L'étreinte de la Promise Chapitre VI
Borias appliquait de l'huile de clou de girofle le long de la lame de son épée. Cela offrit au métal un éclat d'éclair d'azur et de pourpre qui miroitait sur le visage buriné de Borias. Ensuite il tapota légèrement une boule le chiffon le long de sa lame. Répartissant de la poudre uniformément, il utilisa ensuite un chiffon pour frotter doucement la poudre sur la surface. Cette poudre absorba toute huile et humidité existantes sur la lame. La poignée avait accumulé de la saleté et de la sueur, pour la nettoyer, il humidifia légèrement un chiffon avec un savon et essuya la poignée, en s'assurant qu'elle était complètement sèche pour éviter les dommages causés par l'humidité.
Ses gestes étaient précis, lent, et contrôlés. Après avoir soigneusement nettoyé son arme, Borias prépara les quelques affaires qu'il emporterait avec lui. Des provisions, une cape doublée de fourrure pour se couvrir la nuit, des bottes et ses anneaux. Il voyageait toujours léger. Avant de partir, il jeta un coup d'œil par une fenêtre de sa chambre. Le soleil se levait. De l'autre côté des murailles de la ville, le vent fouettait les vastes étendues vertes. Quelques flocons s'échappaient, et apportaient la promesse d'une journée glaciale. L'épais manteau nuageux supprimait le ciel au-dessus de la terre, et le monde ainsi, baigné dans une lumière grisâtre, semblait comme épuisé, à bout de souffle. Une forme sombre se dessinait dans le ciel brumeux de l'île, c'était celle d'un corbeau. Battant des ailes l'animal croassa et vint se poser sur un toit, non loin de la chambre de Borias. L'animal semblait l'observer de ses yeux noirs. Il y avait chez lui une force mystérieuse, et Borias le considéra un instant. Leurs pupilles se croisèrent et le mercenaire comprit qu'il retrouvait un vieil ami.
— Je vais certainement passer une longue journée, lui concéda-t-il.
Une fois prêt, il quitta les lieux. Retrouvant sa monture, il se retrouva rapidement au milieu de la foule. Perdu dans le dédale de la ville, il ne savait pas dans quelle direction aller. Se penchant du haut de son cheval pour demander à un passant des renseignements, Borias n'eut pas à insister. Un attroupement s'était immédiatement formé autour de lui offrant toutes sortes d'indications aussi détaillées que contradictoires. De toute évidence la présence de l'ancien chevalier ne passait pas inaperçue.
Suivant les conseils d'un vieillard, il s'enfonça dans les entrailles de la ville pour finir au détour d'un chemin par atteindre la porte nord. Lorsqu'il passa la grande porte, la voie l'attendait. Au dehors un froid s'était installé. Et le silence se faisait maître. Borias se retrouva alors dans une mer de brume. Les oiseaux ne gazouillaient pas. Les chiens n'aboyaient pas. Dans la solitude et l'intimité qu'offraient les arbres et les fourrés, le mercenaire sentit une certaine forme de sérénité s'emparer de lui. Subitement il sentit quelque-chose autour de lui, mais il n'y avait rien. Seul un corbeau agitait des branchages au-dessus de sa tête. Alors il comprit.
Ce volatile n'était pas un oiseau sauvage, mais un espion. Entendant un léger craquement de branche que l'on brisait, il préféra faire semblant de ne pas s'en apercevoir et poursuivit son chemin. Le corbeau chaperonna sa route la journée durant dans le silence, et enfin il finit par s'envoler au-dessus des lueurs spectrales des arbres pour plonger et se poser sur un arbre mort.
Les branches de celui-ci se tordaient pour se lover tels des serpents. Sous chacune d'elle se balançait des âmes libérées du tourment. Il y en avait une dont la chevelure souillée de terre lui retombait sur la poitrine et dissimulait son visage. Un homme, moins chanceux, avait subi ce qui était nommé dans la région "le faucon de sang". Ses côtes, une à une, saillissaient sous sa peau tendue, comme les ailes d'un oiseau. Du sang noir coulait et formait des stalactites au bas de ses bottes qui pendaient toute droite.
Cent pas plus loin, Borias en vit deux autres, puis, tout à coup, lui parut-il voir une longue file de cordes supportant des innocents. Certains étaient morts depuis la veille, d'autres depuis moins. Mais ils avaient tous le visage tordu, crispé, affublé d'une horrible grimace. Ils se balançaient au vent, tandis que sur leur tête des bandes de corbeaux tournoyaient dans l'air, sans jamais s'arrêter. Ainsi agissaient les disciples du fils solaire quand ils prenaient en chasse ceux qu'ils jugeaient impures. Ils espéraient par cet exemple terrifier les autres, et trouver ainsi rapidement le repère de la sorcière. Borias poussa sur les éperons et galopa à toute vitesse à travers le bois.
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Le galop rapide de chevaux résonnait parmi les grands arbres. Une chute lourde, un cri désespéré. Se dégageant de son cheval agonisant, sa cavalière se releva en titubant, c'était une frêle jeune fille portant des sandales et une tunique en lin nouée à la taille. Sa chevelure blonde tombait sur ses épaules blanches, et ses yeux étaient pareils à ceux d'un animal pris en chasse.
Elle n'eut par un regard vers l'épaisse broussaille cernant la petite clairière, ni vers les eaux bleutées venant lécher le rivage derrière elle. Les yeux dilatés, en alerte, paniquée, elle fixait avec une intensité angoissée le cavalier qui fendait l'écran de végétation et mettait pied à terre devant elle. Il restait immobile, l'air sombre, étincelant dans sa cuirasse, sa cape claquait au vent autour de lui, et laissait admirer son écusson, un soleil d'or sur fond rouge. La jeune fille implora l'homme, mais il demeurait muet à ses lamentations.
— Je ne sais rien, mon seigneur. Je vous le jure !
Il fit un pas, et un sourire édenté se dessina rapidement sous son morion. Il était toujours muet. Il s'approcha un peu plus et sortit une lame de son fourreau, son attitude était sinistre et son dessein aisément imaginable. Soudainement la jeune fille entendit le galop d'un autre cheval, plus léger et plus vif. Sorti d'un broussaille, un homme dévala une pente, ralentit son allure et se plaça dans l'intervalle du cavalier et de sa proie.
— Est-ce ainsi que vous traitez les femmes sur le continent ?
— Qui es-tu ? Attends... je te reconnais, tu es ce fameux mercenaire, le chevalier de Lyre ! Je m'attendais à une sorte de géant hideusement contrefait, mais finalement tu as le même aspect que ceux de ton espèce.
— Et toi qui es-tu ?
— Je suis Morst, chevalier impérial, et membre de l'ordre des soldats du fils solaire.
— Plutôt long comme introduction. Et qu'est-ce qui te mène ici ?
— Je suis là pour nettoyer cette île de la souillure dont elle est affectée.
— Et cette fille fait partie de la souillure ?
— Exactement, elle protège une sorcière, une engeance adoratrice de fausses idoles. Elle doit de ce fait être purifiée.
— Comme tous ces pauvres gens que j'ai vu se balancer autour d'une corde.
— Vous devriez nous remercier chevalier, après tout nous faisons votre travail.
— Les chevaliers ne s'en prennent pas aux innocents, encore moins à des innocents incapables de se défendre, grogna-t-il d'un ton monocorde.
— Ce sont nos méthodes.
— Des méthodes de bouchers.
— Nous suivons nos préceptes, et grâce à eux nous aurons bientôt purgé cette île, et les habitants de Gallia seront libérés de cette sale engeance.
— ....
Borias fulminait intérieurement. Pendant qu'ils parlementaient, trois hommes s'étaient glissés derrière lui, arme à la main.
— Vous désapprouvez nos méthodes, chevalier ?
— Je ne suis plus chevalier. Et je peine à croire que vous soyez des hommes de dieu.
Borias savait que la religion, comme toutes celles de nations civilisées depuis longtemps, était complexe et déroutante, ayant troqué ce qui faisait son essence profonde au profit d'un dédale de croyances erronées et de fanatisme le plus exacerbé. Il repensait aux heures passées durant lesquelles, dans les églises solaires, il avait écouté les arguments des théologiens et des professeurs se succéder. Il en était ressorti désorienté, et sûr d'une chose seulement, que leur cerveau ne tournait pas rond.
Il descendit de son canasson, et serra la poignée de son épée toujours maintenue à son cheval en signe de défi. Morst fit activer ses hommes dans leur position respective. Ils encerclaient maintenant Borias.
— Ne fais pas cette erreur mercenaire. N'oublie pas dans quel camp tu es !
— Et dans quel camp suis-je censé être ? lâcha-t-il en dégainant son épée.
— Celui du bien.
— Je ne vois ici qu'une fillette entourée de monstres, et personne aux alentours pour vous entendre crier.
Borias savait qu'il venait de s'engager dans une querelle sanglante qui entraînerait dans son noir tourbillon tout ceux qui y serait lié.
— Pourquoi tes yeux sont-ils donc remplis de terreur, Morst, chevalier Impérial de mon cul ? Je peux voir tes mains trembler à travers tes gantelets. Tu es pâle comme un linge. Pourquoi ?
Subitement, le chevalier face à lui sentit sa mâchoire exploser, sa clavicule se briser, son coude voler en éclats. Un éclair lumineux apparut depuis l'anneau de Borias, et l'avait propulsé avec une telle force qu'il s'était effondré sur gros rocher, inerte sans savoir ce qu'il venait de lui arriver. En réponse, les deux hommes se jetèrent sur Borias. Trop proches, Borias fut contraint de changer de stratégie. Il porta la main à la poignée de son couteau, d'un geste aussi lourd de menace que celui d'un loup-garou retroussant ses babines pour montrer les dents, il dégaina son arme prêt à faire couler le sang. Son coutelas n'était pas fait pour un tel travail, mais le guerrier qu'il était maniait cette arme légère et inadaptée aussi facilement que son épée, et la rapidité de ses mouvements, tandis qu'il changeait constamment de position, les empêcha de l'attaquer tous en même temps comme ils l'avaient imaginé.
Il emprisonna sa lame dans le premier homme, et lui brisa la poitrine d'une terrible contre-attaque, avant qu'il puisse reculer ou parer. Le chevalier restant porta un coup puissant mais le manqua, et avant qu'il ait pu reprendre l'équilibre, il eut le crâne fracassé. Borias lui avait porté une bonne taloche. Un instant plus tard, le pauvre homme était acculé dans un coin, tentant désespérément de parer le déluge de coups qui s'abattait sur lui, sans même avoir l'opportunité d'appeler à l'aide. Les coups de poings se mêlaient aux coups de couteau qui taillaient et s'enfonçaient pour mieux déverser le sang du chevalier. Chaque coup était précis, et venait se loger dans les ouvertures. Borias profitait de ne pas être encombré d'une armure lourde.
Aveuglé par la peur, le chevalier ne vit pas venir Borias, il sentit seulement une pointe acérée transpercer une jointure de son armure et s'enfoncer dans ses côtes. Borias laissa tomber le cadavre nonchalamment avant de fixer ses yeux brillants sur Morst. Le chant des épées était une clameur mortelle dans le cerveau de celui qu'on nommait autrefois le loup noir. Du sang et de la sueur lui coulait dans les yeux et, dans l'instant d'aveuglement qui suivit, il brandit son épée, bondit sur le chevalier, et abattit son épée au hasard avant de ressentir une violente secousse quand sa lame trouva sa cible. La lame s'était enfoncée sous la gorge et en remontant la lame, il lui fractura tout le crâne. Du sang ruisselait de toute part du casque, et le corps sans vie s'effondra dans un vacarme métallique. La jeune fille, encore sous le choc, vit le guerrier s'approcher et tendre sa main. Elle tremblait, et hésita un moment avant d'accepter la main tendue.
— C'est fini...
— ....
Elle était tétanisée.
— Viens.
Il l'a prise dans ses bras et la jeune fille, souffla comme si momentanément, tout s'était évanoui. Borias voyait sa nature profonde surgir. La morale et les convenances n'étaient finalement qu'un vernis appliqué sur l'animal qui sommeillait dans son cœur. Elle ne demandait qu'à en sortir quand cela lui était permis. L'héritage de la guerre, un comportement animal, imprévisible, obsédant. Malgré toute la magie, le temps, et l'espoir, cette nature demeurait. Elle progressait inlassablement comme la marée, noyant en fin de compte toutes réticences.

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