Ruhe, allein
Voyage scolaire en Allemagne. Celui de terminale, je crois. Je fêtais mes 18 ans là-bas. Mais était-ce lors de cette soirée d’anniversaire ou d’une autre teuf ? Ma mémoire hésite.
Enfin bref.
Je me souviens du ponton, au bord du lac. Ou du fleuve. De moi m’y installant. Ivre. La tête dans les étoiles, la fraîcheur du soir, et mes Davidoff en poche et au bec.
C’est là qu’il s’assit. À côté de moi. Quel était son prénom déjà ? Disons Christian. Ou Christophe. Version allemande.
Je me rappelle clairement de son acné, qui embellissait son visage. J’aimais bien l’aspect rugueux que cela lui donnait.
Il me parla. Je ne comprenais pas tout, et encore moins avec une quantité d’alcool non négligeable dans le nez. Toutefois, je reconnus quelques mots : « alles gut ? » et « allein ».
Répondre en allemand en étant bourré est un exercice périlleux. Mais j’essayai, par politesse pour lui et pour le pays qui m’accueillait le temps de deux semaines.
Mauvaise idée.
Dans mon esprit, ma réponse était claire, aussi limpide que la vodka. Le problème, c’est que la vodka aseptise.
Alors je répondis quelque chose du genre :
— Ja… bin ich gut… ich mag die Ruhe… Nacht...und allein sein… manchmal…
Un empilement qui, mis bout à bout, ne veut pas dire grand-chose. Mais les mots, eux…
À son expression qui se ferma, et à son « na ja, klar » tandis qu’il se levait, je compris plus tard.
J’avais simplement voulu dire que j’aimais la solitude de la nuit et le calme du soir.
Mais j’utilisai les mots « Ruhe » et « allein ».
Et il le comprit, à l’évidence, comme : « tu me déranges » ou « je préfère être seul ».
Christian ou Christophe ou peu importe, et même si je bricole dans ta langue… bitte, bleib mit mir.
Mais je n’eus pas la force de le dire.
Je restai là, à contempler les étoiles, sous ce ciel clair de Rendsburg.
Plus tard, ma correspondante m’apprit qu’il était à voile et à vapeur. Et que je ne l’avais pas laissé indifférent.
Mais l’Allemagne était déjà loin.

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