Chapitre 3 : Mi figue - Mi raisin
Quand tu tries des cartons toute la journée, tu te rapproches dangereusement de ce qu’on appelle "la mort cérébrale" : tu prends, tu ouvres, tu vérifies, tu ranges. Puis tu répètes ça, encore et encore.
Et puis arrive ce moment — cette goutte de grenadine dans l’eau des toilettes : tu dois ouvrir une nouvelle palette. Un événement anodin devient une lutte épique contre la créature de plastique. Tu saisis ton cutter, esquives ses crachats rageurs. Droite, gauche, roulade.
Tu plonges ta lame dans sa froide chair plastique tendue. Tu sens la vie quitter le monstre. Victoire. Tu viens de sauver le monde.
Un petit rire résonna derrière moi :
— Ben dis donc, merci pour le spectacle, preux chevalier !
Merde. J’aurais pu assumer devant Ritchel, mais devant Camille…
— Ahah, oui. J’aime bien donner un peu de vie à ce lieu de froideur éternelle.
Camille leva ses yeux verts vers moi :
— Et en plus, poète. Ben dis donc !
Quitte à passer pour le bouffon de service, autant y aller à fond :
— Je suis le preux chevalier de l’entrepôt maudit, mademoiselle, et j’ai occis ce monstre pour vous protéger !
Elle se prit au jeu :
— Oh, mon preux chevalier, merci d’avoir sauvé ma pauvre vie ! Je vous serai éternellement reconnaissante.
C’était rafraîchissant. Un vent de normalité dans mon esprit glacé par la répétitivité de ce taff.
La porte s’ouvrit. Je saisis un carton vide pour feindre de travailler. Camille, elle, ne fit pas l’effort.
Ritchel entra, prêt à cracher son venin. Mais ses yeux tombèrent sur Camille. Son air grave habituel devint soudain chaleureux.
— Oh, Camille ! Que faites-vous ici ? Il fait trop froid, venez à l’intérieur. N’oubliez pas votre pause. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit…
Sérieux ? Le même type qui m’avait humilié devant tout le monde ?
— Je passais juste récupérer le registre que Richard m’a gentiment attrapé. Merci, Richard. À plus tard, monsieur Ritchel.
Elle avait appuyé sur monsieur pour marquer la distance. Lui y vit une soumission perverse. Un sourire narquois lui échappa.
Quand elle partit, cette parenthèse chaleureuse se mua en vengeance. Il passa dix minutes à me piéger avec des questions tordues. Manque de bol : j'avais minutieusement pris le temps de tout verifier 3 fois .
Merci Myriam pour cette astuce .
Sa seule victoire ? Perdre dix minutes de son temps , soi disant si precieux .
* Musique de jeu vidéo *
Première victoire du jour sur le roi des enfers.
Après avoir terminé ma journée à l’entrepôt, je croisai Camille à la sortie des vestiaires. Mon regard avait changé sur elle. Je ne la voyais plus de la même manière, mais je n’aurais su expliquer pourquoi ni comment.
Pourtant, la croiser avait rendu la journée un peu meilleure.
Bilan : mi-figue, mi-raisin.

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