Chapitre 2 : Partie 1 : Aelia

8 minutes de lecture

Aelia :

Il faisait une chaleur écrasante en cette mi-journée à Lordal, ville fortifiée du comté de Vaelan, dans le royaume de Cartan.

L'été battait son plein, et le soleil implacable pouvait faire grimper la température jusqu'à quarante degrés.

Dans le parc desséché de la forteresse, Aelia était assise sur un banc. Un grand arbre lui offrait une ombre bienvenue, filtrant les rayons du soleil qui dansaient sur le sol sec et craquelé.

Heureusement que tu es là, pensa-t-elle en levant les yeux.

Le jardin s'étendait en un quadrillage soigné : quatre parterres d'herbe bordés d'arbustes taillés avec une précision militaire.

Habituellement, des fleurs aux couleurs éclatantes égayaient l'endroit, mais aujourd'hui, seules quelques rares touches de rouge et de violet subsistaient.

Au centre, une grande fontaine imposante se dressait, dans laquelle il ne restait qu’un mince filet d’eau stagnante.

Une brise légère souleva les mèches blondes en bataille d’Aelia, lui arrachant un sourire :

      — Merci, murmura-t-elle les yeux rivés vers le ciel.

Un bruit de bottes ferrées brisa soudain la quiétude du moment. Elle tourna la tête à regret.

Un garde s'approchait, vêtu d’une tunique bleue et rouge, frappée du blason de Vaelan : un ours dressé sur une montagne. Lorsqu'il s'arrêta à sa hauteur, il se tint droit comme un piquet.

     — Mademoiselle, votre maître m’envoie vous trouver.

Déjà ? Pffff.

Aelia fit mine de ne pas entendre, son regard se perdant dans un bosquet voisin. Le garde ne bougea pas, respectant son silence pendant quelques instants. « Au moins, il n'insiste pas trop vite », pensa-t-elle en lui accordant un remerciement silencieux.

Mais l'attente ne dura pas.

     — Mademoiselle ? relança-t-il, cette fois plus doucement.

Elle laissa échapper un soupir, puis finit par hocher la tête avant de se lever. Sans un mot, elle emboîta le pas au garde, se dirigeant vers l'entrée arrière de la forteresse.

Dès qu'elle franchirait ces portes, elle redeviendrait l’héritière du comté, enchaînée à son devoir. Rien que d’y penser, ses épaules s’alourdirent.

Un autre garde, posté devant les lourdes portes en bois sculpté, leur ouvrit le passage.

Aelia lui adressa un bref sourire en guise de remerciement. Il répondit d’un hochement de tête avant de refermer la porte derrière elle.

À l’intérieur, l’air était plus frais, mais l’atmosphère pesante.

La grande salle dans laquelle elle venait d’entrer était ornée de trophées de chasse – partout sur les murs, des têtes et bustes d’animaux empaillés, figés dans une posture féroce, semblaient scruter les passants de leurs regards vides.

Entre ces reliques morbides trônaient les blasons du comté et les portraits d’ancêtres sévères.

Sur certaines toiles, des batailles historiques étaient immortalisées, racontant des récits d’affrontements vieux de plus d’un siècle.

Des torches espacées de trois mètres ornaient les murs, éteintes en raison de l’air suffocant. Deux immenses lustres, suspendus au plafond voûté, attendaient la tombée du soir, et la promesse d’un peu de fraîcheur, pour être allumés.

Cinq gardes veillaient dans la salle, scrutant les allées et venues. Aelia sentit que leur regard était en cet instant porté sur elle. Comme si j’allais disparaître…

Tout autour, les domestiques allaient et venaient dans un ballet bien rodé. Ils s’inclinaient respectueusement à son passage, ce qui ne manquait pas de l’agacer, bien qu’elle sache que c'était la coutume.

      — Bonjour, mademoiselle Aelia, disaient-ils chacun leur tour.

Elle leur répondait par un sourire poli, jouant son rôle à la perfection.

Le hall bourdonnait d’activité. Les cuisiniers, les bras chargés de provisions, traversaient en direction des cuisines situées sur la droite. Les femmes de ménage s'affairaient, balais et chiffons en main.

Un homme, sortant d’une porte à sa gauche, l’aperçut et lui fit un signe de la main.

     — C’est reparti… murmura-t-elle en soufflant.

     — Mademoiselle Aelia, je vous ai cherché partout. Vous n’auriez pas encore oublié l’heure de votre cours ? dit l’homme qui s’approcha à grands pas, le souffle court.

Elle esquissa un sourire contrit.

     — Bien sûr que non, Maître Saltar. Je me suis simplement… perdue dans mes pensées.

     — Et alors, qu’ont-elles donné… ces pensées ?

     — Qu’il fait vraiment trop chaud, répondit-elle avec un sourire malicieux.

Le vieil homme éclata de rire.

      — Je ne crois pouvoir vous contredire, mademoiselle.

Maître Saltar, l’érudit du château, portait toujours une tunique rouge qui moulait un ventre légèrement arrondi. Ses cheveux gris clairsemés encadraient une barbe fournie. Il avait enseigné à son père autrefois, et c’était maintenant à elle de bénéficier de son savoir.

Enfin… « bénéficier » était un bien grand mot. Jusqu’ici, elle avait surtout appris à se comporter comme une dame.

Maître Saltar lui parlait bien du comté et, dans une moindre mesure, du royaume de Cartan, mais dès qu’elle posait des questions sur les autres royaumes, il éludait le sujet.

Elle avait fini par ne plus insister et s’était tournée vers la bibliothèque, un endroit où elle pouvait assouvir, seule, sa soif de découvertes.

A cette pensée, elle sourit. Que ne donnerait-elle pas pour y passer sa vie ?

Aelia se souvint d’un livre qu’elle avait feuilleté, mais qui sans aucun doute n’était pas pour une jeune fille de son âge.

Heureusement, madame Ilara était occupée, sourit-elle.

     — Bien, assez rêvassé, dit enfin le maître en se redressant. Il est temps d’y aller. Ensuite, votre père souhaite vous voir.

Aelia fronça légèrement les sourcils. Son père voulait la voir après son cours ? Cela ne lui ressemblait pas : ils se parlaient surtout lors des repas.

Une pointe d’excitation mêlée d’appréhension lui serra la poitrine, qu’elle réprima aussitôt.

     — Allons-nous encore étudier comment je dois me comporter lors d’un banquet du roi ? demanda-t-elle, un sourire railleur aux lèvres.

     — Avez-vous réussi à bien découper votre viande sans vous tâcher hier soir ? répondit-il d’un ton sérieux qui surprit la jeune fille.

     — Bien sûr que oui ! s’exclama-t-elle, rouge de colère.

Le maître éclata de rire.

Aelia lui lança un regard qui aurait pu tuer n’importe qui sur place.

     — Allons-y, déclara-t-elle.

Elle suivit l’érudit à travers les couloirs de la forteresse. Ils gravirent un escalier en colimaçon jusqu’au premier étage, où l’activité ne faiblissait pas.

Enfin, après avoir traversé un long couloir, le maître ouvrit une porte et l’invita à entrer.

La pièce était modeste mais chaleureuse, avec des étagères débordantes de livres de chaque côté. Un grand bureau en chêne trônait au centre, encombré de piles d’ouvrages usés. Derrière lui, deux grandes portes-fenêtres donnaient sur un balcon, inondant la salle de lumière.

Il s’installa à son bureau et désigna une chaise en face de lui.

     — Très bien, dit-il en ouvrant un livre déjà bien annoté. Reprenons où nous nous étions arrêtés.

Aelia s’adossa à sa chaise avec lassitude.

Cela ne passa pas inaperçu aux yeux de maître Saltar, qui lui lança un regard froid.

     — Vous n’avez pas l’air ravie, constata-t-il avec un sourire aimable.

Comment pourrais-je l’être ? pensa-t-elle avec amertume.

      — En effet. Quand allons-nous enfin étudier ce qu’il se passe en dehors de ces murs ? Les autres royaumes ? À quoi cela me servira-t-il de savoir comment manger une cuisse de poulet sans me tâcher ou comment me promener avec élégance ? Si je dois devenir l’héritière de mon père, il faudra bien que je connaisse la réalité de ce monde, non ?

Les mots jaillirent avec une telle force que quelques postillons atteignirent la table. Maître Saltar, imperturbable, ne parut pas surpris.

J’ai dû lui dire la même chose une centaine de fois, et sa réponse est toujours la même. 

     — Je crois que vous connaissez déjà ma réponse, mademoiselle, répondit-il d’un ton posé.

     — J’ai dû oublier, rétorqua-t-elle d’un air de défi.

Il poussa un profond soupir.

     — Comme vous l’avez dit vous-même, vous êtes l’héritière de ce comté. Vous aurez des devoirs. Le premier sera de représenter dignement vos gens. Vos manières doivent être en accord avec votre rang. Et, pour l’instant, nous avons encore du travail.

Oh, et vous n’avez encore rien vu. pensa Aelia en esquissant un sourire narquois.

Maître Saltar répondit au sien d’un regard amusé, puis reprit :

     — Lorsque je jugerai que vos habitudes n’attireront plus la honte sur votre père et votre maison, alors nous élargirons nos études. Et croyez-moi, vous trouverez ces sujets bien plus intéressants. Mais en attendant… au travail.

Elle détestait ces mots. Pourquoi devait-elle toujours se conformer à des codes absurdes ? Qui les avait imposés ? Certainement quelqu’un d’ennuyeux. songea-t-elle avec agacement.

Ils reprirent la leçon. Pendant ce qui lui sembla une éternité, Aelia dut assimiler l’art de se tenir en présence de seigneurs ou d’habitants. Deux fois, elle faillit s’assoupir, mais maître Saltar, d’un coup sec du pied contre le sol, la ramena à la réalité.
Enfin, le calvaire prit fin. La lumière dorée filtrant par les fenêtres allongeait les ombres : le jour baissait, et avec lui, la patience d’Aelia.

     — Il est temps d’aller voir votre père, annonça le maître en ouvrant la porte.

Elle se leva sans un mot et s’engagea dans le couloir menant au bureau de son père.

La forteresse s’était vidée de son agitation. Les domestiques, après une longue journée de labeur, avaient regagné leurs foyers, retrouvant leurs familles.

Parfois, Aelia les enviait : ils travaillaient dur pour sa maison, certes, mais une fois leurs tâches accomplies, ils étaient libres. Libres d’aller où bon leur semblait, de parler à leur guise.

Elle savait pourtant que beaucoup, en retour, l’enviaient elle.

Maître Saltar marchait à ses côtés. Elle ne put s’empêcher de le taquiner :

     — Vous savez, je connais le chemin, lança-t-elle avec un sourire en coin.

Le maître la gratifia d’un petit rire :

     — Je n’en doute pas, mademoiselle. Mais nous avons été convoqués tous les deux.

Aelia haussa un sourcil. Il n’était pas rare que son précepteur s’entretienne avec son père, mais cela se faisait rarement en sa présence.

     — Vous allez lui dire que je ne sais toujours pas manger du poulet correctement ? plaisanta-t-elle, un brin inquiète.

Maître Saltar étouffa un rire. Lorsqu’elle croisa son regard, elle lui adressa un sourire suppliant.

     — Bien que vous ayez tenté de rejoindre le monde des rêves à plusieurs reprises, nous avons progressé. Je ne vois donc aucune raison d’en dire le contraire, répondit-il, un large sourire aux lèvres.

Elle hocha la tête, soulagée.

À mesure qu’ils approchaient du bureau du comte de Vaelan, le couloir s’élargissait. Les murs nus, l’atmosphère glaciale, tout contribuait à une solennité presque oppressante. Un frisson lui parcourut l’échine.
Devant eux se dressait une porte noire, haute de trois mètres, barrée de pointes décoratives, gardée par deux sentinelles. L’un des hommes reconnut les arrivants et ouvrit sans un mot.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Tahlarrien ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0