Chapitre 1 : Partie 2 : Arnitan
Il jeta un coup d’œil au sac contenant les feuilles de Roca et grimaça.
— Man va me tuer, pensa-t-il, observant Patan qui, comme toujours, semblait comprendre chaque mot. Le chien remuait la truffe, comme pour approuver.
Il soupira, reprit sa route à travers les rues animées du village.
Le marché débordait de légumes et de viandes fraîches, les rires des enfants se mêlaient aux cris des marchands. Une chaleur estivale enveloppait l’air.
Combien de temps avait-il perdu à discuter avec Draiss et Gwenn ? Un instant… mais suffisant pour rendre sa Man impatiente.
Il accéléra vers la maison familiale. Le portail gris apparut au bout du chemin. Dans la cuisine, sa mère s’affairait comme toujours.
— Il t’en a fallu du temps pour ramener des feuilles, lança-t-elle, un sourcil levé, prenant le sac qu’il posait sur la table.
Elle écrasa deux feuilles dans un bol de cuivre gravé d’un serpent.
Arnitan baissa la tête, honteux.
— Désolé, Man… J’ai vu Draiss et Gwenn, on a discuté… Et la vieille Gabrielle avait du mal à retrouver ces fichues feuilles.
— Mme Gabrielle prend soin des habitants de Krieg, et de ta pauvre Man aussi. Mais toi, mon fils… Je croyais t’avoir mieux élevé.
— Je suis vraiment désolé...
Il sortit les pièces de monnaie de sa poche et les déposa lourdement sur la table.
— Elle n’a pas voulu me faire payer. Elle a dit qu’il faudrait revenir dans cinq jours si ça ne va pas mieux.
Sa mère haussa les sourcils, surprise.
— Elle ne t’a pas fait payer ?
— Non. Elle a dit que ça n’en valait pas la peine.
Elle se tut un instant, pensive, puis un sourire apparut sur son visage.
— Tu vois, elle vient de te prouver sa gentillesse.
Arnitan, se sentant un peu bête, ne répondit pas.
— Merci, mon fils.
Puis, comme si elle avait oublié l’ordonnance, elle ajouta :
— Ton Pa, ton frère et ta sœur ne devraient pas tarder. Coupe les carottes qui sont sur la table et mets les couverts.
Alors qu’il coupait les carottes, il vit sa mère verser de l’eau dans le bol, remuer le tout, puis ajouter une pincée de thym. Elle but quelques gorgées, toussa une fois, puis sembla se calmer.
Arnitan se souvint des paroles de l’herboriste.
— Gabrielle a dit que si, dans cinq jours, la maladie est toujours là, elle devrait repasser.
Sa mère réfléchit un instant, puis sourit timidement.
— Encore une preuve…
Elle l’observa finir de couper les carottes.
— Bien, ça suffit, dit-elle. Passons à la suite.
Ils préparèrent le repas ensemble.
A peine eut-il fini de mettre la table que la porte s'ouvrit, et Atlan entra, suivi de Piré et Céleste. Patan se précipita vers eux, aboyant joyeusement. Sa sœur rit et s'agenouilla pour le câliner, avant de se relever, un sourire éclatant sur son visage.
Son père se dirigea vers sa femme.
— Comment ça va aujourd’hui ? dit-il, l’air inquiet.
— Un peu mieux. Arnitan est revenu de la chasse, m’a rapporté des herbes de chez Gabrielle et m’a aidé pour le repas.
Atlan acquiesça, un bref sourire approbateur aux lèvres.
— La chasse a été bonne ?
Arnitan montra le repas et indiqua qu’il y avait une biche sur les planches à l’arrière de la maison.
— Bien, répondit son père avec une lueur de fierté sur le visage. Tu deviens un vrai chasseur, mon fils. La prochaine fois, tu iras avec Brelan. Il t'apprendra à te perfectionner à la chasse, à l’arc... et à l’épée.
Arnitan roula des yeux en soupirant. Brelan. Ce nom seul suffisait à lui glacer le sang.
— Tu vas avoir quinze étés, Arnitan. Tu es un bon chasseur, mais il est temps que tu deviennes meilleur. Il faut que tu maîtrises ton arc en toutes circonstances... et que tu saches manier l'épée. Il faut que tu commences dès maintenant pour les épreuves.
— Je sais déjà manier mon arc et je m’entraîne à l’épée avec Piré, dit-il, un brin de défi dans la voix. En plus mes épreuves ne sont que dans deux ans.
— Je sais ce qui t’inquiète, sourit Piré, les bras croisés. Brelan n’est pas aussi terrible qu’on dit. Tu vas bien t’en sortir.
Mais Arnitan n’était pas convaincu. Il n’avait jamais vu un sourire aussi dur que celui de Brelan, et les rumeurs qui couraient sur ses entraînements le terrorisaient.
— Et puis, continua Piré en rigolant, tu vas bien t’amuser, petit frère. Tu verras.
Arnitan se renfrogna. Il n’avait jamais réussi à battre Piré, et ça le rendait fou de frustration.
— Je vais m’entraîner. Tu ne me battras plus jamais !
— Tu veux parier ? répondit Piré en lui jetant un clin d’œil.
Arnitan serra les dents. Qu’est-ce qu’il m’énerve…
— Tu verras, dit Arnitan d’un air défiant.
Mais avant que le duel fraternel ne reprenne, Atlan les interrompit d’un ton sévère :
— Bon, ça suffit. Piré n’aura plus le temps de t’entraîner, coupa sèchement Atlan.
Piré avait quatre années de plus que lui. Les cheveux courts, couleur bois, des yeux bleu perçant, un nez fin et allongé, et des joues légèrement creusées.
Il ne ressemblait à Arnitan que par une fine cicatrice courant de son sourcil gauche à la pommette.
Piré allait bientôt devoir effectuer plusieurs épreuves pour devenir un chevalier de Krieg.
La cérémonie impressionnait tous ceux qui y assistaient. Elle durait trois jours.
Les deux premiers jours avaient pour but de montrer les capacités à l’épée, à l’arc, à cheval, mais également un combat à main nue.
La troisième journée était effectuée dans la forteresse. Une épreuve dont nul n’avait de souvenir. Ce mystère nourrissait l’inquiétude de tous les futurs candidats.
Pourtant personne n’avait essayé de découvrir ce secret.
Il n’y avait jamais eu de cas de morts lors de toutes les cérémonies passées, au fil des siècles.
Piré regarda Arnitan en souriant tendrement :
— Pa a raison, il faut que je me concentre sur ce qui m’attend.
Ça va me manquer… se dit-il, empreint de nostalgie.
— Mais ne t’inquiète pas, on reprendra notre entrainement dès que je serai devenu un guerrier. Et j’espère que toi aussi tu deviendras plus fort.
Ils se fixèrent du regard, et comme pour sceller leur accord, baissèrent légèrement la tête.
— Bien, maintenant que cette partie est résolue. Nous avons quelque chose à fêter, sourit Atlan.
— Quoi donc ? répondirent en cœur Myriam et Arnitan.
— Maintenant que nous sommes tous servis, dit Atlan en regardant tendrement sa femme, il est temps de vous annoncer la nouvelle.
Il se tourna vers sa fille et hocha la tête pour la laisser continuer :
— J’ai été sélectionnée pour devenir apprentie guérisseuse, dit Céleste, son sourire radieux ne quittant pas son visage.
Atlan et Piré souriaient, tandis que Myriam et Arnitan échangeaient un regard complice avant d’éclater de joie.
Myriam se leva d’un bond, prête à se jeter dans les bras de sa fille… puis la toux la coupa net :
— Félicitations Cél ! Je suis tellement fière de toi ! réussit-elle à la féliciter.
— Merci, Man, sourit Céleste.
Céleste avait un été de plus qu’Arnitan. Fine, le visage illuminé de taches de rousseur qui rehaussaient ses fossettes, ses cheveux châtains étaient tressés en une longue natte tombant sur sa nuque
Petite déjà, elle soignait les oiseaux blessés et inventait des potions dans des coquillages.
Chaque jour, elle rejoignait Gabrielle, la vieille herboriste, pour apprendre à reconnaître les plantes, percer leurs secrets, et soulager les maux du village.
Pour devenir apprenti guérisseur, il fallait réussir quelques épreuves mais Arnitan ne se souvenait plus lesquels. Il se souvenait surtout des noms étranges de certaines plantes, qui l’avaient tour à tour amusé et ennuyé.
Le repas se poursuivit dans une ambiance détendue.
Lorsque tout le monde eut terminé, il frotta les assiettes dans l’eau tiède pendant que Céleste les essuyait, leur silence complice empli de chaleur.
— Tu vas à la rive Ouest ? dit Céleste en rangeant les assiettes.
Il sentit un léger pincement au cœur.
— Oui, je dois retrouver Draiss et Gwenn.
Céleste eut un rire.
Arnitan la regarda d’un air inquisiteur.
— Quoi ?
— Tu sais très bien, Tan, le taquina-t-elle.
Les joues du garçon s’empourprèrent.
— Non, je vois pas.
— Si tu le dis, répondit sa sœur toujours un grand sourire aux lèvres.
Il sortit, l’air renfrogné, les joues encore rouges.
— A tout à l’heure, petit frère ! Dis bonjour à Gwenn de ma part.
Il ne prit pas la peine de répondre.
Patan trottina vers lui, la langue pendante. Arnitan s’accroupit pour lui gratter les oreilles.
— Reste ici, Man et Cél auront peut-être besoin de toi.
Le chien jappa doucement avant de repartir vers le poulailler, faisant piailler les volailles comme à son habitude.
Un sourire s’étira sur son visage et il commença à se promener dans le village.
Il passa devant la boulangerie et la boucherie, toutes deux encombrées par une foule de villageois. Les enfants couraient dans tous les sens. Des sabots claquaient sur le sol de pierre noire, des chevaux montés par les chevaliers de Krieg.
Il arriva devant le port, s’aperçut que le soleil commençait sa lente descente.
— C’est l’heure, murmura Arnitan, un sourire espiègle sur les lèvres. Il tourna les talons et s’éloigna du port.
J’espère qu’ils sont là…
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