'or, car la récompense serait à la mesure de son succès. La précédente bataille avait été particulièrement brutale, et lui avait offert un trésor hors de toute proportion pour un mercenaire de son envergure, mais cette victoire serait encore plus grande. Cela pourrait sonner la fin d'année de mercenariat et le début d'un titre de noblesse. Telle était la promesse de Galmiche.
Borias et ses hommes avaient fait leur part mais le loup noir n'en avait retiré aucune gloire. Seul le sentiment du devoir accompli envers ses camarades demeurait. Il déplorait cependant de ne pas avoir eu assez de temps pour honorer les morts. Trop de cadavres, trop de charognes, abandonné à ce bourbier. Si un homme tombait, les autres lui marchaient dessus, il ne fallait à aucun prix s'arrêter.
Bien des malheureux mouraient, laissés à l'abandon dans l'indifférence la plus totale. Ginevra, la Lanskar, et l'une des plus proches de Borias, marchait non loin. Elle achevait les quelques geignards de son imposante épée, et ne se souciait guère de savoir à quel camp ils appartenaient. Certains étaient pourtant des hommes de Galmiche, des compagnons circonstance réduits à l'état de bouillis de chair et de sang par celle que tous surnommaient "l'ogresse de Tyrol".
Elle était grande, et laissait admirer une poitrine opulente. Ses longs membres et ses épaules bombées témoignaient d'une force peu commune chez une femme, sans toutefois retirer de la grâce féminine qui se dégageait de cette beauté de l'est. Une demi-armure libérait ses bras et ses chevilles. Ses manches étaient larges et bouffantes avec des crevures. Ses chaussures en pattes d'ours et son pantalon large à crevures pour masquer la position des jambes à l'adversaire offrait une image singulière à cette Lanskar tout comme son chapeau large à plumes typique de cet ordre de mercenaire. Fait encore plus notable c'était une femme, et elle dirigeait la plus controversée des factions de l'Europée et pourtant la plus réussie. Cette force presque exclusivement native des régions montagneuses du pays de Germark était connue pour ses manières assoiffées de sang et un comportement souvent déloyal. Ginevra était pourtant l'une des plus fidèles alliées de Borias, et l'avait prouvé maintes reprises. Désormais pour elle comme pour tous les alliés de Borias, seule importait la mission qui avait été confiée au loup noir. Ils ne devaient pas faillir.
Étrangement, de son côté, en voyant ainsi les cadavres de ses compagnons, il arriva à Borias l'espace d'un instant d'oublier sa mission et d'envier le sort de ces bougres d'hommes.
— Les voilà débarrassés. Les voilà en paix, ils sont partis à mille lieux de cette scène interminable, se dit-il en marquant une pause. Oh Manzan-Gurme accorde leur une place, accorde leur la paix, retire toute haine, tout ressentiment, et toute amertume. Béni-les, lave les de leur péchés, et embrasse les comme les tiens.
— .....
Son compagnon l'écoutait stoïque, il le voyait rarement prier, et lorsqu'il le faisait, il invoquait toujours le nom de cette divinité dont ni lui ni aucun membre de son bataillon ne connaissait le nom. Pensif, Borias observait l'un d'eux, un qui avait gelé debout en se portant vers son épée entre ses mains. Il n'avait plus de doigts et on avait l'impression qu'il souriait. Borias prit soin de sortir discrètement quelque-chose dans sa main et la posa sur sa poitrine. Il ferma les yeux et prit un instant pour prier comme seul le faisaient les gens de son pays. Ginevra qui épiait son capitaine, le rejoignit, et à ses côtés, elle prit lui aussi une pause afin de prier avec lui son propre dieu.
— Peu importe qui tu prie, j'espère que celui-là au moins t'écoute, lui avoua-t-elle.
— Je ferme les yeux et j'écoute ta sainte parole. Ainsi prit celui qui sait entendre ton nom. Et qui a toujours cru en ton sacrement.... Quoi ? demanda-t-il à ses deux compagnons qui esquissèrent un sourire en le voyant placer ses mains maladroitement jusqu'à son torse. C'est comme ça qu'on prie chez moi.... Et pour mieux connaître ma route, reprit-il. Je ferme les yeux et j'écoute ta sainte voix. Puisse tu entendre leurs prières invisibles, et panser nos plus sombres misères... Qu'elle soit la vérité, acheva-t-il.
— Après tout, mourir de froid n'est pas si terrible, fit noter le Darkhate. C'est comme s'endormir. Ils ont été chanceux. Rejoignons les autres, on ne peut rien de plus pour eux.
— Nous pourrions leur offrir une sépulture, proposa Ginevra.
— Ici ? Non, on nous attend.
— Alors au moins leur creuser une tombe.
— A quoi bon ? Rugit Basaïkhan. Nous n'avons pas le même dieu. Ce serait une offense.
— Parle pour toi.
— Ils prient le fils solaire, certains le dieu des mers, ou Sol et Lune mais aucun ne prie le Héraut comme toi ni ne connaissent même le nom d'Aigiarn. Ton dieu est un blasphème pour eux alors il vaut mieux les laisser ainsi.
Borias montra l'anneau qu'il portait à sa main droite. Il le leva vers le ciel en signe de respect envers ces défunts, ces inconnus, et le replaça soigneusement à son majeur. C'était là ce qu'il possédait de plus cher. Cet anneau, et les trois autres étaient son bien le plus précieux. Ce gros anneau serti d'une gemme venue de sa terre natale, était une relique unique. Elle était utilisée pour les cérémonies et possédait selon ses hommes une magie unique en son sein. Il prouvait à lui seul que Borias avait appartenu jadis à un rang élevé dans son pays natal. Ici c'était différent, et il ne le montrait qu'à ses plus proches alliés. Cet objet était pour lui une relique sainte dont personne ne devait connaître la véritable origine ou l'amitié qui le liait au reste de son armée pouvait disparaître comme un nuage chassé par le vent de l'envie.
Pour continuer à survivre, et s'élever dans ce monde il lui avait fallu prendre conscience de la réalité de sa situation, et se résigner à contrecœur, non sans déchirement d'ailleurs à dissimuler d'amères vérités. Cette prise de conscience l'avait contraint à mentir, ce qui entraînait d'autres mensonges, d'autres accommodements et d'autres réévaluations. Ce n'était pas avec la morale que Borias se voyait contraint de faire des compromis, mais avec son éthique personnelle. Il s'était adonné à de terribles faits. Des faits qu'il ne pourrait jamais enterrer dans son esprit.
— Allons, mon ami, cache-ça, lui intima son second.
Ils se dévisagèrent mutuellement l'espace d'un instant. Si Borias savait qu'il n'y avait rien de commun entre ces deux hommes, Batsaïkhan en prenait conscience seulement maintenant. De ses tristes yeux en amande d'un vert sombre et froid Borias se tourna à nouveau vers le champ de bataille, l'air égaré. Sa figure semblait être sculptée par un burin, ce qui lui offrait un air taciturne.
— Tu dérives Loup noir. Allons, nous sommes attendus.
Borias porta sa main sur sa cuirasse simpliste mais richement décorée, son doigt se porta sur l'écusson qui y était autrefois poinçonné et qui avait été retiré. Sa main était apposée sur la garde de son épée, et son bouclier était toujours attaché à sa main gauche. L'aigle des steppes voyait son capitaine se renfermer de plus en plus sur lui-même bien dissimulé derrière toutes les apparences d'une grande sérénité. Le sourire qu'il affichait en permanence était le reflet inverse de ce que son esprit désirait voir jaillir. C'était comme s'il était en possession d'un secret connu de lui seul. Batsaïkhan savait depuis toujours que son compagnon était plus rusé et malin que lui et n'en prenait pas ombrage. Malgré toutes leurs différences, les deux hommes se respectaient comme de véritables frères.
— Capitaine, on nous attend plus haut, lâcha l'un des cavaliers Lanskars campé sur sa monture. Que faîtes-vous ?
— Juste une prière, lâcha Ginevra.
— Mouais, pas sûr que ça les aide, dit-il en crachant un énorme molar. On attend vos ordres capitaine.
— Que leur dieu leur vienne en aide.
— Aucun dieu ne pourra les sauver de nous, lâcha la Lanskar.

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