L'Etreinte de la Promise Chapitre V
Borias était saoul. Pas assez saoul pour que ça lui cause les problèmes qu'engendre l'abus de boisson, mais assez pour qu'il ne s'en pose pas. Du moins c'est ce qu'il pensait, tout en contemplant les reflets ambrés de sa bière. Une bûche dans l'âtre réchauffait ses os. L'odeur de sueur des marins, des repas oubliés, et de l'ail moisi offrait une consistance à l'air ambiant.
Plusieurs groupes fusionnaient, se rassemblaient selon leur nations dans un brouhaha incompréhensible. Les hommes s'enivraient, ils mangeaient prostrés autour de grands plateaux, ils tiraient à eux les morceaux de viande, et s'asseyaient appuyés sur les coudes, dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les derniers venus, debout, regardaient, et attendaient leur tour.
La flamme dans l'âtre oscilla sous l'effet d'un léger vent glacial quand un nouvel arrivant ouvrit la porte. Les conversations s'étaient interrompues, puis l'homme grommela quelques excuses, et s'avança vers le comptoir. Borias sirotait toujours sa bière. Les filles en dentelles beuglaient elles aussi, tout en montrant leur atours. "On m'a mordu le cul !!" criait l'une d'elle sous les rires hilares des clients. Borias l'a considéra d'un coin de l'œil. Elle portait de fins linges qui s'arrêtaient au-dessus des genoux. Ses cuisses étaient beaucoup plus larges qu'il ne l'aurait cru, grasses, blanches, obscènes, poudrées de talc pour rendre encore plus blanche leur lividité, il émanait quelque chose de cadavéreux dans cette blancheur excessive. "De vraies cuisses de putain" pensait-il. La boisson venait le cueillir lentement.
Trop occupé à observer ces larges cuisses, il ne remarqua pas la présence du nouvel arrivant. Celui-ci avait pris place à côté du sorceleur. Il était aussi grand que le lui, mais plus massif. Il avait beau être gras et bedonnant, chacun de ses mouvements trahissait un magnétisme dynamique et subtil, que l'on retrouvait dans ses yeux perçants, brillant de vitalité en dépit de la faible clarté des candélabres.
— Alors vieux loup, lâcha l'homme encapuchonné.
— Hum ? Ah... Mieszko, quel honneur de te voir ici.
— L'honneur est pour moi Borias. Tu t'es enfin remis de tes blessures. Je suis rassuré. Comment aurais-je fait si j'avais perdu le nouveau héros de ma ville.
— Bien le bonsoir mon seigneur. Alors comment on t'appelle ? lui demanda l'une des catins de la licorne noire qui ne l'avait pas reconnu.
Mieszko s'enfila une chope de bière, et se pencha vers la jeune fille à peine sortie de l'adolescence.
— Je n'ai aucune pièce pour toi mais sache qu'on m'appelle l'anguille jolie jeune dame.
— Sûrement à cause du côté gluant ! ironisa-t-elle.
— Tu es dénué de tout raffinement toi, je me trompe ?
— Mais elle a de l'esprit, rectifia Borias.
— Je ne suis pas ici pour ça, tu peux disposer gamine.
— Et qu'est-ce qui t'as mené jusqu'ici ? Lui demanda Borias alors que la jeune femme repartit l'air empourprée.
— Une affaire qui requiert ton savoir-faire.
— Un contrat. Bien. La moitié maintenant...
— Un autre verre peut-être ? le coupa le burgrave. Un verre pour notre héros, et un autre comme celui-là pour moi, commanda-t-il au maître des lieux.
— Tu es passé à très peu du repos. Je dirais un long repos mais un homme dans ta condition j'imagine que tu ne pouvais faire autrement.
— Ma condition, se renfrogna le mercenaire.
— Et bien tu as vieilli mon ami, tu ne le vois peut-être pas mais tu vieillis. Comment va ton épaule ?
— Presque guérie, répondit Borias. Mais avec ce temps, elle me fait mal.
— Et ça ne changera pas. Quel âge as-tu ?
— Un certain âge...
— Un jour tu verras, tu auras mal tout le temps, ironisa-t-il.
— J'exulte d'avance.
— Et ta tête ? C'était cette vilaine blessure qui posait le plus de soucis m'a-t-on dit.
— Trois centimètres plus profondément, et j'aurais été guéri à tout jamais de la douleur. Et pour l'épaule six centimètres plus à gauche, j'aurais pu perdre l'usage du bras.
— Sois content d'avoir mal alors, plaisanta Mieszko. Si tu souffres, c'est qu'au moins tu es en vie. Et comment va cette fille, cette herboriste, elle fait des merveilles à ce que j'ai entendu dire.
— On ne peut rien te cacher.
— A part son nom ?
— Ludmila. Elle s'appelle Ludmila.
— Jamais entendu un nom par ici. Où est-elle ?
— Partie.
— Tu l'a contrariée.
— Je ne peux pas rester sur cette île, et ça ne lui a pas plus. Elle a pris la mouche. Elle a fini de prodiguer ses soins, et elle a filé.
— Tu appartiens à la route mercenaire. C'est comme ça.
— J'ai pensé qu'elle comprendrait, qu'elle accepterait.
— Certaines femmes attendent, comment dirais-je ? dit-il en se frottant sa barbe drue, une certaine forme de respect de la part des hommes. Et là, tu as jeté ses rêves avant même qu'il ne commence à germer. Elle se sent humiliée, méprisée, elle va te haïr. Pire que ça, elle va faire tout ce qui est en son pouvoir pour gagner ton coeur.
— Tu parles en connaissance de cause j'imagine.
— Ah, et bien à vrai dire, oui, un peu oui.
— Je trouve que ça ne rime strictement à rien. Je vois en quoi gagner mon coeur lui servirait si elle me déteste.
— Et bien c'est simple. Pour pouvoir être en position de te mépriser. Tu ne connais vraiment rien aux femmes ? Demanda-t-il en engloutissant sa bière.
Mieszko demanda deux autres bières.
— J'ai connu des femmes, rétorqua Borias.
— Mais je sais que n'en n'a pas connu des comme elles.
— Je sais surtout que je n'ai pas de temps pour ces enfantillages. Je devrais lui présenter des excuses c'est bien ça ?
La boisson faisait parler ce qui était dissimulé.
— Et lui faire ainsi savoir que tu es conscient de l'avoir humiliée ? Mon ami, il y a de cruelles lacunes dans ton éducation !
Et ainsi les deux hommes s'enivrèrent et parlementèrent pendant des heures sur les femmes, le sens de la vie et tout ce que l'alcool délit.
— Bon ! Et si nous revenions à ce contrat hein ?
— Ah c'est vrai ! Là, tiens, le tiers ce soir, le reste quand tu auras fini. Tu pars demain.
— Demain ? Pourquoi une telle précipitation ? Il y a là comme une anguille, je me trompe ?
Mieszko sourit.
— Tu seras payé le double que pour ton premier contrat.
— Autrement, en bon marchand tu sais marchander. Je t'écoute.
— L'ordre des soldats du fils solaire
— Sans moi.
Borias s'était levé.
— Attends, attends.
— Que veux-tu que je fasse de ces fous du bûcher ? Les tuer ? Non Mieszko, pas question.
— Pire que ça.
Borias arqua un sourcil.
— Je veux que tu les aides à terminer une sale affaire. Après tout, tu me dois bien ça.
— Et qu'est-ce que je te dois ?
— C'est l'argent de cette ville qui paye ton séjour, tes soins. Enfin Borias, et puis nous sommes amis hein ? Bon. Allons. Écoute-moi.
Borias se rassie.
— Qu'est-ce que tu as fais Mieszko ?
— J'ai été imprudent. Avant que tu n'arrive, j'avais envoyé la prime sur le continent, celle pour Addanc.
— L'ordre a répondu à l'appel d'une simple bête.
— Je savais que ce n'était pas qu'une bête. Je savais qu'il y avait des nocturnes, des vampires sur cette île, mais je ne pouvais pas le prouver.
— Et tu as fait appel à ces fous.
— Je ne pensais pas que cela fonctionnerait, mais des hommes ont répondu à l'appel. Ils sont venus ici même. La plupart sont morts en traquant la bête. Et puis tu es arrivé, et ça à tout changé.
— Pourquoi ne sont-ils pas repartis ?
— Ces hommes-là, cet ordre, ils ont trouvé une autre cible. Une cible que je leur ai donnée certes, mais pas comme je le voulais. Celle-là je cherche à l'éliminer depuis encore plus longtemps. A l'Est, il y a un village perdu dans les bois. Là-bas on raconte qu'une sorcière sévit. Grâce à elle le village ne subirait aucune attaque que ce soit des nocturnes ou quelques autres saloperies qui errent la nuit. C'est une sorcière. On raconte qu'elle pratique des rituels afin de garder ce village hors de danger, mais on dit aussi qu'elle a maudit cette ville. Le problème c'est qu'à part les rares paysans qui viennent parfois livrer leur marchandises ici, personne ne sait où se terre ce village. Et eux ne disent rien.
— Et alors, pourquoi ne pas avoir mis de prime sur sa tête à elle.
— C'est que je n'ai aucune preuve tangible que ce soit une vraie sorcière. Et tu sais comment sont les petites gens, je me mettrais une partie de la ville à dos si j'enfermais des paysans sans raison, juste pour les "questionner".
Borias se leva à nouveau.
— Et tu as envoyé l'ordre des soldats du fils solaire à leurs trousses.
— Je pensais qu'ils étaient plus censé que ça mais... Hier, alors qu'ils étaient à la recherche d'un indice ils ont traînés une femme, une paysane dans une cellule où trois d'entre eux l'ont battue de manière totalement gratuite et puis, le reste Borias... avoua-t-il honteux. Ils lui sont tombés dessus comme des animaux...
— Je ne veux pas entendre ça Mieszko rugit Borias.
— Tu vas pourtant m'écouter. Écoute, les remords me transpercent le cœur, Borias. Ils lui ont donné des coups de poing, ils l'ont mordue. Ils lui ont tailladé les fesses avec leurs couteaux aiguisés, et l'ont forcée à commettre des actes inavouables. Puis ils l'ont abandonnée sur le sol de la cellule, étendue sur la pierre froide dans son sang et son vomi. Elle est restée là et, environ une heure plus tard, elle est parvenue à s'échapper. Ils l'ont laissé partir comme tu t'en doute. C'est là qu'ils l'ont pris en chasse.
— Tu sais que peu importe s'il y a une sorcière, un lutin, ou dieu sait quoi, ils pourraient incendier le village tout entier.
— On peut dire que la situation m'a échappé, lâcha-t-il d'un sourire inquiet.
Il enfila sa bière d'un trait.
— Rassis-toi Borias. Voilà, comme ça. Je te le demande, aide-moi. Ils sont partis hier. Suis-les et trouve le village. Si la sorcière est bien une sorcière, alors fais ce que tu sais faire.
— Et dans le cas contraire ?
— Essaye de convaincre ces hommes de ne pas tout raser.
— Dis-moi, jusqu'à quel point tu me prends pour un con ?
— Comment cela ?
— Quelles sont mes chances de succès selon toi ?
— Cela dépendra de la nature de cette sorcière.
— Disons qu'il n'y pas de sorcière, et juste des fanatiques armés comme s' ils allaient mener une guerre, et qu'ils n'auront devant eux que des paysans et un mercenaire vieillissant.
Mieszko se frotta la barbe.
— Alors je dirais que tu n'as aucune chance.
— C'est bien ce que je pensais.
— Mais ce n'est pas une raison pour refuser.
Le burgrave opina du chef.
— Si il n'y a pas de sorcière je double ta somme Borias, en souvenir de notre amitié.
— Tout s'achète hein Mieszko, que ce soit à l'aide d'argent, de gloire, ou de pouvoir.

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