Chapitre 1 — Vie de merde
Tirant une latte sur sa cigarette à moitié entamée, Richard contemplait la route où défilaient les voitures. Assis sur un petit rebord en pierre, il se perdait dans ses pensées le temps d’une pause.
Ça doit être bien d’avoir un chemin tout tracé, se dit-il. De savoir où on va, pourquoi, et d’avoir la détermination de le suivre jusqu’au bout. Ensuite, on pourrait juste se laisser couler tranquillement.
Il laissa échapper un rire sans joie. C’est pas cool d’être libre quand on ne le veut pas. Être libre, au fond, c’est un poison doux-amer.
Richard fut coupé dans sa réflexion par la voix de son responsable :
— Ta pause est finie, d’autres aimeraient prendre la leur.
Il esquissa un sourire. Depuis qu’il bossait dans ce supermarché, pas un seul jour ne passait sans qu’on ne lui fasse cette remarque. Toujours les mêmes phrases, devenues presque rassurantes à force d’absurdité :
— T’es jeune, t’as pas besoin de vacances.
— Je prends jamais de pause aussi longue que toi.
— Si tout le monde faisait comme toi, personne bosserait.
Amusant, pensa-t-il. Oui, amusant.
Il roula des yeux discrètement, puis claqua le mégot entre ses doigts avant de le jeter dans la poubelle. Il atterrit dedans du premier coup, suscitant une légère fierté. Ridicule : ce n’était qu’un mégot, pas le trois points de l’année.
Il poussa la lourde porte métallique, glacée par l’hiver, pour rentrer dans le couloir menant aux vestiaires. Le couloir des néons convulsants, c’est comme ça qu’il l’appelait. Les néons clignotaient bruyamment tous les jours.
Comme si plus personne n’avait la force de lever les yeux.
En traversant le couloir, il passa la main sur les murs de béton blanc grossièrement peints et sentit les bulles d’air sous ses doigts.
Arrivé au vestiaire, il croisa le regard de Jeannine — la cinquantaine bien tassée, des rides aux coins des yeux et un air moralisateur à faire baisser la tête d’Aristote. Son regard disait tout, mais elle se fendit malgré tout d’un :
— Ah, enfin !
Richard soupira, puis claqua la porte de son casier , un peu trop fort.
Évidemment, ses yeux se fermèrent nerveusement : il savait qu’il allait encore avoir droit à une remarque. Il sentit dans son dos la froideur incisive de la haine silencieuse de la vipère dans son dos.
Intérieurement, cette remarque le faisait bouillonner. Son cerveau brûlait d’envie de lui lancer ses quatre vérités. Mais il avait besoin de ce travail, alors il ravala sa fierté et détourna le regard, esquissant un sourire discret avant de lâcher un “désolé” aussi vide que terne.
Cet endroit le transformait en tout ce qu’il détestait. Enfilant son gilet, il mordit sa lèvre inférieure, dégoûté de n’avoir pas eu le courage de lui dire qu’elle ne se gênait pas pour jouer la collabo avec le responsable. À votre avis, comment avait-il su où il était ? Ce monologue intérieur était la seule chose qui lui permettait de tenir.
Pourtant, tout n’était pas à jeter ici. Camille, une des caissières, était très sympa, bien qu’un peu godiche à son goût. Elle aussi était surveillée par le responsable — mais pas pour les mêmes raisons, à voir la façon mielleuse dont il lui parlait. Du miel pourri : un vieux pervers qui drague une jeune femme juste pour oublier sa calvitie. Camille feignait de ne pas le remarquer pour éviter les vagues. Elle était comme lui : elle avait besoin de ce taff.
Richard l’aimait bien. Parfois, elle prenait sa pause avec lui et venait fumer dehors. Supporter le cercle des “ménagères disparues” dans la salle de pause devait être aussi agréable que de se brosser les dents avec une brosse à toilettes. Enfin bon, il ne se plaignait pas : elle était la seule à ne pas sembler obsédée par la critique du monde tout en affichant un sourire hypocrite à dents déployées.
Il traversa la réserve et se retrouva au point d’accueil du magasin. Pour y arriver, il devait longer le couloir des caisses — un petit écosystème fragile. Évidemment, hors de question de remettre quoi que ce soit en question. “Tais-toi et travaille”, c’était la règle d’or.
Christelle, elle, c’était la définition de l’habit ne fait pas le moine. Quand il était arrivé, trois mois plus tôt, elle l’avait accueilli chaleureusement, sourire éclatant, prête à l’aider sur plusieurs tâches. En réalité, elle voulait juste mettre le pigeon en confiance avant de le plumer. Il n’avait pas mis longtemps à l’entendre glousser dans son dos, le traitant de branleur ou d’incapable.
Michelle, en revanche, c’était autre chose. Il pensait qu’elle avait peur de se retrouver seule — alors elle imitait les deux sorcières pour ne pas en être exclue. Maman divorcée, un mari qui la frappait, des enfants partis si loin qu’elle ne les voyait presque plus. Parmi les trois, c’était celle qui lui inspirait le plus de pitié, et parfois un peu de compassion. Enfin, quand elle ne s'en donnait pas a coeur joie pour lui en mettre plein la tronche et amuser les deux hyènes hysteriques .
Il arriva enfin au point d’accueil où se trouvait Myriam. Pour le coup, il évitait soigneusement de l’aider. Avant de le juger, il fallait comprendre pourquoi : Myriam, c’était la stressée du taff. Et quand il disait stressée, c’était qu’elle pouvait recompter les articles d’une palette une cinquantaine de fois, juste pour être sûre de ne pas avoir fait d’erreur. Autant dire que l’aider, c’était accepter un ulcère quasi instantané.
Il l’aimait bien, mais seulement en dehors du travail.
En passant près du point d’accueil, il se contenta d’un salut de la tête et accéléra légèrement le pas. C’était un petit écosystème, fragile, cet endroit. Et évidemment, hors de question de remettre quoi que ce soit en question.
Tais-toi et travaille, c’était le mot d’ordre.
Contemplant les portiques de sécurité, censés sonner quand on passe avec un article impayé, mais qui, en réalité, ne servaient qu’à dissuader les plus impressionnables.
Un pied devant l’autre, comme un bon soldat, il entrait dans cet enfer de produits et de consommation.
Quelle vie de merde.

Annotations
Versions