Chapitre 2: Du pain et des jeux

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Vogelberg, 18 octobre 3778 

 Mes sœurs, Hans et moi, jouons depuis maintenant deux bonnes heures. Après une partie de chat perché, suivie d'une partie de Tarot d'Artémis (un tarot classique avec des règles en plus, comme l'instauration de gages, des cartes à effets spéciaux, des pièges...), Hans et moi décidons de faire un duel des triarches, un jeu extrêmement populaire chez les garçons de notre âge, inspiré des triarches, les trois Hommes gouvernant d'une main de fer l'Empire. Le principe est simple : il y a deux joueurs, on se place chacun sur un socle, Hans et moi avons choisi deux vieilles souches à proximité, et le but est de faire tomber l'adversaire avec de petits projectiles.

 On imite ainsi les duels ayant parfois eu lieu pour désigner le nouveau triarche en cas d'impasse des votes, impliquant, il est vrai, absolument aucun villageois de Vogelberg en raison de notre statut, mais nous nous en moquons, nous sommes habitués... En plus, ce genre de duels n'a pas eu lieu depuis au moins plusieurs siècles, mais beaucoup de jeunes hommes s'amusent encore à poursuivre la tradition, comme nous.

 Sur ce, Hans et moi récitons la légendaire tirade du légendaire Triarche Van Leeuwen, sans doute l'un des plus grands mages de l'Histoire en dehors des quatre Cavaliers de l'Apocalypse et de la brigade des septs sorciers de l'unité spéciale 0, l'élite de l'Empire. Après avoir récité les paroles de Van Leeuwen, nous nous saluons, nous inclinons, et nous préparons enfin au combat. Nous nous munissons de nos projectiles, des sacs remplis de minuscules cailloux, qui seront notre seule et unique arme, mais à n'en pas douter la plus redoutable possible dans ce duel de légende.

 Ainsi, Hans, visiblement pressé de démarrer les hostilités, bondit sur sa souche avec l'agilité d'un chat, son sourire trahissant une confiance inébranlable, ainsi qu'un brin d'arrogance envers moi.Il me lance, toujours sûr de lui:

-Prêt à tomber ? Je suis le seul qualifié pour être triarche, nullos va !

Je me mets à plisser les yeux, me concentre, saisissant un sac dans chaque main. Soudain, j'entends Frieda et Adelheid m'encourager, un flot d'adrénaline se mit à déferler :

-On verra ça ! Tu parles trop !

Nos sourires s'éteignent brièvement alors que nous nous observons, cherchant la moindre faille. Je vis du coin de l'oeil Hans se relâcher quelque peu, ni une ni deux, j'entame le combat et lance mon sac de toutes mes forces, il esquive non sans mal, puis riposte. Je me prends le projectile en pleine face et manque de tomber, avant de me rattraper in extremis. Hans ne me laisse même pas le temps de réfléchir à une ouverture ou une faille pour contre-attaquer, il me renvoie un nouvel assaut, que j'arrive à peine à esquiver.

 Après quelques échanges, j'arrive enfin à entrevoir une ouverture et je riposte enfin ! Hans esquive une nouvelle fois, prends un autre sac, le lance, mais... J'esquive trop tard, perds l'équilibre et trébuche sur les fesses dans l'herbe humide. Hans me lance :

-Bah alors ?? Qu'est-ce qu'il t'arrive ?? On rêve un peu non ?

Sa pointe d'ironie m'agace au plus haut point. Je ne peux m'empêcher de rétorquer :

-La ferme, steuplaît... T'as juste eu de la chance ! Va pas te foutre de ma gueule toute la soirée ! Comme je l'ai prédit, il n'a de cesse de me railler. Néanmoins, je finis par arrêter de bouder, quand Adelheid me tent sa petite main pour que je me relève et me lance:

-Moi, je crois en toi, tu l'auras la prochaine fois.

Elle me redonne courage et je me joins à Hans, enchaînant finalement blague sur blague autour de ma piètre performance.

Soudain, alors que nous rions, une nuée d'oiseaux s'envolent, un grondement résonne. La terre se déchire t'elle sous nos pieds ? Adelheid se met en boule, comme pour se protéger. Une explosion, des cris, des hurlements, tout s'enchaîne. Incrédule, je regarde mes sœurs, sans voix, puis Hans, puis je continue ainsi tour à tour. Je m'écrie comme un damné:

-Qu'est ce qu'il se passe bon sang ?!

Une nouvelle explosion retentit, suivie du bruit distinctif d'un éclair. Une odeur de brûlé et de chair calcinée nous monte aux narines. Je regarde en direction du village et le vois brûler. Je reprends, désemparé et paniqué:

-Ho putain ! Putain ! Qu'est-ce que c'est que cette merde là, je rêve ?!!!

Hans, affolé, s'exclame également:

- On s'en fout Ludwig, ressaisis toi. Nos familles sont à l'autre bout du village, ils n'ont pas le point de vue de la colline.

-Et alors, ils doivent être en train de fuir là !

- Andouille, ils ont du entendre le bruit, mais il y a des chances qu'ils n'aient pas vu ce que nous voyons !

- Mais, qu'est-ce qu'on pourra faire ? Je suis sûr qu'on sera plus en danger qu'eux. En plus, les accidents domestiques sont vites pris en charges.

-Parce que t'as l'impression que c'est un accident domestique ? T'es con ou quoi ? En plus, la nuit, la brigade des pompiers n'est pas active, elle n'entre pas dans la zone d'exclusion. Les Molins n'ont pas le droit d'occuper ce genre de poste, tu le sais. Il faut qu'on y aille !

À ces mots, je me ressaisis:

-Ok... Je te suis. Euh, Frieda, Ad', restez-là s'il-vous-plaît. Je vais chercher avec Hans tout le monde. Vous êtes trop petites pour ça, je préfère vous savoir en sécurité, ici !

Adelheid, la plus calme des deux, acquiesce, bien heureuse de ne pas avoir à traverser cette nouvellement crée mer de flammes. Cependant, Frieda, la plus farouche, proteste férocement:

-Et puis quoi encore ? Tu voudrais qu'on te laisse aller au casse-pipe tout seul, hein ?! T'as rêvé, Ludwig. On vient avec toi, que tu le veuilles ou non. On saura se montrer utile ! En plus, vu comment t'as réagis tout à l'heure, je suis certaine qu'Hans voudra un peu plus de soutien. Contrairement à toi, j'aurai pas hésité pour y aller, on perd du temps !

Sur ces mots, elle empoigne sa sœur, et lève la tête en signe de protestation. Je me résigne. Bien que ses mots m'aient piqués au vif, elle a raison. J'ai été pathétique. Nous avons perdu du temps. Il n'est plus question de tergiverser. Chaque seconde, de nouvelles explosions retentissent.

 Nous courons à vive allure, dévalant la colline, nos pieds glissent sur l'herbe humide. On manque de trébucher si régulièrement que c'est déjà un miracle en soit qu'on est réussis à descendre sans tomber. Ça promet pour la suite... On aperçoit enfin la place du vieux marché, à l'ouest du village, la maison de mes parents est à quelques pâtés de maisons. Alors que nous pénétrons dans le village, la situation est plus catastophique que nous aurions pu l'imaginé. Un immense arbre gît en plein milieu de la rue en direction de ma maison. Je m'écris:

-Comment diable est-il arrivé là ? Ça n'a aucun sens !

Hans reste calme et me répond doucement:

-Peu importe, on doit faire un détour maintenant, rien n'a de sens actuellement...

Il s'approche de moi et me chuchote:

-Fait gaffe, tu fais paniquer Adelheid. Frieda encore ça va, elle tient le choc, mais la pauvre Ad', elle, faut la ménager. Ce serait con qu'elle nous claque dans les pattes.

Je n'ai pas le temps de répondre, car il s'élance directement dans la rue adjacente, et nous nous enfonçons dans le village. Du moins, ce qu'il en reste... Nous nous apercevons vite du massacre, il n'y a pas d'autre mot. De hautes flammes lèchent le ciel, des poutres effondrées gisent au sol, des villageois, écrasés, hurlent à s'en rompre les cordes vocales. Une statue représentant un ancien héros du village, Cúchulainn, gît brisée. Sa tête ayant volée au loin. L'air est chargé de cendres, si dense que chaque inspiration me brûle les poumons.

 Nous nous dépêchons de nous éloigner, nous rapprochant de notre but. Mais, soudain, un murmure se fait entendre, ou plutôt le son d'un homme psalmodiant quelque chose. Ce n'est peut-être qu'un murmure, pourtant nous l'entendons très distinctement. Nous nous arrêtons un court instant, et nous déplacons par la suite le plus discètement possible, notre coeur battant à tout rompre. Un craquement sinistre se fit entendre, suivi d'un cri étouffé. Adelheid manque de s'écrier de panique, mais Frieda sauve la situation et l'en empêche en mettant sa main sur sa bouche:

-CHUT ! T'inquiètes pas, Ad', tout va bien... Tu n'as rien à craindre avec nous.

Tandis qu'elle chuchote doucement ces mots à Adelheid, Hans, lui, par la perspective d'avoir failli mourir, perds son sans froid, et s'exclame le moins fort possible:

-Tu me refais plus jamais ça ! Tu veux nous faire tuer ?!

Alors que les yeux de Frieda lance des éclairs à Hans, je me mets à murmurer, fébrile:

- Sinon, on est d'accord, on a tous entendu ce cri ?

Hans hoche la tête, son visage livide. Frieda reste muette, pour une fois, serrant la main d'Adelheid qui semble au bord des larmes.

 Un nouveau craquement résonne soudain, puis des voix... comme portées par le vent. Ce ne sont pas des villageois... Je ne comprends pas ce qu'ils disent, mais une chose est sûr, ni moi, ni mes accolytes ne voulons les croiser. Au moment où cette réflexion me traverse l'esprit, comme une certitude. Hans pose une main tremblante sur mon épaule. Il me chuchote:

-Ludwig... regarde...

 Je lève les yeux, et je les aperçois dans l'ombre. Silhouettes sombres, drapées de longues capes noires, à peine éclairées par les flammes dévorant Vogelberg. Ils avancent calmement, méthodiquement, comme s'ils faisaient partie du décor. Leurs mains levées, projettent maléfices, éclairs et explosions au rythme de leur psalmodie. Chaque geste est précis, chaque attaque implacable. Ils ne courent pas. Ils n'ont pas besoin de courir. Ils massacrent calmement toutes personnes sur leur chemin, détruisent toutes preuves de leur venue.

 C'est la première fois que je vois des mages aussi forts. J'ai déjà vu des sorciers à Praven, mais leur sort unique n'était jamais bien impressionnant. Là, le sort de chacun d'eux est mortel, où pousser à un niveau dément. L'un d'eux fait même apparaître sous nos yeux, une immense fleur écarlate. Celle-ci gonfle de plus en plus et finit par exploser, causant d'immenses dégâts dans le quartier. Mais le plus terrifiant vient après, cette fleur semble libérer des espèces de spores une fois explosée, qui, dès qu'ils entrent en contacts avec un villageois, le dissoudent totalement et complètement, comme si leur chair fondait. Nous nous cachons derrière un bâtiment, régurgitant notre dîner, terrifiés par cette scène surréaliste. Les images de ce meurtre de masse, encore fraîches dans notre esprit, se mêlent à l'odeur infecte de décomposition flottant dans l'air. En tant que Molins, nous sommes confrontés à des sorts que nous n'aurions même pas pu imaginer. C'est un monde qui n'est pas fait pour nous ! En tout cas, aucun doute, ce sont les mages d'élite de l'Empire. Je me tourne vers mes camarades, les larmes aux yeux, toujours sous le choc:

-Que diable font-ils ici ?! Ils n'ont rien à faire là ?! Et le pacte de non-agression ?! Ils en ont rien à secouer ?!

Hans me répond, bien moins assuré que tout à l'heure, essayant de cacher son désarroi:

-Ecoute, Ludwig, là, c'est pas l'important. Sauvons simplement notre peau, et celle de nos familles.

 L'un d'eux se retourne, son visage illuminé brièvement par une explosion. Une expression figée, presque indifférente, se détache de son visage. On dirait qu'il ne fait qu'exécuter un devoir, rien de plus. J'arrive juste à apercevoir un soupçon de lassitude dans son regard, mais c'est tout. Mes jambes deviennent du plomb.

Frieda m'attrape par le bras et me secoue aussi fortement qu'elle le peut:

-Bouge, Lulu ! On doit les éviter !

Hans l'appuie, presque hystérique. Je me fais violence, non sans mal ceci dit, puis aide Adelheid à se remettre en route. J'y arrive finalement à force de persuasion, mais Adelheid serre les dents, le poing serré. Elle semble traumatisée, terrorisée, et je ne peux que ressentir de la culpabilité... J'aurais dû insister pour qu'elles ne viennent pas... Trop tard...

 Nous progressons, au milieu des allées, méthodiquement. Ma maison est désormais en vue. Je suis soulagé de voir que le quartier est pour l'instant épargné. En nous approchant, nous remarquons que la lumière est restée allumée, ils ne sont pas partis. Ouf ! Je frappe à la porte, aucune réponse... Je frappe de nouveau, et soudain, mon père surgit avec son chassepot, une ancienne relique de l'ancien monde, qu'il me pointe au nez, visiblement sur les nerfs. En me voyant, il se calme et baisse le fusil.

-Entrez les enfants, vite !

 Nous ne nous faisons pas prier et entrons sans dire un mot. Ma mère accourt et nous prend moi et mes sœurs dans ses bras, monsieur et madame Dolch, accourent également vers Hans. S'écoulent ainsi plusieurs minutes de pleurs, où chacun de nous semble se relâcher après les évenements traumatisants que nous avons vécu.

 Soudain, mon père s'exclame :

-Désolé de devoir vous interrompre, mais que se passe-t-il au juste ?!

Nous lui racontons alors tous dans les moindres détails. Son visage sérieux, blêmit au fur et à mesure que notre récit avance, à la fin, il semble vider de toute sa vie... Un long silence survient, finalement coupé par mon père reprenant ses esprits:

-On doit s'en aller ! Maintenant ! Madeleine, va chercher le briseur de sceaux de toute urgence !

Ma mère, à ces mots s'empresse de monter à l'étage sans un mot, mon père continue:

Jean, va chercher le fusil Minié et le 1777 au grenier avec Heinrich, on aura besoin de puissance de feu ! Ludwig, je te confie mon bracelet, prends en grand soin, on va faire notre possible pour que tout le monde vive, mais s'il y a un souci, il faut absolument qu'il soit conservé... Je préfère te le donner, je pourrais me battre avec beaucoup moins d'appréhension !

Il me tend le bracelet, je le saisis sans protester malgé mes doutes. Que vient faire ce bracelet dans cette situation ? Pourquoi lui accorder autant d'importance ? Pour la première fois, je peux l'analyser. Il a une forme, irrégulière, dû à la vétusteté je dirais. Je ne sais pas il date de quelle période reculée, mais ce n'est certainement pas hier ! J'ouvre le clapet, et aperçois deux choses: un trisecteur sur le clapet supérieur , et un groupe de symboles sur le clapet inférieur, comme ceux au dos. Des triangles, des ronds... Serait-ce un alphabet inconnu ? Un code, peut-être ? En bas du clapet, il y est inscrit: gerboise jaune. C'est la seule inscription en alphabet latin, et elle ne semble pas d'origine, plutôt gravée. J'interroge mon père:

-Qu'est-ce que c'est que cette gerboise jaune ???

- Eh bien... Je ne sais pas vraiment non plus. Je sais juste que c'est très important, bref, on en reparlera plus tard.

 Quelques instants plus tard, Madeleine, ma maman, revient de l'étage avec le briseur de sceaux. C'est un étrange appareil, tout en métal, de nombreux rouages et leviers le constituent. Moi, mes frères et sœurs, ainsi que les Dolch l'observons avec étonnement. Je ne l'ai jamais vu auparavant. Je le regarde, curieux, et demande:

-A quoi ça va nous servir ??

Elle ne répond pas tout de suite. Ma mère, se rapproche, se tourne vers moi avec un regard grave et répond enfin:

- A franchir la ligne Koenig, Ludwig, tu sais qu'on ne peut normalement pas la franchir, mais, t'es tu déjà demandé pourquoi, ou plutôt comment ?

-Euh non, pas vraiment... Pourquoi ?

Je la fixe intensément, incapable de voir où elle voulait en venir.

-Eh bien, tu le sais, nous, les non-mages, les Molins, sommes parqués dans divers villages faisant offices de ghettos, mais il leur faut une assurance qu'on ne puisse pas partir après le couvre feu sans créer de murs ou mettre des mages en garnison tous les 100 pas, tu comprends ? Alors, ils ont décidé d'apposer à tous les Molins une marque, une marque maudite... Quiconque franchit sa ligne de démarcation après le couvre feu, ou reste en dehors au moment de celui-ci, se voit soit repérer par les services de détection magiques, tout en subissant des douleurs immenses, soit se tordre de douleur jusqu'à mourir, brûlé de l'intérieur... Tout dépend de la résistance de l'individu, et impossible pour nous de le prédire. En bref, avec la marque maudite, le sceau Hécate, c'est du suicide. Cependant, à l'aide du briseur de sceaux, en s'approchant de la barrière, on va pouvoir lier notre sceau à la barrière et le détruire. C'est notre seule chance de survie.

Sa voix est emplie de résignation et de frustration, alors qu'elle termine son monologue. Je reste sans voix, mes yeux écarquillés. J'ai bu ses paroles, mais en ai-je compris l'ampleur ? Maman serre intensément l’objet dans ses mains, comme si elle craignait qu'il ne se vaporise.

Je m’assois lentement sur le fauteuil, abattu par les récentes révélations. Tous les individus présents dans la salle, excepté mon père et ma mère semblent abasourdis. Mon esprit tourne en rond, cherchant à comprendre l’ampleur de ce qu’ils viennent de dire. Des gouttes de sueur perlent sur mon front. L’angoisse me serre le cœur. Jamais je n'aurais pu imaginer les conséquences du franchissement de la ligne Koenig...

Je ne parviens à rien dire de plus, ma gorge est serrée par un mélange de confusion et de d'effroi.

Monsieur Dolch s'exclame:

-C'est tout bonnement fantastique, pourquoi l'aviez vous gardé pour vous dites-moi ?? On aurait pu s'en servir bien avant ! Enfin, rien que l'existence d'un tel objet est formidable !

Mon père lui répondit:

- On ne pouvait tout simplement pas le faire. Cet objet est précieux, l'utiliser n'importe comment aurait été une erreur, si on avait pu entrer en contact avec un réseau de résistance, on l'aurait peut-être fait, mais visiblement, dans l'Empire, elle n'est actuellement pas développée.

Monsieur Dolch soupira mais ne rajouta rien.

Soudain, ma mère s'exclame:

-Bon préparez tous vos affaires, on part dans dix minutes ! Quoi que, non cinq minutes, on n'a pas de temps à perdre !

 Tout le monde s'active dans la maison, les Dolch et Hans s'esquivent pour rentrer faire leurs bagages rapidement chez eux. Quelques instants plus tard, Jean et Heinrich reviennent avec leurs fusils et leurs bagages. Heinrich vient nous prêter main fortes pour faire nos sacs. On emporte certes que le minimum, mais il faut bien penser à tout.

 Trois minutes s'écoulent, les Dolch frappent à la porte, les explosions sont de plus en plus proches, les cris viennent à leur suite, comme une traînée de feuilles suivant le vent automnal. Nous sommes tous rassemblés dans le salon, établissant le plan d'évacuation dans les plus brefs délais. Mon sac est prêt, j'ai emporté une pile de vêtements, une gourde, le nécessaire d'hygiène, quelques rations, un vieux canif ayant bien vécu, ainsi que mon seul divertissement : un manuel pour apprendre le hongrois. En effet, s'il faut bien savoir quelque chose sur moi, c'est que je suis un vrai passioné des langues, un vrai polyglotte ! Je parle français et allemand, bien que ces deux langues aient fusionné avec le néerlandais pour donner le francien aujourd'hui. J'ai voulu les apprendre pour découvrir mes racines... Je parle également italien, finlandais, polonais, slovène et russe ! Tout ça à 14 ans quand même ! C'est une de mes plus grandes fiertés, et malgré la situation, s'il y a un moyen que je survive assez longtemps pour voir demain, je ne veux pas abandonner cette passion.

 J'entends Adelheid pleurer, elle veut prendre son gros ours en peluche vert qu'elle a depuis la naissance; Frieda a déjà mis certaines de ses affaires dans son sac mais il est désormais plein à craquer ! Au vu de la situation et de l'espace restant dans mon sac, je propose à Adelheid de le lui prendre. Elle devient alors toute guillerette et apporte un peu de bon humeur dans ce sombre moment.

 Un immense éclair surgit du ciel, frappant violemment le sol à quelques pâtés de maisons. Il me rappelle à moi, et à tous les occupants du salon, que nous devons impérativement nous dépêcher et ne pas tergiverser. Ainsi, nous nous équipons, et malgré notre équipement imparfait, commençons à sortir. Je suis très hésitant à l'idée de sortir, me rappelant des derniers événements... Voyant mon désarroi, Heinrich, pose une main rassurante sur mon épaule, voulant visiblement m'apporter une sorte de protection fraternelle. Je le vois tout de même trembler, légèrement ; il n'en montre rien, mais il est véritablement terrifié... Pourtant, il n'a rien vu du dehors... Cependant, j'ignore pourquoi, son geste me rassure tout de même... J'observe tout notre bataillon de fortune, en nous voyant tous équipés de nos sacs à dos, prêts à partir, une confiance inconnue m'envahit, et je me dis que, finalement, on va peut-être s'en sortir. Cet enfer sera peut-être bientôt derrière nous...

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