Chapitre 3 : Arnitan
Arnitan :
Le soleil amorçait lentement sa descente, projetant ses rayons entre les grands arbres. Une brise fraiche faisait onduler les feuilles, tandis que certaines se détachaient pour virevolter jusqu'au sol moussu.
Des fougères et autres plantes s’épanouissaient entre les racines noueuses des géants de bois.
Arnitan avait hâte d’atteindre le lac, son eau bleue et sa clairière paisible. Mais surtout, il était heureux d’être ici, avec ses amis.
Sur la route, ils étaient accompagnés des chants des oiseaux, et ils virent quelques biches et autres animaux vagabondant.
Le rire s’éteignit sur ses lèvres quand Gwenn s’arrêta net, le regard fixé au sol :
— C’est quoi, ça ? dit-elle, la voix tremblante, en pointant le doigt vers le sol.
Arnitan s’approcha et aperçut les traces sur le sol :
— Ça ressemble à des pattes de loup, dit-il après s’être accroupi.
Elles sont deux fois plus grosses que celle d’un loup ordinaire…
Il préféra garder ça pour lui. Inutile de les inquiéter davantage.
Gwenn ne bougeait toujours pas et Draiss donnait des coups d’œil dans les bois :
— Mais je pense qu’ils sont déjà loin, ces traces doivent dater d’il y a deux jours.
— C’est peut-être eux qui ont attaqué la dernière fois, dit Draiss.
Gwenn, qui avait retrouvé l’usage de ses membres, et Arnitan hochèrent la tête.
Soudain, un craquement. Un sursaut, accompagné de cris étouffés, leur échappa.
Arnitan crut, l’espace d’un instant, apercevoir une ombre, fugace, presque humaine, disparaître derrière un tronc. Arnitan cligna des yeux. Rien. Juste le bruit du vent dans les branches. Peut-être son imagination, alimentée par ces histoires de loups...
Il décida de ne rien dire à ses amis.
Draiss éclata de rire :
— On peut savoir ce qui te prend ? demanda Gwenn interloquée.
L’intéressé montra un point dans les arbres :
— C’était juste un écureuil, qui a cassé une branche.
Gwenn réussit à sourire, l’air soulagé.
— Dépêchons-nous d’atteindre le lac, les interpella Arnitan.
Ils reprirent leur chemin, essayant d’oublier cette histoire de loup.
Pourtant, Arnitan ne parvenait pas à chasser cette silhouette de son esprit.
Était-ce vraiment dans ma tête ?
Ce qui se dessina devant lui coupa court à ses tourments.
Ils arrivèrent à la lisière de la forêt. Une clairière s’ouvrait, avec un grand lac où se reflétaient le soleil et les nuages.
Une brise au parfum de lavande les accueillit. Des abeilles virevoltaient entre les fleurs.
Draiss courut en hurlant.
— Qu’est-ce qu’il fabrique ? s’étonna Gwenn.
Arnitan éclata de rire avant d’imiter son ami et de s’élancer à sa suite.
— Ehhh !
Les deux garçons plongèrent dans le lac en même temps, éclaboussant l’air de gerbes d’eau claire.
— Vous avez l’air malin, maintenant, lança Gwenn d’un ton amusé.
— Rejoins-nous ! Répondit Arnitan.
— Pour abîmer mes habits et se faire tuer par mon père et ma mère en rentrant ? Non merci.
Arnitan la vit s’asseoir à l’ombre, pendant qu’il reprenait sa bataille d’eau contre Draiss.
— TAN ! JE SAIS QUE TU L’AS FAIT EXPRES ! s’indigna Gwenn en recevant de l’eau sur sa robe.
Il lui adressa un sourire innocent avant de se retourner vers Draiss.
— Je vais t’avoir !
— AHHH ! Je me rends ! s’écria tout sourire Draiss en levant les mains.
Arnitan savourait sa victoire, mais son ami profita de l’instant pour se jeter sur lui. Ils luttèrent un moment sous le regard exaspéré de Gwenn, avant que Draiss ne s’éloigne en nageant.
Arnitan sortit de l’eau et s’installa près d’elle.
— Quoi ? demanda-t-il en remarquant qu’elle le fixait.
— Hein ? Non… Rien, fit-elle en détournant les yeux.
Un instant, seul le bruissement des feuilles vint troubler le silence.
— Si vos parents vous voient comme ça, vous serez privés de sortie à vie, plaisanta-t-elle.
Pas faux.
Il haussa les épaules, en souriant.
— Il fait encore jour, on aura séché avant de rentrer.
— Alors mets-toi au soleil au lieu de rester à l’ombre, idiot, répliqua-t-elle en lui donnant un coup d’épaule.
Il grimaça en riant tandis qu’elle basculait la tête en arrière, laissant le vent soulever ses cheveux.
— Tu as raison, admit-il finalement.
Il se leva et fit quelques pas pour se placer sous la lumière déclinante.
— Tan ?
L’inquiétude dans la voix de Gwenn le fit froncer les sourcils. Il suivit son regard vers la lisière des arbres.
— Oui, Gwennie ?
Elle ne fit aucun commentaire. Ce silence le troubla encore plus.
— Tu es sûr qu’on ne craint rien ? J’ai une drôle d’impression… Comme si on nous observait.
— Ne t’inquiète pas. On est déjà venus plusieurs fois ici avec Draiss. Depuis… ce qui s’est passé.
— Une femme est morte, Tan. Et personne ne sait comment. Alors oui, j’ai le droit d’être inquiète, répondit-elle d’un ton plus sec.
Il tourna la tête vers le lac, cherchant Draiss du regard.
— Il y a quelque chose qui a bougé ! Tan !!
Son cœur rata un battement. Il se retourna vivement, scrutant la forêt, mais ne vit rien.
— Sûrement une biche ou un autre animal, dit-il, une pointe de peur commençant à apparaître dans sa voix.
— Non. C’était plus gros qu’une biche… Ses yeux… énormes. Rouges. murmura-t-elle en frissonnant.
D’instinct, il attrapa sa main. Elle hoqueta de surprise.
— Qu’est-ce que… tu fais ?
— Je… je sais pas.
Il voulut retirer sa main, troublé, mais elle resserra doucement la sienne. Son cœur tambourinait.
Ni l’un ni l’autre ne dit un mot.
Le silence s’étira, lourd et oppressant.
— Il faut qu’on parte, souffla indistinctement Gwenn.
— Oui… On attend Draiss et on rentre.
Un craquement sec résonna. Une volée d’oiseaux s’éleva, paniquée.
Gwenn se raidit. Arnitan sentit ses ongles s’enfoncer dans sa peau.
Dans l’ombre, une masse mouvante se détacha : lourde, immobile, terrifiante.
Le vent cessa soudain, emportant avec lui le chant des insectes.
Plus un souffle. Plus un bruit.
Juste deux yeux rouges, brûlants, qui les fixaient sans cligner.
Une vague de panique lui glaça les entrailles.
Qu’est-ce que c’est ? J’aurais dû prendre mon arc, espèce d’idiot.
— Draiss ! Ramène-toi vite ! s’écria-t-il.
Le jeune charpentier venait de sortir de l’eau. Il s’arrêta net en voyant l’expression de ses amis.
— Qu’est-ce qu’… il ne termina pas, voyant ce qu’ils regardaient.
— On fait comme si de rien n’était et on rentre, murmura Arnitan.
— Sérieusement ? Comme si de rien n'était ? lâcha Gwenn, incrédule.
— Il n’a pas bougé. S’il voulait nous attaquer, il l’aurait déjà fait. Si on fuit en courant, je sais pas ce qu’elle fera. On ne sait pas à quelle vitesse elle peut courir… et j’ai pas envie de le savoir.
— Hmmm, c’est toi le chasseur, on te suit, acquiesça Draiss.
Ils reprirent le chemin du village, tâchant d’ignorer la présence dans les ombres. Aucun d’eux n’osait parler. Chaque bruissement leur semblait une menace.
Il nous suit, mais il ne fait rien. Peut-être qu’il est simplement curieux.
Alors qu’ils atteignaient un croisement, Arnitan s’arrêta brusquement.
— Il est là, je l’entends, chuchota-t-il.
— On s’en fiche. On continue. Le village est proche, répliqua Draiss.
Il hocha la tête.
Un craquement de branches résonna derrière eux. Puis un feulement rauque.
— FUYEZ ! hurla Arnitan. Je vais le retenir ! Allez prévenir le village !
— Je reste avec toi ! protesta Draiss.
— Non ! Protège Gwenn et rentrez au village !
— Mais…
— S’il te plaît !
Draiss grogna, puis partit en direction du village avec Gwenn.
Elle s’arrêta, des larmes luisant sur son visage.
— Viens avec nous, Tan ! le supplia-t-elle.
Il sourit, comme il put, et hocha la tête en direction de Draiss.
Il attendit que ses amis aient disparu du chemin avant de regarder l’endroit d’où était venu le bruit.
La chose surgit du bois et se dressa devant Arnitan.
Un loup ? Non… c’est trop grand… Trop massif…
Son souffle se coinça dans sa gorge, figé par la peur.
La créature, à la fourrure marron et blanche dévoila ses crocs démesurés.
Avant qu’il ne puisse réagir, elle bondit.
Il hurla. Se jeta sur le côté, puis s’élança à travers les arbres.
Derrière lui, des pas lourds résonnaient, rapides, implacables.
Son nom retentit dans la forêt.
Gwenn ?
Les minutes s’étirèrent en une course effrénée.
Son souffle était court, ses muscles brûlants.
Plus un bruit derrière lui. Plus rien. Même les oiseaux semblaient avoir disparu du monde.
Il avait l’impression que ses propres battements de cœur allaient attirer la chose.
Il n’osait même plus respirer.
Il s’arrêta, haletant, scrutant les ténèbres naissantes.
Une branche tomba devant lui. Il sursauta.
Ce n’est rien…
Une voix.
Claire. Lointaine.
Attention !
Ce n’était pas la sienne.
Il connaissait cette voix…
Gwenn ! appela-t-il, en lui, désespéré.
Mais aucune voix ne lui répondit.
Un mouvement. Sur le tronc, le fit revenir à la réalité.
Son sang se glaça.
Non… ce n’est pas possible…
Le loup géant était accroché à un arbre, ses yeux rouges braqués sur lui. D’un bond, il lui fondit dessus.
— A l’aide ! hurla-t-il.
Il s’effondra, la tête heurtant durement la terre, le souffle coupé. Des pattes puissantes le retournèrent sur le dos, et d’énormes yeux rouges se plantèrent dans les siens.
Il donna des coups de genoux, de mains, griffa désespérément, mais la bête resta immobile.
Au-dessus de lui, elle grognait, un son rauque, tandis qu’une haleine fétide, chargée de mort, l’assaillait.
Une patte lourde s’appuya sur son torse, l’empêchant de toute résistance.
Il va me dévorer ! pensa-t-il, terrifié.
Il sentit la griffe s’enfoncer lentement, comme si elle cherchait quelque chose en lui. Une chaleur insupportable irradia son flanc. Puis une sensation glacée, comme un poison qui se répand.
Un éclair de douleur lui déchira la poitrine, un cri lui échappa lorsque l’ongle se retira, laissant une plaie béante.
Une sensation étrange, comme de l’eau s’infiltrant dans la blessure, le fit frissonner.
Il réussit à tourner la tête, provoquant plusieurs grognements, et aperçut une longue langue lécher la plaie.
C’est la fin, pensa-t-il, amer. Au moins, Draiss et Gwenn vont s’en sortir… Gwenn… Je…
La bête leva la tête, remuant sa large truffe.
Elle resta immobile, figée quelques instants.
Un hurlement déchira l’air derrière lui.
Il sentit le poids sur sa poitrine s’alléger.
Arnitan avait froid, sa tête battait douloureusement, ses yeux s’assombrissaient.
Ses forces l’abandonnaient peu à peu.
Une ombre bondit... ou bien était-ce un rêve ?
Il ne savait plus.
Une lumière blanche l’attira.
Il n’hésita pas et s’y dirigea, soulagé.
Enfin, c’était terminé.
Mais lorsqu’il la traversa, tout bascula.
Ses yeux s’écarquillèrent. Une vision familière apparut devant lui :
— Krieg ? murmura-t-il, incrédule.
Impossible… Je devrais être mort.
Il se tenait de nouveau sur la colline, là où Patan jouait plus tôt avec les flaques.
— Patan ? appela-t-il.
Aucun aboiement ne répondit.
Le silence était absolu.
Le ciel s’était paré d’étoiles, alors qu’il y a peu, le soleil brillait encore.
Il observa le village.
Pas une fumée ne s’échappait des toits.
Pas un son, pas un mouvement.
Une angoisse sourde monta en lui.
Qu’est-ce qui se passe ?
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