Chapitre 2 : Partie 2 : Aelia

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La pièce était ovale, deux fois plus vaste que celle de maître Saltar. Au fond, son père était assis, en pleine discussion avec un homme que ses vêtements désignaient sans équivoque comme un noble.

Assis face à face autour d’une grande table ronde, ils parlaient à voix basse.

Un grand tableau, sur un des murs, accrocha son regard : des cavaliers y figuraient, chargeant une armée ennemie, juchés sur d’immenses créatures aux cornes recourbées.

Elle s’en détourna presque aussitôt.

Son regard glissa alors vers l’épée suspendue au-dessus du bureau de son père.

Le pommeau en était sculpté à l’effigie d’un Taurgorn, une créature mythique disparue depuis des siècles. Son père lui avait décrit ces bêtes comme des monstres titanesques, semblables à des taureaux, mais mille fois plus redoutables.

Elle se souvenait d’un jour, alors qu’elle n’avait que dix étés, où il avait contemplé cette lame en murmurant : Si un Taurgorn devait réapparaître… alors cela signifierait que l’heure approche…

À l’époque, elle n’avait pas cherché à comprendre. Elle jouait avec ses poupées et ces histoires ne l’intéressaient pas. Aujourd’hui, elle se demanda ce qu’il avait bien pu vouloir dire.

Son père se retourna et leur adressa un léger sourire.

     — Merci pour cet entretien, comte Vaelmont. J’espère que nous nous reverrons très bientôt, déclara l’inconnu.

     — Je vous remercie de votre venue, seigneur Aeldred. Je vais y réfléchir et donnerai ma réponse à votre messager, répondit le seigneur de Lordal en serrant la main tendue.

Le noble s’inclina brièvement avant de quitter la pièce sans jeter un regard à Aelia ni à maître Saltar. Elle s’en félicita intérieurement : cela lui évitait d’exposer ses talents plutôt discutables en salutations formelles.

Son père reporta son attention sur elle, lui adressa un sourire plus sincère, et les invita d’un geste à prendre place autour de la table.

Aelia s’assit en face de lui, tandis que maître Saltar alla se placer à sa droite.

     — Cette journée a-t-elle été enrichissante, ma fille ? demanda Alistair Vaelmont.

     — Comme toutes les autres passées à étudier avec maître Saltar, répondit-elle, un peu renfrognée.

Le comte éclata de rire, puis retrouva son sérieux et se tourna vers le vieil érudit :

     — Et alors, Saltar, comment s’en sort-elle ?

Aelia croisa le regard amusé de son maître.

Elle se rappela alors que cet homme avait d’abord été le mentor de son père avant de devenir le sien. Ils étaient devenus proches au fil des années, si bien qu’elle ne se souvenait pas avoir jamais entendu son père l’appeler « Maître ». Cette pensée la fit sourire, puis ricaner en s’imaginant Alistair, jeune, subir les mêmes leçons qu’elle.

Elle se tut en croisant leurs regards. Les deux hommes l'observaient, sourcils haussés. Sentant ses joues rougir, elle se racla la gorge.

     — Eh bien… commença Saltar en laissant sa phrase en suspens, observant Aelia qui lui adressait un sourire suppliant. Ma foi, mademoiselle Aelia s’en sort plutôt bien.

Alistair hocha la tête, l’air satisfait :

     — Je pense qu’il est temps de passer à la suite, reprit maître Saltar. Votre fille est impatiente de découvrir les nouveaux chapitres, ajouta-t-il avec un sourire complice à l’intention d’Aelia.

Celle-ci fronça légèrement les sourcils, intriguée, mais se garda de poser des questions.

     — En effet, il est temps qu’elle apprenne ce qui lui sera essentiel, répondit Alistair en posant sur elle un regard mêlé de mélancolie. Je ne pensais pas que ce moment arriverait si vite…

Il marqua une pause, puis poursuivit avec un sourire tendre :

     — Tu as bien grandi, ma fille. Tu es belle, intelligente… et parfois un peu trop curieuse.

Il échangea un regard entendu avec Saltar, qui se contenta de sourire.

Aelia, elle, ne comprenait pas bien pourquoi son père lui parlait ainsi. L’atmosphère lui sembla soudain plus pesante.

     — Saltar, pourrais-tu nous laisser ? Je viendrai te voir plus tard, dit alors Alistair.

     — Bien sûr, mon seigneur, acquiesça le vieil érudit en se levant.

Avant de quitter la pièce, il adressa un clin d'œil amical à Aelia. Lorsqu’il referma la porte derrière lui, Alistair se leva et alla chercher une lettre sur son bureau.

Il revint s’asseoir, tenant le pli d’une main tandis que l’autre tapotait nerveusement le bois poli.

     — Cette lettre m’a été remise par l’homme avec qui tu m’as vu en entrant. Tu connais bien Cartan et ses comtés, n’est-ce pas ?

     — Bien sûr, répondit Aelia sans hésitation. Notre royaume est divisé en quatre comtés.

Elle inspira profondément avant d’énumérer, avec assurance :

      — Vaelan, notre comté, au nord-ouest. Sa capitale, Lordal, est située près de la rivière et entourée des monts de Terrakhan, dont la pierre a servi à bâtir la plupart des forteresses du royaume. Au sud, le comté de Baltan, avec pour capitale Nébélis, perchée à même la montagne des Ombres. On dit qu’on ne peut apercevoir la forteresse qu’à vingt pas de ses remparts…

Elle s’arrêta, surprise par un sourcil levé, un éclat d’amusement dans le regard de son père.

     — C’est vrai que la région de Baltan est très brumeuse, mais la forteresse est visible d’un peu plus loin, la corrigea-t-il avec un léger rire. Mais je suis impressionné par tes connaissances.

     — Je n’ai pas fini, père, rétorqua-t-elle avec une pointe de frustration.

Elle guetta une réaction de sa part, mais Alistair se contenta de lui faire signe de continuer.

     — Vient ensuite le comté de Eorlan, qui se situe à l’Ouest de Vaelan. La forteresse et capitale Cliffhaven se situe sur la pointe la plus au nord. On dit que la chaine de montagne, Les Gardiens de Eorlan, n’a jamais été franchie par un ennemi, récita Aelia

     — C’est exact, confirma Alistair. Ces montagnes sont majestueuses et presque infranchissables. Il n’existe qu’un seul étroit passage menant à Cliffhaven, rendant toute attaque extrêmement périlleuse. Les seigneurs d’Eorlan, à leur mort, ont leurs visages sculptés dans la roche de ces montagnes. C’est pour cela qu’on les appelle les Gardiens d’Eorlan.

Aelia buvait ses paroles, fascinée par ces détails qu’elle ne connaissait pas. Son père lui fit signe de continuer.

     — Enfin, au sud-ouest de Vaelan se trouve Gurdan, le seul comté de Cartan dépourvu de chaîne montagneuse. Il n’abrite qu’une seule montagne : le Mont Sacré. La forteresse d’Eldralor est littéralement incrustée dans la roche et traversée par une source surnommée la Source Éternelle.

Elle s’arrêta, satisfaite d’avoir récité tout ce qu’elle avait appris.

     — La forteresse de Gurdan est en effet solidement ancrée au Mont Sacré, approuva Alistair. Sa position en hauteur et les murailles encerclant le bas de la montagne n’offrent qu’un unique chemin d’accès, ce qui en fait une place forte redoutable. Mais le roi Alderian de Cartan n’a pas choisi ce comté au hasard.

Aelia haussa les sourcils, intriguée. Son père sourit :

      — Le Mont Sacré se trouve au centre de notre royaume et c’est grâce à lui que nous avons tous accès à l’eau douce. La Source Éternelle se divise en quatre bras qui forment autant de rivières, s’écoulant vers chacun des royaumes voisins. Quoi de mieux pour contrôler Cartan que de régner sur sa source de vie ?

Aelia hocha lentement la tête, comprenant l’enjeu stratégique.

     — Je vois que maître Saltar t’a déjà enseigné bien des choses, remarqua son père.

     — Ce n’est pas grâce à maître Saltar, il est bien trop occupé à m’apprendre comment me comporter en tant que dame de Vaelan, protesta-t-elle. C’est en me rendant à la bibliothèque que j’ai découvert ces histoires. Madame Ilara m’a aidée à trouver les bons ouvrages.

Alistair laissa échapper un petit rire, visiblement amusé par sa ténacité.

Le comte reprit son sérieux, et Aelia sentit son regard s'assombrir.

      — C’est moi qui ai demandé à mon vieil érudit de t’enseigner les manières d’une dame de notre rang. Il le fallait, et il le faut toujours, pour le bien de notre peuple. Je sais que cela ne te plaît pas, mais c’est ainsi. Toi comme moi avons un devoir envers notre comté, dit Alistair d’un ton ferme.

Aelia vira à l’écarlate. Les mots lui échappèrent, brûlants comme des braises :

      — Oui, ça ne me plaît pas ! Pourquoi devrais-je vivre différemment des autres habitants ? Je n’ai aucune liberté, ni dans ce que je fais, ni dans les endroits où je vais !

      — Tu crois que j’ai plus de liberté que toi ? Si c’était le cas, jamais je ne t’aurais imposé une chose que tu détestes, répondit Alistair d’une voix calme. Mais nous n’avons pas le choix. C’est notre rôle. Et si nous ne l’acceptons pas, qui le fera ?

Un silence pesant s'installa. Aelia, les poings serrés, sentit peu à peu la colère refluer.

      — Depuis des centaines d’années, notre famille est responsable du comté de Vaelan. Abandonner ce rôle serait une honte et une disgrâce. Nous sommes les décideurs. Nous sommes les plus puissants de notre comté, et nous avons notre mot à dire sur le destin du royaume de Cartan. En retour, nous sommes protégés. Pour notre bien. Pour ton bien. J’espère que tu finiras par le comprendre, ajouta-t-il.

Elle savait qu’il avait raison. Mais ça ne rendait rien plus supportable. Elle avait réagi en enfant… ce qu’elle était encore.

      — Je suis désolée, père… C’est juste que… Elle s’arrêta, baissant les yeux.

      — Je sais. Moi aussi, il m’arrive de jalouser les habitants du village, avoua Alistair d’un ton inhabituellement doux. Voir leurs enfants courir librement, faire ce qui les rend heureux… Mais c’est ainsi. Et tu sais, la plupart d’entre eux nous envient aussi. Personne n’est jamais entièrement satisfait de ce qu’il a.

Un silence s’étira de nouveau.

      — Vous vouliez me parler de cette lettre, père ? demanda Aelia, se rappelant soudain qu’il tenait toujours le parchemin entre ses doigts.

Le comte se remit à fixer la lettre qui était maintenant complétement froissée.

      — Oui. Un chevalier du comté de Baltan est venu me l’apporter. Il nous propose une alliance, ou plutôt… un mariage. Alistair regardait toujours la lettre et ne levait pas les yeux vers sa fille.

Aelia sentit son cœur se figer. Elle cligna des yeux, croyant mal entendre.

      — Vous… vous allez vous remarier ?

Elira Vaelmont, la mère d’Aelia, était morte il y a dix ans, emportée par la fièvre rouge. Ce fléau avait ravagé les comtés en plein hiver, frappant par le bétail.

Un tiers de la population avait péri. Elle n’avait que trois ans, ce jour-là, et se souvenait surtout de son père, pleurant sans fin.

Depuis ce décès tragique, son père avait toujours refusé toutes les propositions de mariage, ne voulant pas avoir d’autres femmes qu’Elira. Même maître Saltar lui avait conseillé à plusieurs reprises de prendre une nouvelle femme, mais il se faisait à chaque fois rembarrer.

Pourquoi, soudain, voudriez-vous oublier mère pour une autre ?

Son père esquissa un sourire triste.

     — Non, Aelia. Ce n’est pas moi qui vais me marier.

Un souffle lui échappa, mêlé de soulagement et de trouble.

     — Ah ! Vous m’avez fait peur ! Alors, nous allons assister à un mariage ? Ce serait merveilleux ! Enfin… sauf si je dois y jouer le rôle d’une dame de haut rang…

Le regard d’Alistair se voila.

Qu’y-a-t-il père, je ne comprends pas. Ah moins que… ? Non c’est impossible. se rassura-t-elle

     — Non, Aelia. Ce n’est ni mon mariage… ni une simple invitation, dit-il après une pause, la voix soudain plus grave. Cette lettre te concerne, ma fille. C’est de ton mariage qu’il est question.

Alors c’est possible !? 

Un frisson la saisit, comme si une main invisible venait de s’appuyer entre ses omoplates.

     — Quoi ?! Non… C’est impossible… J’ai quatorze ans, père !

Elle se leva d’un bond. La chaise bascula dans un claquement sec.

Le choc figea ses pensées. Son père ne bougea pas. Mains jointes, regard posé sur elle — sans colère, sans jugement. Juste de la peine.

     — Assieds-toi, Aelia. Laisse-moi t’expliquer.

Mais elle ne bougea pas. Une seule idée tournait dans son esprit comme une vrille empoisonnée : je vais me marier….

     — Le mariage ne sera célébré qu’à ta majorité. Dans deux ans, lorsque tu auras seize ans, ton union sera prononcée avec l’aîné du comte de Baltan. Il a quinze ans, un printemps de plus que toi.

Un léger espoir naquit en elle.

Deux ans… J’ai le temps… Le temps de m’y préparer. Ou de fuir avant

Mais elle repoussa aussitôt cette pensée.

Non… C’est mon devoir. Pour protéger Vaelan

     — Une rencontre est prévue dans dix jours, poursuivit son père. Je ne fais pas cela de gaieté de cœur, mais il est crucial d’unir nos deux comtés. Si un danger surgit à nos portes, nous aurons besoin d’alliés. Tu comprends ?

Aelia détourna le regard. Une réplique acerbe lui brûlait la langue, mais elle savait que son père disait vrai. Il était comte depuis trente ans. Il savait ce qu’il faisait.

      — Oui, père. Je comprends… même si je n’ai pas encore étudié la politique de notre royaume, dit-elle avec un sourire forcé.

      — Eh bien, il est temps de remédier à cela. Tu vas apprendre. Sur la politique, sur les alliances, sur tout ce que signifie être une Vaelmont, déclara Alistair avec un léger sourire.

Que pouvait-elle répondre, le choix était fait.

     — Puis-je me retirer, père ?

Je dois retourner dans ma chambre. se dit-elle.

     — Bien sûr. Nous reparlerons de tout cela plus tard.

Sans répondre, elle se retourna et se dirigea vers la porte.

Elle n’avait fait que quelques pas lorsqu’elle entendit la chaise de son père racler le sol.

    — Aelia.

Elle s’arrêta.

    — Tu ressembles tellement à ta mère… Elle doit être fière de toi, où qu’elle soit. Je t’aime, ma fille. Nous t’aimons.

Elle fut surprise, il ne parlait que très rarement de sa défunte femme.

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

Sa mère… Elle se souvenait peu de son visage, mais elle n’avait jamais oublié l’odeur de pomme verte qui l’enveloppait.

Le seul portrait d’Elira Vaelmont trônait dans le bureau de son père. Elle y apparaissait telle les cheveux dorés mi-longs, un collier de perles autour du cou, de grands yeux couleur olive et un sourire doux encadré par de fines fossettes. Une robe jaune mettait en valeur sa silhouette délicate. Son poignet droit était orné d’un bracelet d’or, et ses mains fines tenaient un livre.

Qu’elle était belle… et douce.

Son père venait de lui dire qu’elle lui ressemblait, et ce n’était pas un mensonge. À part ses cheveux plus longs et ses yeux, plus fins et d’un vert plus profond, elle était son portrait vivant.

     — Merci, père, murmura-t-elle, la voix tremblante. Moi aussi, je vous aime.

Puis elle sortit de la pièce, les yeux embués, et se dirigea vers sa chambre.

Je vous aime, père… mais je ne veux pas me marier. Pas comme ça. Aurais-je seulement un jour le choix ?

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