Chapitre 4 — Pas si mal
Chevauchant ma trottinette éléctrique , je roulais vers le travail. J'avoue que l'absence de gants ne rendait pas le trajet spécialement agréable. Le vent froid qui cisaillait le bout des doigts, la douleur qui engourdissait les mains — c'était pas génial. Peut-être les seuls moments de l'année où j'étais pressé d'arriver au boulot.
Pourtant aujourd'hui, quelque chose me travaillait. Pas dans le sens négatif, mais une douce chaleur qui enrobait mon ventre. Étrange, mais agréable. Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais envie de venir. J'étais presque content de me retrouver là-bas. Même croiser les sœurs harpies ne me dérangeait pas plus que ça.
J'arrivai au travail et, comme un rituel habilement préparé, je dégainai une cigarette juste devant la porte des vestiaires. J'avais pris soin d'arriver dix minutes en avance — non pas parce que ce travail qui me brisait m'obsédait, mais parce que je savais que Ritchel m'avait vu passer devant la grande baie vitrée. C'était voulu.
Cela me permettait de tendre un piège subtil. Il adore me reprocher mon manque d'assiduité. Me voir fumer devant la porte lui faisait croire que je m'amuse dehors.
Ça ne manqua pas. Quelques minutes plus tard, il poussa violemment la porte du couloir :
— Vous fumez encore, Richard ? C'est une manie chez vous, ces pauses !
J'attrapai innocemment mon téléphone, pris mon air faussement idiot, et lâchai d'une voix douce — frôlant l'insolence :
— Il est 8h50, désolé monsieur Ritchel, mais je ne commence qu'à 9 heures.
Ritchel, pris à son propre piège, consulta sa montre de luxe. Réplique évidente : Hublot s'écrit avec un T, pas un S. Il me dévisagea, tenta de répliquer en arguant que mes collègues arrivaient en avance pour préparer le magasin. Ce n'était pas faux, mais je n'avais aucune envie d'argumenter.
— Je termine et j'arrive au plus vite.
Évidemment, c'était faux. Mais quelle meilleure stratégie que de le faire partir ? Il s'en alla en ruminant son impuissance, claquant la porte derrière lui.
Je sais ce que vous allez dire : « C'est pas bien, tu devrais pas le provoquer. » À quoi je répondrais que je ne suis qu'un employé qui respecte ses horaires.
Prenant le temps d'apprécier une cigarette industrielle — beaucoup trop chère pour ce que c'est —, je poussai la porte en fer pour entrer dans le long couloir blanc, clignotant et convulsant. Pourtant, il ne me paraissait pas si interminable aujourd'hui. Étrange. Quelque chose se passait.
J'entrai dans le vestiaire. Comme toujours, Jeannine méditait sur le sens profond de la vie et me lança une pique sous forme de perche. Mais je n'avais pas envie de l'écouter. J'étais de bonne humeur — pas question de gâcher ma seule bonne journée du mois.
J'enfilai ma veste, fermai mon casier en le claquant légèrement — de manière provocatrice —, et passai la porte.
En passant la porte, je me retrouvai face à l'allée des neuf cercles de l'enfer — je crois. Passer devant tous ces personnages affreux qui me dévisageaient sans gêne… mais rien ne semblait m'atteindre. Comme si je portais une armure de bonne humeur qui faisait rebondir les énergies négatives.
Il n'y eut qu'une chose qui me déstabilisa : passer devant la caisse 10, devant Camille.
Pour une raison étrange, en croisant son regard, je sentis mes joues devenir brûlantes, flamboyantes. Ma tête ne sut faire qu'un léger salut lointain.
Autant vous dire qu'au moment où elle me le rendit, j'avais des volcans en guise de joues.
Camille fit un geste vers ses propres joues, pensant sûrement que j'étais malade.
Mieux vaut que je ne vous raconte pas les trois minutes gênantes où j'ai essayé de lui bafouiller une réponse.
Quel classe. De chevalier à analphabète.
Enfin bref, comme un ado de 15 ans face à son crush — c'est bien comme ça qu'on dit ? —, je filai rapidement, espérant un moment plus propice pour lui parler.
Un moment plus propice ? Je suis fou ou quoi ? C'est juste une collègue, rien de plus !
Merde, qu'est-ce qui m'arrive, sérieusement ? Je tourne pas rond.
Évidemment, après ça, le passage classique par le point d'accueil : quelques pirouettes sociales bien huilées pour éviter le dragon du stress. Puis, forcément, accueil par le pseudo-roi démon. Visiblement, il avait percé ma stratégie de la cigarette — j'ai cru voir de la fumée lui sortir des oreilles.
— Alors alors, on se croit malin ?
Très sincèrement, dans un autre contexte, je lui aurais rétorqué que oui. Mais aujourd'hui, mon humeur était trop bonne pour que je gâche ma salive à lui répondre.
— J'ai constaté que vous discutiez beaucoup avec Camille. J'ose espérer que cela reste professionnel.
Un œil suspicieux se planta dans le mien. Il était sérieux, à me questionner là-dessus ?
— Ce n'est qu'une collègue, monsieur.
Pourquoi le mot collègue m'érafla-t-il la bouche ? Comme si c'était douloureux à prononcer.
— Bien, bien. Dans ce cas, vous ne voyez pas d'objection à ce que je décale votre pause de la sienne ?
Connard. Tout pour me faire chier, hein ?
— Non monsieur. Pas d'objection.
Il était déçu. Il aurait voulu entendre une raison pour me rabâcher le règlement encore et encore, couplé à un laïus sur la jeunesse.
— Bien. Vous allez encore trier aujourd'hui. Vous avez si bien travaillé, ce serait bête de vous couper dans votre élan.
Tiens, presque un compliment déguisé. Évidemment, il faisait ça pour que je ne croise pas Camille. Habituellement, ça ne m'aurait pas chagriné. Mais là, je voulais la revoir pour m'expliquer sur mon bafouillage. C'est raté.
En passant la porte des vestiaires, je traversai le long couloir. Vous allez trouver ça bête, mais une petite partie de moi espérait la voir. Comme si j’avais un manque, comme si j’avais besoin de mon shoot.
Pourtant, en ouvrant la porte vers l’extérieur
Personne.
J’étais déçu. Je pris le chemin du retour.
J’ouvris le portail, poussai la porte, entrai dans le salon et m’écrasai sur le canapé, ruminant ma déception.
Le téléphone vibra. Numéro inconnu.
J’ouvris le message.
C’est Camille. Désolée, j’ai dû partir précipitamment. Tu voulais me parler ? On peut se voir en dehors du travail si tu veux ?
Sans même réfléchir, sans même penser, mes doigts écrivirent
Oui, avec plaisir. À très vite.
Pas si mal finalement .

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