Chapitre 2: Du pain et des jeux
Vogelberg, 18 octobre 3778
Mes sœurs, Hans et moi, jouons depuis maintenant deux bonnes heures. Après une partie de chat perché, suivie d'une partie de Tarot d'Artémis, qui est en gros un tarot classique avec des règles en plus, comme l'instauration de gages, des cartes à effets spéciaux, des pièges... Hans et moi décidons de faire un duel des triarches, un jeu extrêmement populaire chez les garçons de notre âge, inspiré des triarches, les trois Hommes gouvernant d'une main de fer l'Empire. Le principe est simple : il y a deux joueurs, on se place chacun sur un socle, Hans et moi avons choisi deux vieilles souches à proximité, et le but est de faire tomber l'adversaire avec de petits projectiles.
On imite ainsi les duels ayant parfois eu lieu pour désigner le nouveau triarche en cas d'impasse des votes. Bon, c'est vrai qu'aucun villageois de Vogelberg n'y a jamais participé pour des raisons évidentes et qu'ils utilisent des sort et non des projectiles. Ceci dit, faut bien adapter les règles. J'ai entendu un jour que les jeunes sorciers jouaient aussi à ça, mais avec leur sort évidemment. Enfin bref, ce genre de duels n'a pas eu lieu depuis au moins plusieurs siècles. Faut dire que c'est très archaïque... Néanmoins, beaucoup de jeunes s'amusent encore à poursuivre la tradition, comme nous.
Sur ce, Hans et moi récitons la célèbre tirade du légendaire Triarche Van Leeuwen, sans doute l'un des plus grands mages de l'Histoire ! Enfin, à vrai dire j'en sais rien. En dehors des quatre Cavaliers de l'Apocalypse, les capacités des mages me sont inconnus. Même ceux de l'unité spéciale 0, les Sétales de l'Églantine, je ne connais pas leur sort. C'est les sept mages d'élites de l'Empire ! J'ai du mal à saisir ceci étant dit pourquoi ils ont choisis un nom de fleur... D'ailleurs je crois que chacun d'eux à un titre de fleur attribué... Enfin bref, j'ai un duel à gagner, moi !
Après avoir récité les paroles de Van Leeuwen, nous nous saluons, nous inclinons, et nous préparons enfin au combat. Nous nous munissons de nos projectiles, des sacs remplis de minuscules cailloux, qui seront notre seule et unique arme, mais à n'en pas douter, la plus redoutable dans ce duel de légende.
Hans, visiblement pressé de démarrer les hostilités, bondit sur sa souche avec l'agilité d'un chat, son sourire trahissant une confiance inébranlable, ainsi qu'un brin d'arrogance envers moi. Il me lance, toujours sûr de lui :
-Prêt à tomber ? Je suis le seul qualifié pour être triarche ! Nullos va !
Je me mets à plisser les yeux, me concentre, saisissant un sac dans chaque main. Soudain, j'entends Frieda et Adelheid m'encourager. Pas question de perdre avec mes soeurs à côté ! Un flot d'adrénaline se met à déferler :
-On verra ça ! Tu parles trop !
Nos sourires s'éteignent tandis que nous nous observons, cherchant la moindre faille. Je vis du coin de l'oeil Hans se relâcher quelque peu. Ni une ni deux, j'entame les hostilités et lance mon sac de toutes mes forces. Il l'esquive non sans mal, puis riposte. Il jette son sac avec la puissance d'un rhinocéros enragé. Je me prends le projectile en pleine face et manque de tomber. Je parviens à l'aide d'une force qui me dépasse à me rattraper in extremis. Hans ne me laisse même pas le temps de réfléchir à une ouverture ou une faille pour contre-attaquer. Il s'élance directement dans un nouvel assaut. J'esquive certains coups, d'autres me frôlent, et certains... Il m'en a envoyé un en plein dans le thorax. Tout l'air de mes poumons s'en est retrouvé expulsé. Salaud de Hans, crois pas que tu vas encore gagner !
Après quelques échanges, j'arrive enfin à entrevoir une ouverture et je riposte enfin ! Hans fait un pas de côté, esquive, prends un autre sac, le lance, mais... J'esquive trop tard, perds l'équilibre et trébuche sur les fesses dans l'herbe humide. Hans me lance :
-Bah alors ?? Qu'est-ce qu'il t'arrive ?? On rêve un peu, non ?
Sa pointe d'ironie m'agace au plus haut point. Je ne peux m'empêcher de rétorquer :
-La ferme, sale tricheur... T'as juste eu de la chance !
-Bébé Ludwig voudrait sa maman ? Mauvais perdant, va ! T'humilies pas plus devant tes soeurs ! En plus, tout le monde sait que t'es pas un grand guerrier, c'est pas grave.
Je me ravise :
Steuplaît... Te fous pas de ma gueule toute la soirée...
Et comme je l'ai prédit, il n'a de cessé de me railler. Je finis finalement par arrêter de bouder, quand Adelheid me tend sa petite main pour que je me relève et me lance :
-Moi, je crois en toi, tu l'auras la prochaine fois ! En plus, si c'était à distance, il perdrait à coup sûr !
Hans lui tapote l'épaule :
-Je te le concède, à l'arc, c'est un vrai démon ! Mais le corps à corps, c'est pas pour tout de suite.
Les mots d'Adelheid m'ont redonné des couleurs. Je me joins à Hans, enchaînant moquerie sur moquerie autour de ma piètre performance.
Soudain, alors que nous rions, une nuée d'oiseaux s'envolent, un grondement résonne. La terre se déchire t'elle sous nos pieds ? Adelheid se met en boule, comme pour se protéger. Une explosion, des cris, des hurlements, tout s'enchaîne. Incrédule, je regarde mes sœurs, sans voix. Puis Hans, puis je continue ainsi tour à tour. Je m'écrie, ma voix partant dans des octaves fluctuants :
-Qu'est ce qu'il se passe bon sang ?! C'est la fête nationale ou quoi ?!
Une nouvelle explosion retentit, suivie du bruit distinctif d'un éclair. Une odeur de brûlé et de chair calcinée nous monte aux narines. Je regarde en direction du village et le vois brûler. Je reprends, désemparé et en proie à une terreur indicible :
-Ho putain ! Putain ! Qu'est-ce que c'est que cette merde, là ! Je rêve ?!!!
Hans, affolé, s'exclame également :
- On s'en fout Ludwig, ressaisis toi ! Nos familles sont à l'autre bout du village ! Ils n'ont pas le point de vue de la colline. Faut aller les chercher ! Ho non, papa, maman... Seigneur faites qu'ils n'aient rien...
-Mais non, ils doivent être en train de fuir, là... Faut pas y aller !
Hans me dévisage avec colère, comme si je venais de dire une aberration :
- Andouille ! Ils ont du entendre le bruit, mais il y a des chances qu'ils n'aient pas vu ce que nous voyons !
- Mais, qu'est-ce qu'on pourra faire ? Je suis sûr qu'on sera plus en danger qu'eux. En plus, les accidents domestiques sont vites pris en charges.
-Parce que t'as l'impression que c'est un accident domestique ? T'es con ou quoi ? En plus, la nuit, la brigade des pompiers n'est pas active, elle n'entre pas dans la zone d'exclusion. Les Molins n'ont pas le droit d'occuper ce genre de poste, tu le sais. Il faut qu'on y aille !
Il a raison. À quoi je pensais. Sérieusement, je ne suis qu'un couard... Fais chier, je vais tout donner ! J'arrive tout le monde !
-Ok ! Je te suis ! Frieda, Ad', restez-là s'il-vous-plaît. Je vais chercher avec Hans tout le monde. Vous êtes trop jeunes pour ça. Je préfère vous savoir en sécurité, ici ! J'en serai rassuré.
Adelheid, la plus calme des deux, acquiesce, bien heureuse de ne pas avoir à traverser cette mer de flammes. Cependant, Frieda, la plus farouche, proteste férocement :
-Et puis quoi encore ? Tu voudrais qu'on te laisse aller au casse-pipe tout seul, hein ?! T'as rêvé, Ludwig. On vient avec toi, que tu le veuilles ou non. On saura se montrer utile ! En plus, vu comment t'as réagis tout à l'heure, je suis certaine qu'Hans voudra un peu plus de soutien. Contrairement à toi, j'aurai pas hésité pour y aller. On perd du temps ici !
Sur ces mots, elle empoigne sa sœur, et lève la tête en signe de protestation. Je me résigne. Bien que ses mots m'aient piqués au vif, elle a raison. J'ai été pathétique. Nous avons perdu trop de temps. Il n'est plus question de tergiverser. Chaque seconde, de nouvelles explosions retentissent.
Nous courons à vive allure, dévalant la colline, nos pieds glissent sur l'herbe humide. On manque de trébucher si régulièrement que c'est déjà un miracle qu'on est réussis à descendre sans tomber. Ça promet pour la suite... On aperçoit enfin la place du vieux marché, à l'ouest du village. La maison de mes parents est à quelques rues seulement. Alors que nous pénétrons dans le village, la situation est plus catastrophique que nous aurions pu l'imaginé. Un immense arbre gît en plein milieu de la rue en direction de notre objectif. Je m'écris :
-Comment diable est-il arrivé là ?! Ça n'a aucun sens ! Il viendrait du bois à 500 mètres !
Hans reste de marbre. Ou du moins il essaie. Il commence par tenter de répondre calmement et doucement, mais sa voix tremble :
-Peu importe, on doit faire un détour maintenant, rien n'a de sens actuellement...
Il s'approche de moi et me chuchote :
-Fait gaffe, tu fais paniquer Adelheid. Frieda encore ça va, elle tient le choc, mais la pauvre Ad', elle, faut la ménager. Ce serait con qu'elle nous claque dans les pattes.
En tournant ma tête, j'aperçois comme l'a dit Hans, Ad' secoué de tremblements violents.
Je n'ai pas le temps de répondre, car il s'élance directement dans la rue adjacente, et nous nous enfonçons dans le village. Du moins, ce qu'il en reste... Nous nous apercevons vite du massacre, il n'y a pas d'autre mot. De hautes flammes lèchent le ciel, des poutres effondrées gisent au sol, des villageois, écrasés, hurlent à s'en rompre les cordes vocales. Une statue représentant un ancien héros du village, Cúchulainn, gît brisée. Sa tête ayant volée au loin. Le glaive qui nous protégeait est tombé. L'air est chargé de cendres, si dense que chaque inspiration nous brûle les poumons.
Nous nous dépêchons de nous éloigner, nous rapprochant de notre but. Mais, soudain, un murmure se fait entendre, ou plutôt le son d'un homme psalmodiant quelque chose. Ce n'est peut-être qu'un murmure, pourtant nous l'entendons très distinctement. Nous nous arrêtons un court instant, et nous déplacons par la suite le plus discètement possible. Nos coeurs s'entendent distinctement, battant à tout rompre. Un craquement sinistre se fait entendre, suivi d'un cri étouffé. Adelheid manque de sombrer dans la panique, mais Frieda sauve la situation et l'en empêche en mettant sa main sur sa bouche :
-CHUT ! T'inquiètes pas, Ad', tout va bien... Tu n'as rien à craindre. On est tous là. On va bientôt retrouver papa et maman. Heinrich sera là aussi...
Tandis qu'elle chuchote doucement ces mots à Adelheid, Hans, lui, horrifié d'avoir failli mourir, perd son sans froid, et s'exclame en silence :
-Tu me refais plus jamais ça ! Tu veux nous faire tuer ?!
Alors que les yeux de Frieda lance des éclairs à Hans, je me mets à murmurer, fébrile:
- Sinon, on est d'accord, on a tous entendu ce cri ?
Hans hoche la tête, son visage livide. Frieda reste muette, pour une fois, serrant la main d'Adelheid qui semble au bord des larmes.
Un nouveau craquement résonne soudain, puis des voix... comme portées par le vent. Ce ne sont pas des villageois... Je ne comprends pas ce qu'ils disent, mais une chose est sûr, ni moi, ni mes accolytes ne voulons les croiser. Au moment où cette réflexion me traverse l'esprit, mon sang se glace. Hans pose une main tremblante sur mon épaule. Il me chuchote:
-Ludwig... regarde...
Je lève les yeux, et je les aperçois dans l'ombre. Silhouettes sombres, drapées de longues capes noires, à peine éclairées par les flammes dévorant Vogelberg. C'est étrange, l'uniforme réglementaire de l'empire, ce n'est pas ça... Ils avancent calmement, méthodiquement, comme s'ils faisaient partie du décor. Leurs mains levées projettent des maléfices contre-nature. Des éclairs, des jets de liquide brûlant et des explosions au rythme de leur psalmodie. L'un d'eux, celui qui provoque les plus gros dégâts, s'arrachent des membres, puis les lancent afin qu'ils explosent. Tantôt cela semble être un oeil, à d'autre un ongle ou un doigt.
Chaque geste est précis, chaque attaque implacable. Ils ne courent pas. Ils n'ont pas besoin de courir. Ils massacrent calmement toutes personnes sur leur chemin, détruisent toutes preuves de leur venue.
C'est la première fois que je vois des mages aussi forts. J'ai déjà vu des sorciers à Praven, mais leur sort unique n'était jamais bien impressionnant. Là, le sort de chacun d'eux est mortel, où pousser à un niveau dément. L'un d'eux fait même apparaître sous nos yeux, une immense fleur écarlate. Celle-ci gonfle de plus en plus et finit par exploser, détruisant à la volée tout un pâté de maison. Mais le plus terrifiant vient après, cette fleur libère des espèces de spores une fois explosée, qui, dès qu'ils entrent en contacts avec un villageois, le dissoudent totalement et complètement, comme si sa chair fondait. Nous nous cachons derrière un bâtiment, régurgitant notre dîner. Tremblant, chevrotant, nos jambes flageolantes. Il n'existe pas de mots assez fort pour décrire notre ressenti en ce moment. Les images de ce meurtre de masse, encore fraîches dans nos esprits, se mêlent à l'odeur infecte de décomposition flottant dans l'air. En tant que Molins, nous sommes confrontés à des sorts que nous n'aurions même pas pu imaginer. C'est un monde qui n'est pas fait pour nous ! En tout cas, aucun doute, ce sont les mages d'élite de l'Empire. Je me tourne vers mes camarades, les larmes aux yeux, toujours sous le choc :
-Que diable font-ils ici ?! Ils n'ont rien à faire là ?! Et le pacte de non-agression ?! Ils n'en ont rien à secouer ?!
Hans me répond, bien moins assuré que tout à l'heure, essayant de cacher son désarroi :
-Ecoute, Ludwig, là, c'est pas l'important. Sauvons simplement notre peau, et celle de nos familles.
L'un d'eux se retourne, son visage illuminé brièvement par une explosion. Une expression figée, presque indifférente, se détache de son visage. On dirait qu'il ne fait qu'exécuter un devoir, rien de plus. J'arrive juste à apercevoir un soupçon de lassitude dans son regard, mais c'est tout. Mes jambes deviennent du plomb.
Frieda m'attrape par le bras et me secoue aussi fortement qu'elle le peut:
-Bouge, Lulu ! On doit les éviter !
Hans l'appuie, presque hystérique, en me secouant comme un prunier. Je me fais violence, non sans mal, puis aide Adelheid à se remettre en route. J'y arrive finalement à force de persuasion, mais Ad' serre les dents, le poing serré. Elle semble traumatisée, terrorisée, et je ne peux que ressentir de la culpabilité... J'aurais dû insister pour qu'elles ne viennent pas... Trop tard...
Nous progressons au milieu des allées, méthodiquement, patiemment. Ma maison est désormais en vue. Je suis soulagé de voir que le quartier est pour l'instant épargné. En nous approchant, nous remarquons que la lumière est restée allumée, ils ne sont pas partis. Ouf ! Nous ne serons au moins pas venu pour rien ! Je frappe à la porte, aucune réponse... Je frappe de nouveau, et soudain, mon père surgit avec son chassepot, une relique de l'ancien monde, avant le Grand Reset, qu'il me pointe au nez. Il est sur les nerfs et il s'en serait fallu de peu pour qu'il tire à vu. En nous voyant, il se calme et baisse le fusil.
-Entrez les enfants, vite !
Nous ne nous faisons pas prier et entrons sans dire un mot. Ma mère accourt et nous prend moi et mes sœurs dans ses bras, monsieur et madame Dolch accourent également vers Hans. S'écoulent ainsi plusieurs minutes de pleurs, où chacun de nous semble se relâcher après les évenements traumatisants que nous avons vécu.
Soudain, mon père s'exclame :
-Désolé de devoir vous interrompre, mais que se passe-t-il au juste ?!
Nous lui racontons alors tout dans les moindres détails. Son visage sérieux, blêmit au fur et à mesure que notre récit avance. À la fin, il semble vider de toute sa vie... Un vrai pruneau. Un long silence survient, finalement coupé par mon père reprenant ses esprits:
-On doit s'en aller ! Maintenant ! Madeleine, va chercher le briseur de sceaux de toute urgence !
Ma mère, à ces mots s'empresse de monter à l'étage sans dire un mot. Mon père continue :
Jean, va chercher le fusil Minié et le 1777 au grenier avec Heinrich, on aura besoin de puissance de feu ! Ludwig, je te confie mon bracelet, prends-en grand soin, on va faire notre possible pour que tout le monde vive, mais s'il y a un souci, il faut absolument qu'il soit conservé... Je préfère te le donner, je pourrais me battre avec beaucoup moins d'appréhension !
Il me tend le bracelet, je le saisis sans protester malgré mon incertitude. Que vient faire ce bracelet dans cette situation ? Pourquoi lui accorder autant d'importance ? Pour la première fois, je peux l'analyser, et je ne m'en gêne pas. Il a une forme irrégulière, dû à la vétusteté je dirais. Ça crée de véritable gondolles et crevasses sur sa surface. Je ne sais pas quand a été crée cette vieillerie, mais ce n'est certainement pas hier ! J'ouvre le clapet, et aperçois deux choses : un trisecteur sur le clapet supérieur, et un groupe de symboles sur le clapet inférieur, comme ceux au dos. Des triangles, des ronds... Serait-ce un alphabet inconnu ? Un code, peut-être ? En bas du clapet, il y est inscrit : "Gerboise Jaune". C'est la seule inscription en alphabet latin, et elle ne semble pas d'origine, plutôt gravée. J'interroge mon père:
-Qu'est-ce que c'est que cette gerboise jaune ???
- Eh bien... Je ne sais pas vraiment non plus. Seulement, je sais que c'est très important, bref, on en reparlera plus tard. C'est tout ce que tu as besoin de savoir maintenant.
Quelques instants plus tard, Madeleine, ma maman, revient de l'étage avec le briseur de sceaux. C'est un étrange appareil, tout en métal, de nombreux rouages et leviers le constituent. Moi, mes frères et sœurs, ainsi que les Dolch l'observons avec étonnement. Je ne l'ai jamais vu auparavant. Je le regarde, curieux, et demande :
-A quoi ça va nous servir ?? D'où tu sors ça au fait ?
Elle ne répond pas tout de suite. Ma mère, se rapproche, se tourne vers moi avec un regard grave et répond enfin:
- Si tu savais le nombre de choses qu'on a en stock... Enfin bref, ça sert à franchir la ligne Koenig, Ludwig. Tu sais qu'on ne peut normalement pas la franchir, mais, t'es tu déjà demandé pourquoi, ou plutôt comment ?
-Euh non, pas vraiment... Pourquoi ?
Je la fixe intensément, incapable de voir où elle voulait en venir.
-Eh bien, tu le sais, nous, les non-mages, les Molins, sommes parqués dans divers villages faisant offices de ghettos. Cependant, il leur faut une assurance qu'on ne puisse pas partir après le couvre feu en faisant le mur. Poster des mages en garnison tous les 100 pas, ce serait bien trop coûteux et complexe, tu comprends ? Alors, ils ont décidé d'apposer à tous les Molins recensés une marque, une marque maudite... Quiconque franchit sa ligne de démarcation après le couvre feu, ou reste en dehors au moment de celui-ci, en subit les conséquences... Soit repéré par les services de détection magiques, en subissant évidemment des douleurs intenses. Soit se tordre de douleur jusqu'à mourir, brûlé de l'intérieur... Tout dépend de la résistance de l'individu, et impossible pour nous de le prédire. En bref, avec la marque maudite, le sceau Hécate, c'est du suicide. Cependant, à l'aide du briseur de sceaux, en s'approchant de la barrière, on va pouvoir lier notre sceau à la barrière et le détruire. C'est notre seule chance de survie.
Je m'exprime fébrilement :
-Pourquoi lier notre sceau à la barrière le détruit ? Je ne saisis pas...
-La barrière est un poison pour le sceau, et celui qui le porte. Le briseur désynchronise momentanément le sceau de la personne et celui-ci se fait grignoter par la barrière.
Sa voix est emplie de résignation, et d'abattement alors qu'elle termine son monologue et son explication. Je reste sans voix, mes yeux écarquillés. J'ai bu ses paroles, mais en ai-je compris l'ampleur ? Maman serre intensément l’objet dans ses mains, comme si elle craignait qu'il ne se vaporise.
Je m’assois lentement sur le fauteuil, abattu par les récentes révélations. Tous les individus présents dans la salle, excepté mon père et ma mère semblent abasourdis. Mon esprit tourne en rond, cherchant à comprendre ce qu’ils viennent de dire. Des gouttes de sueur perlent sur mon front. L’angoisse me serre le cœur. Jamais je n'aurais pu imaginer les conséquences du franchissement de la ligne Koenig... Enfin, je savais, mais on me l'a toujours édulcoré...
Je ne parviens à rien dire de plus, ma gorge est serrée par un mélange de confusion et d'effroi.
Monsieur Dolch s'exclame:
-C'est tout bonnement fantastique, pourquoi l'aviez vous gardé pour vous, dites-moi ?? On aurait pu s'en servir bien avant ! Vous auriez dû avertir tout le monde ! Enfin, rien que l'existence d'un tel objet est formidable !
Mon père lui répond :
-On ne pouvait tout simplement pas le faire. Cet objet est précieux, l'utiliser n'importe comment aurait été une erreur. Si on avait pu entrer en contact avec un réseau de résistance, on l'aurait peut-être fait, mais visiblement, dans l'Empire, elle est bien trop timide.
Monsieur Dolch soupire mais ne rajoute rien.
Soudain, ma mère s'exclame en claquant des mains :
-Bon ! Préparez tous vos affaires ! On part dans dix minutes ! Quoi que, non, cinq minutes. On n'a pas de temps à perdre !
Tout le monde s'active dans la maison, les Dolch et Hans s'esquivent pour rentrer faire leurs bagages rapidement chez eux. Quelques instants plus tard, Jean et Heinrich reviennent avec leurs fusils et leurs bagages. Heinrich vient nous prêter main fortes pour faire nos sacs. On emporte que le strict minimum, mais il faut bien penser à tout.
Trois minutes s'écoulent, les Dolch frappent à la porte, les explosions sont de plus en plus proches, les cris viennent à leur suite, comme une traînée de feuilles suivant le vent automnal. Nous sommes tous rassemblés dans le salon, établissant le plan d'évacuation dans les plus brefs délais. Mon sac est prêt, j'ai emporté une pile de vêtements, une gourde, mon nécessaire d'hygiène, quelques rations, un vieux canif ayant bien vécu, ainsi que mon seul divertissement : un manuel pour apprendre le hongrois. En effet, s'il faut bien savoir quelque chose sur moi, c'est que je suis un vrai passioné des langues, un vrai polyglotte ! Je parle français et allemand, bien que ces deux langues aient fusionné avec le néerlandais pour donner le francien d'aujourd'hui. J'ai voulu les apprendre pour découvrir mes racines... Je parle également une quinzaine de langues ! Du Slovène au japonais en passant par le russe. Tout ça à 14 ans quand même ! C'est une de mes plus grandes fiertés ! Et, malgré la situation, s'il y a un moyen que je survive assez longtemps pour voir demain, je ne veux pas abandonner cette passion.
J'entends Adelheid pleurer, elle veut prendre son gros ours en peluche vert qu'elle a depuis la naissance. Frieda a déjà mis certaines de ses affaires dans son sac mais il est désormais plein à craquer ! Je remarque l'espace restant dans mon sac, et je propose à Adelheid de le lui prendre. Elle devient alors toute guillerette et apporte un peu de bon humeur au milieu de tous ces têtes d'enterrement.
Un immense éclair surgit du ciel, frappant violemment le sol à quelques rues. Il me rappelle à moi, et à tous les occupants du salon, que nous devons impérativement nous dépêcher et ne pas tergiverser. Ainsi, nous nous équipons, et malgré notre équipement imparfait, commençons à sortir. Je suis très hésitant à l'idée de quitter la maison, me rappelant les mages de tout à l'heure... Voyant mon désarroi, Heinrich pose une main rassurante sur mon épaule. M'apportant une sorte de protection fraternelle. Je le vois tout de même trembler, légèrement ; il n'en montre rien, mais il est véritablement terrifié... Pourtant, il n'a rien vu du dehors... Cependant, j'ignore pourquoi, son geste me rassure tout de même... J'observe tout notre bataillon de fortune. En nous observant tous équipés de nos sacs à dos, prêts à partir, une confiance inconnue m'envahit, et je me dis que, finalement, on va peut-être s'en sortir. Cet enfer sera peut-être bientôt derrière nous...

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