L'Etreinte de la Promise Chapitre III

8 minutes de lecture

Dans les champs de Faroe la brume de l'aube, opaque et humide, s'accrochait à la cime des tilleuls, des bouleaux, et des chênes massifs qui formaient une épaisse voûte de plomb. Les montagnes qui surplombaient ce paysage abritaient une vallée vaste et escarpée où se dressait la ville de An-Faris, dont l'architecture était la plus prodigieuse de l'archipel.

Le jour s'était levé depuis un moment mais les brumes matinales semblaient vouloir s'attarder comme si la région avait du mal à se réveiller d'un sommeil profond. L'haleine glaciale des petits matins annonçait les rigueurs d'un hiver qui ne tarderait pas à arriver. Une femme était arrivée bien plus tôt, avant les premières lueurs du soleil. A pas feutré, elle s'était installée au chevet de son lit, et l'observa, avec la plus grande discrétion. Son arrivée, a peine aussi audible que celle d'un chat sortit Borias de son long sommeil. Le mercenaire gardait les yeux clos et tentait de se rendormir, en vain.

Depuis la fenêtre de l'auberge, il entendait le retour des navires qui appareillaient. Au port, il y avait là des hommes de toutes les nations, des Galliens, des Ibériques, des Germarks, et quelques fugitifs de Northumbrie. On entendait, à côté du lourd patois Gallien, retentir les syllabes Germarks bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons de Brétie se heurtaient aux consonnes des marins, âpres comme des cris d'ours. Dans la foule, le Northun se reconnaissait à sa taille mince, Le Germark à ses épaules remontées, le Gallien à ses larges mollets. On pouvait voir des soldats du fils solaire venus en mission pour le compte du pape balancer orgueilleusement les plumes de leur casque. La ville vivait, et vibrait au rythme du tohu-bohu de ses habitants.

Borias, enveloppé dans ce bain sonore songeait à la montagne, lui qui avait toujours abordé l'inconnu avec imprudence pensait qu'il avait été trop sûr de lui et que cela aurait dû lui coûter la vie. Allongé sur un lit de paille, il finit par replonger dans un rêve réconfortant. Depuis plusieurs jours, il cherchait à se remettre de son terrible combat face à "Addanc". La prime qui lui avait été promise fut doublée lorsque Mieszko, le Burgrave de la ville, eut vent que le mercenaire avait occit non pas un ours mais un Erote, un monstre vampire.

La nouvelle s'était répandue comme le feu d'une traînée de poudre. Les hommes de l'archipel étaient durs et entêtés mais ils avaient le sens de l'honneur, et savaient récompenser la bravoure. Un fait auquel Borias n'était pas habitué sur le continent. La somme qu'il avait reçu avait payé les frais de son séjour à la licorne noire, une auberge servant également de bordel. Un autre cadeau du Burgrave Mieszko pour remercier le mercenaire, mais l'homme savait comment tirer habilement parti d'un tel événement. Rien n'était gratuit avec lui comme partout sur l'archipel. Et ça comme partout sur le continent.

Les médecins et guérisseurs s'étaient succédé afin de le remettre sur pied. Ludmila, une herboriste, était restée à son chevet, et cela depuis qu'il était revenu miraculeusement de sa traque. Pendant qu'il dormait, elle regardait affectueusement le visage crispé du guerrier encore marqué par des spasmes fulgurants de douleur.

Après un moment, il reprit lentement conscience, mais sa blessure à l'épaule et à la tempe le faisait encore souffrir. Au prix d'un grand effort, Borias, repoussant la peau de bélier jetée sur son lit, se releva. Il était agacé, envahi par le vacarme provoqué par la populace qui gâchait sa convalescence. Tout était flou autour de lui, et brusquement il porta sa main à sa tête. Ses doigts parcouraient la blessure à la tempe, la plaie était encore fraîche, rougeoyante, et gonflée. Un fragile filet de peau avait commencé à se reformer autour de la plaie qui le lancinait.

— J'étais à la recherche d'un remède pour apaiser vos douleurs, lui apprit une douce voix féminine. Je crois avoir trouvé quelque chose qui pourrait vous aider.

Borias se tourna dans sa direction, malgré sa vision nébuleuse, il remarqua sa peau d'ivoire qui laissait penser qu'il avait face à lui une authentique native de la région. Comme toutes les femmes de son genre, elle était grande, souple, voluptueusement sculptée, ses cheveux formaient un gros amas d'écume rousse, au milieu duquel brillait un émeraude étincelant. Doria se tenait droite et haute devant lui, et malgré son vêtement bon marché, ses traits nets, et ses yeux gris bleus perçants, n'étaient pas ceux d'une paysanne ordinaire.

— A qui ai-je l'honneur ? Demanda le mercenaire encore hagard.

— Ludmila, répondit-elle déconcertée. Je m'appelle Ludmila, répéta-t-elle en tirant des ustensiles de son sac.

C'était la première fois qu'il lui adressait la parole.

— Vous êtes l'herboriste. Votre voix est plus agréable que les jours précédents.

— Celle-là a dû s'absenter, c'est moi qui vais m'occuper de vous désormais.

— L'homme qui était avec moi, Aham ? Où est-il ?

— En vie, et ivre de votre bataille. Il se vante partout d'avoir combattu lui-même la bête et de vous avoir sauvé la vie.

— Ce bougre, lâcha joyeusement Borias. Je suis content qu'il soit en vie.

— Personne ne le croit, lui révéla-t-elle. Tout le monde sait que c'est un couard, mais il à un côté étrangement attachant, lui glissa-t-elle en souriant.

La discussion tourna court, Ludmila, l'air gênée s'agenouilla au pied du lit, posa un mortier alors que les yeux de Borias s'égaraient sur le décolleté de la jeune femme qui laissait admirer une poitrine parfaitement formée. Bien qu'il était encore sous l'emprise de nombreux psychotropes, l'aréole rosée de ses seins à demi-découverte fit battre sauvagement le sang dans les veines du mercenaire. Grande, mince, elle avait tout ce qu'il fallait pour mettre un homme à genoux, songea Borias.

En pierre volcanique noire, le mortier de Ludmila fut rempli d'une pincée après l'autre de baie rouge, vertes, et bleues, de fleurs jaunes, violettes et indigo aux pétales soyeux, de curieux fagots de branches séchées, qui semblaient avoir été suspendus depuis des mois aux poutres d'une cabane de chamane. Borias ne posait pas de questions, Ludmila, elle, restait silencieuse, concentrée sur son labeur. Elle sortit une série de petites fioles et versa quelques gouttes de différents liquides, chacun d'une couleur significative, ambré, brun, verdâtre. Avant même d'être écrasé, le mélange dégagea un parfum si doux, pénétrant et enivrant que Borias eut l'impression que la fraîcheur printanière des sous-bois des steppes envahissait sa chambre.

— De la mauve douce infusée ?

— Exact. Très utile pour lutter contre les infections.

Soudain une odeur âcre vint gâcher ce moment, et remua les naseaux du mercenaire qui se fendit d'une grimace simiesque.

— De l'ail, depuis que vous avez tué l'Erote, les gens sont devenus fous. Les paysans comme les nobles mangent de l'ail à tous les repas. A l'heure du marché on voit maintenant des couronnes d'ail aux cou des marchands. J'ai même entendu dire que les femmes du bordel enfonçaient des têtes entières... lâcha-t-elle à moitié honteuse avant de se raviser. En tout cas, la ville empeste l'ail désormais.

— Et ils pensent être à l'abri des Erotes ou des vampires ?

— Ça en a convaincu plus d'un.

— Je ne parierais pas une couronne sur de telles absurdités.

— Moi non plus, avoua-t-elle d'un léger sourire. Pourtant un des marins venu d'Ibérie affirme que vous lui auriez soufflé l'idée. Et cette idée a séduit toute la ville. J'ai même vu le burgrave se balader avec un collier d'ail autour du cou pas plus tard qu'hier.

— Même si mille personnes croient en une absurdité, cela reste une absurdité.

— Et bien cette absurdité s'est répandue en tout cas, jusqu'ici. En bas tout le monde y croit. Et croyez-moi, si l'odeur vous gêne ici, alors il ne vaut mieux pas descendre.

— Et ici où sommes-nous ?

— À la licorne noire, une auberge, et une maison de plaisir.

Le mercenaire se renfrogna.

— Le burgrave pensait que cela vous plairait. Je ne sais pas si c'était ironique, où s'il le pensait vraiment.

— Oui, il a toujours eu un humour désopilant.

Borias observait la jeune femme, le teint empourpré.

— Je peux te poser une question ?

— Oui ...

— Tu n'as pas peur, ici ?

— Pourquoi ça ?

— Il y a ici des hommes de tous les vices, et une jeune femme comme toi, ce ne doit pas être simple de rester ici.

— Pourquoi me demander ça ? Cela fait partie de ma tâche, pour le reste, cela importe peu. Je n'ai pas peur de ces hommes, et de ce qu'ils ont entre les jambes. Pourquoi s'enquiquiner avec la peur ?

— La peur est une bonne chose, dit le mercenaire.

— Je ne m'attendais pas à ça, surtout venant d'un homme de votre condition.

— Et de quelle condition parles-tu ?

— Et bien, un mercenaire, dit-elle à mi-voix. On raconte partout que vous n'éprouvez pas d'émotion, et encore moins la peur.

— On dit aussi que je suis une sorte de monstre venu de l'autre bout du continent.

— Alors, lorsque vous avez combattu le vampire...

— L'Erote, rectifia Borias. Si j'avais rencontré un véritable vampire, l'issue aurait été bien moins certaine.

— Vous étiez terrorisé ?

— La peur oblige à être prudent, c'est à elle que je dois ma survie. La terreur non, c'est un poison qui paralyse les membres et obscurcit l'esprit.

— Moi je suis terrorisé rien que de penser à cette chose. Mais je pense qu'elle aussi à eu peur lorsqu'elle vous à rencontré...

— Peut-être. Pour moi la peur est une esclave qui n'aspire qu'à devenir la maîtresse. Et c'est une terrible maîtresse.

— C'est donc ça qui vous différencie des autres, vous la défiait et la gardait enchaînée, lâcha-t-elle tandis qu'elle finissait de préparer sa mixture. Alors elle est toujours là... à vous ronger, conclut-elle.

— Oui, c'est sûrement quelque chose comme ça.

Il décela un certain jugement dans ses mimiques

— Ce que je te dis ne semble pas te plaire.

— Je ne te juge pas.

— Tout le monde juge, que ce soit en bien ou en mal.

— Je pense simplement que vous détestez ce que vous faites. Et pourtant étrangement vous aimez ça.

— Vraiment ?

— Je tente de ne pas haïr les hommes comme vous, mais ce n'est pas simple. Tuer, cela semble si facile pour vous. Et cette créature que vous avez combattu. Cette chose était si terrifiante et pourtant elle aussi voulait vivre.

— J'apprécie ton honnêteté. je crois, ironisa-t-il.

Ludmila sourit, puis elle se tut. Elle trempa un bouquet d'herbes vertes qu'elle apporta jusqu'à une chandelle posée sur une tablette pour le brûler. Elle souffla vigoureusement afin de disperser l'épaisse fumée dans la pièce. Borias avait les yeux irrités, son cœur s'emballait, lui qui battait d'ordinaire bien plus lentement que celui d'un homme normal, il tambourinait maintenant dans sa poitrine. Ludmila trempa un bout de son doigt dans l'onguent. Elle se mit à masser la tempe meurtrie du mercenaire, délicatement, comme si elle maniait une plume, en cercle concentrique. Son autre main était posée sur sa poitrine comme si elle se prêtait à un rituel chamanique.

Un léger murmure vibrait dans la gorge de l'herboriste, comme si elle récitait une invocation. Complètement enveloppé par une fumée enivrante, Borias contemplait, subjugué le cérémonial de la guérisseuse. Même s'il ne comprenait pas ce à quoi elle s'adonnait, il n'était pas insensible à l'étrange beauté qui se dégageait de cette scène.

Son rythme ralentit sobrement, et le mercenaire sombra inexorablement dans un sommeil réconfortant. Quand la fumée se dissipa enfin, Ludmila s'interrompit. Le silence régnait, Borias était étrangement calme, allongé sur le lit dans une attitude qui ne révélait aucun signe de souffrance. Bien que la blessure était encore là, la douleur avait presque disparu. Sa main était posée sur celle de Ludmila qui se pencha lentement vers lui.

— Reste près de moi.

— Il faut que je m 'en aille guerrier.

Il secoua la tête.

— Borias, je m'appelle Borias.

Elle sourit. Elle obéit, et laissa sa pudeur lui échapper comme un manteau.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Yann Loire ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0