L'Etreinte de la Promise Chapitre I

11 minutes de lecture

Le glacial vent de Brétie, celui que l'on nommait communément "vandale des mers", ébouriffait la chevelure sombre d'un cavalier. Une dernière bourrasque manqua de peu à faire perdre l'équilibre à sa monture. "Sacré vent" lâcha-t-il alors spontanément. Campé sur son canasson, il trotta parmi les rochers jusqu'à atteindre le fond d'un ravin où coulait au milieu des cailloux un large ruisseau dont le lit suivait la géographie de la vallée.

Pendant une bonne partie de la journée, il suivit le cours de la rivière, ses yeux de loups scrutaient devant lui l'eau cristalline avec méfiance. Il connaissait les nombreuses et menaçantes légendes sur les créatures qui peuplaient les forêts de Brétie, mais la créature qu'il traquait ne trouvait pas de repère dans l'eau mais dans l'obscurité des ténèbres de la forêt. Soudain attiré par quelque-chose, il posa pied à terre. Il sortit son épée du fourreau qui était maintenu sur la selle de son cheval et s'avança vers la pente de la rivière. C'était un homme de grande taille, mince mais aux épaules puissantes, à la poitrine robuste, aux membres longs et noueux. Son front était bas et large, une profonde cicatrice lui saillait la joue comme un coup de couteau. Celles-ci étaient à peine dissimulées par une barbe de plusieurs jours, et ses yeux d'un noir profond semblaient couver quelque feu intérieur. Son visage, presque sinistre, était celui d'un homme rompu à l'art la bataille. Ses vêtements et son pourpoint chargé de clous ne pouvaient dissimuler les lignes dures et dangereuses de ses membres.

Plongeant ses longues bottes de cuir dans l'eau qui lui remontait jusqu'aux haut des mollets, il traversa le court de la rivière. Il était attiré par quelque chose d'imperceptible à un œil sans expérience. A un moment, légèrement distrait par le vol d'une libellule multicolore, il posa le pied sur une pierre glissante et se retrouva les fesses dans l'eau. Un cri rauque retentit soudain au-dessus de sa tête. Il leva les yeux, et aperçut un corbeau qui battait des ailes haut dans le ciel, à sa verticale, croassant sans cesse comme pour se gausser de lui. Il se releva, récupéra son épée, et poursuivit son investigation. Le volatile le suivait, restant toujours au-dessus de lui, rendant sa journée encore plus hideuse avec ses cris stridents et se moquant des efforts de l'homme en arme pour le chasser. Tentant de l'ignorer, il finit par trouver ce pourquoi il s'était trempé jusqu'aux os. Un crâne. Un crâne humain.

En l'examinant il apprit que c'était celui d'une femme, plutôt jeune. Il restait encore de la chair sur l'os, il était informe, comme si quelqu'un ou quelque chose avait appliqué une force telle que le crâne s'était déformé. La mâchoire était absente, et une large entaille couvrait le crâne du sommet jusqu'à l'orbite. L'homme rechercha le reste du corps, mais rien. Aucune trace. Ici il ne trouverait rien de plus. Ses sens exacerbés le guidaient déjà ailleurs. Quelque-chose était parvenu jusqu'à ses naseaux, et tel un animal il reprit la route pour suivre une nouvelle piste. Le corbeau quant à lui était encore là, à le railler. Cela dura des heures, jusqu'à ce que les nerfs du chevalier soient tendus à vif. A cet instant il aurait donné la moitié de sa maigre fortune pour qu'on lui permette de tordre ce petit cou noir.

— Bon sang ! jura-t-il dans une rage futile, en agitant son poing bardé de cuir vers le volatile aux cris frénétiques. Vas-tu te taire ? Va donc picorer dans les champs de blé des paysans. Avec tes jaquassements incessants tu me rappelles étrangement quelqu'un, ironisa-t-il intérieurement.

Il continua sa route jusqu'à ce que le soleil se teinte doucement d'une lueur rosée. Le bois se plongeait alors dans un mutisme assourdissant. Seul le pas léger d'un troupeau de bœufs qui broutaient non loin parvenait désormais jusqu'à lui. C'était l'automne, et la saison était déjà rude, seule une herbe fine d'une teinte un peu monotone, couvrait les larges ondulations qui s'étendait à perte de vue . Ces plis de terrain étaient si parfaitement égaux que jamais un homme peu avisé aurait eu une chance de trouver son chemin.

Alors que son regard s'étendait au loin, il se rendit compte que les différences de niveau entre les sommets étaient à peine perceptibles et un panorama plus ou moins étendu s'offrait à lui. Cette monotonie d'une nature spéciale avait son charme. Il se sentait invité par la montagne, beaucoup plus que par les horizons de la civilisation.

— Ça donne le vertige parfois, s'avoua-t-il. A marcher comme ça, en avant  dans cette montagne, j'éprouve l'illusion de croire toujours que je vais découvrir quelque chose de nouveau. En gravissant une petite hauteur qui borne l'horizon à un kilomètre ou deux. Je monte, et pourtant je suis encore étonné de me retrouver en face d'un spectacle absolument identique .

Le soleil se couchait teintant d'un or fugitif le vert et le bleu brumeux de la forêt. Le vent était encore plus fort ici, plus froid aussi.

— Il pourrait déplacer la montagne...

Il contemplait la mort du jour et inspira profondément, il ferma les yeux et huma l'odeur qu'apportait déjà le vent maintenant apaisé. Bien qu'il semblait méditer, tous ses sens étaient en alerte. Il resta là un moment puis décida de camper sur place. Rassemblant quelques pierres, branches et fétus de paille, il retira le gant de sa main et révéla un anneau orné d'une pierre. Il dirigea l'anneau vers le foyer et des braises en jaillirent.

Le soleil se couchait. L'astre embrassa une dernière fois la contrée de ses feux pourpres. Il prenait la forme d'une couronne posée sur la cime des mont désormais. Lui resta pensif face à l'immensité.

— Partout la même teinte, dit-il et ce même sommet qui paraît devoir dominer tout .

— On est pas grand chose quand on voit ça, répondit spontanément un homme qui approchait.

— Tu m'as retrouvé, lui répondit l'homme en arme.

— Évidemment ! Cette montagne c'est ma montagne. Tu n'aurais pas retrouvé ton chemin sans moi.

— J'aurais pu m'en sortir. Tu n'avais pas à me suivre.

— Que tu dis, l'ami. Ici on grimpe, on grimpe, et c'est encore la même chose, et ainsi de suite indéfiniment, en avant, à droite, à gauche . Sans moi tu crèverais avant la première lune. Les montagnes dorées te prendraient et te garderaient avec elles.

A l'abri sous un érable d'or et de rouge ils discutaient, alors que l'arbre faisait tomber comme de précieux joyaux son feuillage qui s'étalait devant eux, et les feuilles bougaient au gré des vents violents.

— Puisque c'est ta montagne. Tu dois savoir ce qu'est cette bête Aham ? Tu ne m'as rien dit à son sujet.

— Si je t'en avais parlé tu ne serais pas là !

Aham riait, mais ce rire était nerveux. C'était un homme de grande taille ce Aham, bâti finement, et richement vêtu pour quelqu'un de la région. Il allait sur sa monture d'un pas lent au milieu des fougères, il sentait le vent et tournait dans une direction puis dans l'autre. Le guide improvisé qu'il était, se trouvait emmitouflé dans sa cape aux mailles serrées et portait sur son dos un sac sur lequel était accrochée une louche pour remuer le repas du soir.

— Sommes-nous encore loin ?

— Non. Pas loin. On est à une bonne distance de Ragdheim. Pour cette bête, ils disent qu'elle aurait attaqué le bétail du village y'a plusieurs jours de ça. Des hommes sont partis pour la prendre en chasse, et ils ne sont jamais revenus.

— Et tu ne veux toujours pas me dire ce que c'est.

— Et bien, pour certain c'est un ours, avoua-t-il enfin. Pour d'autres un troll, ou un quelque-chose qui s'en approche. Moi je crois pas que ce soit un troll. Y'a pas de troll sur cette île. Ce que je sais en revanche c'est qu'ils l'appellent tous Addanc.

— Addanc, et rien de plus ?

— Oui. C'est tout. Tu sais quand j'étais petit à Laroque...

— .... Tu es de Laroque, toi ? le coupa Borias d'un air étonné.

— Évidemment, tu as vu ma tête ! Tu ne pensais pas que j'étais venu au monde sur cette île. Que les dieux me préservent !

— Tu sais d'où je viens n'est ce pas ?

— Je sais. Évidemment que je sais. Je sais aussi qu'on n'est pas censé être ami. Moi je ne veux pas me créer plus d'ennemis, et puis toi et moi on a rien à voir avec la guerre qui a opposé les deux maisons des Galliens. Tout ce que je connais de cette guerre c'est que mon père y a laissé sa vie. De mon côté je n'en ai rien à foutre des Laroques, ni des Brétois. Je suis trop malin pour laisser un orgueil mal placé s'immiscer entre nous mon ami. Et toi Borias, que te dis ton orgueil ?

— Je dirais que c'est la chose la plus sensée que tu es dit jusqu'ici Aham. Tout ça est bien loin maintenant.

Le guide souffla, soulagé d'avoir évité une discussion houleuse avec le mercenaire.

— Enfin, pour en revenir à mon histoire, sache que lorsque j'étais enfant, il y avait dans les montagnes de cette bonne terre de Northumbrie un ours, aussi gros qu'un ogre cornu, et il terrorisait tous les habitants. Il a même fallu l'intervention de prêtresse de la flamme blanche pour nous en libérer. Je crois que c'est ce genre de bestiau qui terrorise ces pauvres gens. Rien qu'un gars comme toi puisse craindre. D'après ce qu'on dit avant tu étais un chevalier, et certains disent même un porteur d'anneau saint qui plus est. Une prière, et tu n'en fera qu'une bouchée.

— Si c'était si simple...

— Si ?

— Le dieu que je prie ne répond pas toujours à mes prières, pas comme avant.

— Ah... Ça ne marche plus comme avant c'est ça ? Il parait que ça marche moins passé un certain âge.

— Ça ne marche pas comme ça, lâcha-t-il en riant, le premier depuis longtemps. C'est une histoire de foi...

— Oh ! Alors tu as perdu la foi. On est mort alors ! Moi je ne suis pas le plus doué tu sais pour ce genre d'affaires. Je suis ici depuis un certain temps tu sais, je connais la région, je guide comme je le peux et c'est là mon seul talent. Le reste ne nous aidera pas. Même mon charme naturel ne nous sera pas utile contre Addanc et il n'est plus très loin. Il a déjà dû nous flairer.

— J'ai encore quelques trucs.

— Quelques trucs ?

— J'ai mon épée, mon bouclier et quelques talents.

— Vraiment tu en es sûr ?

— Non, pas vraiment. Disons que je suis plus un cheval de trait qu'un étalon désormais.

— On s'est mis dans une sacrée merde alors, Addanc c'est pas juste une histoire qu'on se raconte au coin du feu Borias, c'est...

— Ne parle plus !

Soudain attiré par quelque-chose, Borias coupa court à leur conversation. Il sortit son épée du fourreau qui était maintenu sur la selle de son cheval et s'avança vers la pente de la rivière. Aham l'observait muet. Alors que les brindilles claquaient et crépitaient, Borias concentrait son attention sur le moindre son, la moindre odeur. Le corbeau n'était plus là, et pourtant il pouvait encore entendre son croassement au loin. Il avait quelque chose de rassurant à cet instant.

— Il n'est pas loin. Parle à voix basse.

— Dis-moi, avant que cette maudite bête ne vienne, qu'est-ce qui t'as mené jusqu'ici ?

— Tu te tairas ensuite ?

— Peut-être. Peut-être pas. Parler me rassure. Alors ? La grande cité de Briva n'était plus à ton goût pour que tu viennes te perdre ici ?

— Trop de souvenirs, trop civilisée pour un homme comme moi. A vrai dire ce pays me répugne. Partout, il y a ces visages banals, ces gens, ces hommes et ces femmes ordinaires suffisants, et indifférents. Ils cachent leur immonde nature sur l'autel de la civilisation. Derrière un masque, ils se sentent en sécurité comme si on ne pouvait voir ce qui se cache au travers. Ils oublient la misère des autres, la dissimulent, ils oublient ceux qui gisent sous la terre.... J'avais envie de quitter cette terre de mort, j'avais, j'ai perdu ceux qui étaient ma famille alors, désormais j'erre, je cherche une vie plus noble. C'est ce à quoi doit aspirer chaque chevalier, et pourtant... Enfin, ici ou ailleurs ça m'est égal.

— Cette guerre n'était qu'un gigantesque gâchis de vie. La gagner était impossible.

— Ce ne fut pas une victoire... pour personne, pas pour moi.

Alors qu'ils devisaient, le corbeau au loin s'était tue, et un beuglement d'horreur parvint aux deux hommes qui se relevèrent en sursaut. L'épée à la main, Borias tenta de monter sur son cheval, mais il refusa son maître, et s'ébroua en tout sens. Borias, d'une caresse sur le museau, calma sa bête, et comprit qu'il devrait continuer à pied. Se tournant vers le foyer, il en extirpa une grosse branche afin de s'en servir de torche et fixa Aham.

— Nous allons survivre à cette nuit tu crois ?

— Nous allons survivre à cette nuit, le rassura Borias.

— Tu sembles si calme l'ami. C'est effrayant.

— Je crois que je retrouve cette sensation.

— Laquelle ?

— Celle qui précède une bataille.

— J'ai connu ça aussi, pendant la guerre de couronnes des trois Rois, et je n'ai jamais aimé cette sensation. Je tremblais comme un gosse putain, dit-il en buvant une lampée de sa boisson.

Il tendit sa gourde et Borias prit une lampée. L'alcool était âpre et sec mais il réchauffait les os. Et c'était tout ce qui comptait à cet instant.

— Tu l'as aimé, cette vie, cette vie de soldat ? Demanda Borias.

— Oui. J'ai honte, mais oui. C'était avant d'être ici, avant cette montagne... Ça a changé, maintenant, je suis un homme différent. Je ne veux plus risquer ma vie pour l'intérêt d'un homme qui ne cherche qu'à exploiter les hommes comme moi. Et pourquoi... Rien, je n'ai rien gagné ! j'ai tout perdu. Mais j'ai changé, l'ami. Toi tu l'as aimé aussi, comme beaucoup d'entre nous. Mais as-tu changé toi aussi.

— Je ne crois pas. Je suis toujours un homme mauvais.

— Ton chemin peut changer.

— Mon chemin est jonché de vieux fantômes.

— Je sais. J'ai entendu des histoires à ton sujet. Des mauvaises, et quelques bonnes. Mais je sais que tu as traversé ce chemin comme un homme, comme un guerrier.

— C'est que je suis un guerrier, un chevalier...

— Je crois qu'il te faut une femme, railla-t-il. Il y a une chose que je peux te dire, peu importe d'où tu viens, ce que tu as fais, quand une femme rentre dans ta vie, cela change tout.

— Dis moi, tu crois aux dieux ?

— Je n'aime pas que tu parles de ça, alors qu'on doit affronter une bestiole comme Addanc, marmonna-t-il. Enfin, je crois en toi, l'ami. Je crois en notre survie. Et je me dis que j'ai été fou d'accepter de t'aider, et tout ça pourquoi ? Un peu d'or, et l'approbation de ces demeurés de pecnos.

— Ça veut dire que tu as la foi ?

— Ça veut dire que j'espère Borias, et rien de plus.

— Alors je veux bien croire que nous allons réussir.

— Tu es un fou Borias, un putain de fou, mais je t'aime bien. Allons tuer cette saloperie.

— J'irais seul, toi tu resteras ici. Garde les chevaux, je dois faire ça seul. Après tout c'est pour ça qu'on me paye, dit-il d'un sourire carnassier.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Yann Loire ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0