Un Car de temps trop tard
En repensant à ce voyage scolaire, une autre image me revient. Lors du trajet retour, cette fois.
À l’aller, fait exceptionnel, j’avais réussi à sympathiser avec à peu près tout le monde. Y compris des mecs d’autres classes que j’avais juste croisés comme ça, dans les couloirs du lycée.
Il y en a un dont je me souviens maintenant : Thibaud, ou Thibault, je ne sais pas comment ça s’écrit. Appelons-le Teebot. Ça fait plus moderne, plus IA compatible. Vivons avec notre temps, même à contretemps.
Teebot, donc. J’avoue avoir bien ri avec lui et ses potes.
Mais au cours du voyage retour, qui nous ramenait en France, Teebot était assis à côté de moi. Nous discutions, rigolions sûrement aussi.
Est-ce avant ou après un énième assoupissement que la scène eut lieu ? Car oui, malgré les rires et les discussions, nous nous endormions parfois, bercés par la route.
Je crois, en tout cas, qu’il faisait nuit, et que dans le car, l’ambiance était plutôt calme. Les lumières étaient éteintes.
Nous discutions avec Teebot, murmurant pour ne pas perturber la tranquillité autour. Même si quelques rires nous échappèrent, je pense.
Puis, à un moment, je me souviens que nous étions près, beaucoup trop près l’un de l’autre. Teebot n’était pas un imbécile, ni lui ni les autres. Je devais être un des seuls pédés assumés malgré moi — car oui, ça se voit quand même. Et non, je n’ai jamais fait de coming out, principe que j’ai toujours trouvé absurde. Personne ne se lève le matin pour dire à ses parents : coucou, je suis hétéro.
Bref.
À un moment, je le regardai. Lui aussi. En m’approchant de quelques centimètres, je crois que j’aurais pu atterrir directement sur ses lèvres.
Mais je me figeai.
Je voulus, mais ne pus. J’attendais qu’il fasse quelque chose.
M’envoyait-il un signal ? Peut-être… ou pas. Aurais-je dû me lancer ? Oui, non. En plus de me taper la honte, je ne voulais pas gâcher de si précieux instants, et surtout le mettre mal à l’aise.
Pourtant, les autres ne se gênaient pas. Comment faisaient-ils donc pour savoir instinctivement que ce baiser — enfin ce bisou, car oui, toujours sans la langue, parce que c’est dégueu et que ça me fout la gerbe — était attendu ? Sans même avoir besoin de dire « embrasse-moi » ou « j’ai envie de t’embrasser » ?
Je ne fis rien, donc. Et ce moment, aussi fugace que trompeur, passa.
Jamais je ne me suis risqué à lui demander, même revenu en France, où pourtant j’aurais eu maintes occasions de le croiser ou de lui parler.
Encore un raté ?
Mais dans le doute, ne dit-on pas : abstiens-toi ?

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