Chapitre 3: En route vers le paradis
Alors que nous débutons notre escapade, notre maison s'éloignant petit à petit, nos sens sont des plus aiguisés. Nous observons, surveillons le moindre mouvement dans l'ombre. M. Dolch s'exclame presque insouciant: "Au fait, en faisant un tour chez moi tout à l'heure, j'ai choppé un vieux luger, on aura plus de puissance de feu au moins ! Qui aurait cru que tant d'armes à feues seraient encore en circulation !
- Tais toi, Gustave, là faut être discret, tu en parleras tout à l'heure" l'interrompt d'une traite Mme Dolch d'une voix criarde.
Nous traversons alors le jardin d'orchidées de Mme Roger, la fleuriste du village, il est absolument magnifique, j'avais l'habitude de venir y jouer plus jeune avec Heinrich. On s'amusait à chaparder des fleurs pour faire des bouquets improvisés pour maman, qui reconnaissait toujours immédiatement les fleurs de mme Roger et évidemment nous réprimandait non sans un sourire. Pourra t'on revivre ces scènes ? Nul doute que non, à notre âge, Heinrich et moi ne jouons plus si souvent ensemble; il est trop occupé à aider la famille, et je passe plus de temps avec les deux plus jeunes, mais il est clair que c'est un souvenir que nous partagerons toujours ensemble.
La beauté ambiante me ravit donc, sans doute dû à une pointe de nostalgie, le temps d'au moins quelques secondes, je voyage ailleurs, dans un autre endroit, une autre contrée loin d'ici. En route vers le paradis ! C'est ce que j'aurais pu croire, cependant, d'un coup, un corps s'écrase au sol, comme jeté là par une force mystérieuse, et des débris percutent la maison idyllique. Je ne le connais pas… enfin je crois, de toute façon, il est méconnaissable... Un frisson de dégoût me parcourt.
Ma mère s’élance, tête baissée, prenant la tête de la troupe en hurlant :
— " Allez ! Vite ! Il n’y a qu’un kilomètre jusqu’à la bordure ! On peut tous s'en sortir !" Mes poils se hérissent, mais je ne rétorque rien et me met à courir, c'est de la folie d'hurler comme ça !!
Nos pas font craquer le bois mort, les flammes lèchent la plupart des structures de la ville, et un crépitement sinistre accompagne chaque explosion. On entend des bruits sinistres vers le quartier de notre maison. Je me retourne et ne vois plus qu’un enfer en miniature. On y était que cinq minutes plus tôt ! Rien que de penser à ce qui serait arriver si on avait tarder, ça me donne la gerbe.... Cette odeur de brûlé devient aussi désagréable, tout est misère, j'ai vraiment envie de dégobiller !
Soudain, un hurlement se fait entendre. Un hurlement ? Non, ils sont plusieurs. Ce sont des râles semblables à des chiens. Cette seule information sue de tous, sans un mot, nous nous mettons à courir de manière plus erratique, désespérée. Car nous savons ce que sont ces hurlements... Ce ne sont pas des chiens, mais des flaireurs, une espèce de canidés difformes avec un museau extrêmement court qui sent les odeurs mille fois mieux que n'importe quel chien pisteur. Je me rappelle encore la fois où l'armée en avait déployé à Praven pour débusquer le célèbre Chadwell, le révolutionnaire, bien qu'il soit resté introuvable. On le sait tous, s'ils ont été déployés, il n'y aura pas de prisonniers et ce n'est qu'une question de temps avant qu'on soit trouvé, il faut partir le plus vite possible d'ici !
J'aperçois alors Frieda et Adelheid, inséparables comme toujours, tentant de rester ensemble durant leur course effrenée, et je reprends foi ! Au moins, l'important est là, ma famille est là !
Pendant ma course, au milieu du charnier ambiant, mon esprit vagabonde, je repense à la naissance d'Adeilheid, Frieda est tout de suite devenue complètement gaga et elles sont devenues inséparables. Pourtant, elles ont des caractères diamétralement opposés, mais c'est là qu'elles se complètent. Adelheid a toujours été peureuse et sa grande soeur l'a poussé toute sa vie à l'aventure, à se découvrir, tandis que Frieda a sans doute été calmée par la présence de sa petite soeur.
Une explosion retentit durant mes réflexions, un cri, strident, déchirant... Pourquoi je le reconnais ? Je me tourne, le coeur battant et vois Heinrich, le meilleur frère qu'on puisse espérer, toujours prêt à rendre service au village, à aider à la maison, se tordant de douleur, le visage à moitié brûlé... Et le bras... Minute, où est son bras ????!!! S'en est trop et je rends mon repas à la terre. Je chancelle, le souffle coupé, les yeux écarquillés… et la panique monte encore. C'était quoi ?! Un débris ?!
Soudain je l'aperçois, un salaud d'encapuchonné, un mage, à quelques mètres de moi.... La panique laisse place à la rage, l'adrénaline monte et je ne me sens plus maître de moi-même. Il doit flipper qu'on le reconnaisse pour se cacher ainsi ! Sa famille aurait honte ! J'ai à peine le temps de commencer à me mouvoir que je suis fauché par une puissance mystérieuse, je percute une maison à proximité et retombe lourdement au sol, complètement sonné. Je peux juste observer la scène:
Ainsi, je vois mon père, Jean, M.Dolch et Frieda ayant récupéré le fusil de ce pauvre Heinrich mettre en joue l'encapuchonné qui commence à manipuler à distance les objets autour de lui. C'est clairement de la télékinésie !
Voyons, il doit forcément y avoir des conditions, sinon il aurait attrapé nos fusils... Réfléchis pour au moins neutraliser ce monstre, merde ! Voyons, Il doit y avoir une limite de distance pour attraper l'objet et il doit pouvoir donner de l'élan à celui-ci pour dépasser sa distance limite, c'est comme ça que ce connard a coupé le bras d'Heinrich. Autre chose bizarre, lors des tirs de ma famille, il n'attaque pas et se protège avec des objets et n'attrape pas les balles en vol, j'en déduis qu'il doit être en mesure de voir l'objet pour le manipuler, une balle va trop vite et il ne peut pas la voir et donc la chopper... Ça veut dire aussi qu'il n'a pas de sens de détection, une attaque surprise devrait marcher, il ne fait plus attention à moi, et la maison où j'ai atteri est excentrée par rapport au combat. Finalement, ce mage s'est mis dans la merde tout seul !
Je me relève doucement, Maman a fait un garrot à Heinrich, et mis le briseur de sceaux à l'abris, ça me fout la rage de voir mon frère dans cet état ! Il faut absolument que je réussisse mon coup ! Je sors mon vieux canif et me faufile à pas de loups, la bataille fait rage, mais le sorcier les a fait reculer, pensant les acculer, il va provoquer sa perte ! Personne n'a eu l'air de me remarquer, les ruelles sont trop étroites et tortueuses... Je suis désormais derrière un escalier menant au porche d'une vieille bicoque en pierre écroulée, à 2 mètres à peine de ma cible... Je tremble, c'est la première fois que je fais ça... J'hésite.... Je pourrais l'avoir... Mais suis-je vraiment un salaud d'assassin ? Puis je relève la tête et voit de nombreuses blessures sur les visages de ceux qui se battent, ils se prennent des débris envoyés par le télékinésiste.... Les balles sifflent près de moi, ils se battent avec acharnement ! S'en est trop, mon sang ne fait qu'un tour, je m'élance, toujours discret comme une ombre, et une fois à portée, la rage m'envahit et j'enfonce mon canif dans sa gorge, puis dans son torse. Je sens la résistance de ses os à chaque coup: 1 fois, 2 fois, 8 fois.... Jusqu'à ce que je sois à bout de souffle. Je regarde mes mains couvertes de sang, une odeur de métal monte à mes narines... Je remarque le couteau encore planté dans le corps sans vie de l'homme, après mes coups désordonnés, j'ai un sursaut de dégoût et je lâche le manche du canif. Quelle vision d'horreur ! Je ne connais même pas son nom... Je lève la tête et vois tout le monde me regarder, hagard, hébété, comme s'ils s'étaient tous pris une enclume ! Mais je les comprends, j'ai détesté ce moment, ça me dégoûte encore, mais c'était la seule chose à faire.
Ils ont l'air d'être en accord avec cela, car l'instant d'après tout le monde se met à reprendre sa course, Heinrich souffre le martyr, il est livide, mais il a l'air de supporter sa situation, je n'ose pas lui dire un mot, et ne regarde même pas son bras, j'en serais bien incapable... Ma mère me relève et je leur emboîte le pas. Personne ne parle de ce qu'il vient d'arriver. Personne ne parle du bras d'Heinrich. Personne ne parle de ce que je viens de faire. Un silence de mort s'abat sur nous tandis que nous traversons notre patelin au milieu des gémissements et hurlements d'Hommes ayant eu moins de chances que nous dans la roue de la destinée... Je repense aux événements... Soudain Hans me donne une tape dans l'épaule et semble me dire qu'il est avec moi, que je n'ai pas à m'en faire. Je dois dire que ça allège mon fardeau, arrive à esquisser un sourire, sans doute une grimace à dire vrai, mais ça me soulage... D'ailleurs, où était Hans durant le combat ? Il devait être excentré lui aussi, de toute façon ce n'est pas le moment !
Tandis que nous nous éloignons du cadavre du mage, une mélodie se fait entendre au village... Je n'y prête pas vraiment attention, et je crois que les autres ne l'ont même pas remarqué. Voyons, j'ai déjà fait du violon et du piano, j'ai un minimum de culture musicale, qu'est ce que ça peut bien être ?
Soudain, les explosions, et autres phénomènes mystérieux semblent alors s'être tous tus. Que diable se passe t'il ici ? Je suis interrompu par la vue d'un geai mort sur notre sillage... Ces salauds, tous ces morts inutiles, et pourquoi faire ??? Ils ont même détruits le symbole de Vogelberg en tuant des oiseaux... Ils ont tout détruit. Le corps inanimé de la pauvre bête me fait repenser au mage, de la culpabilité s'empare de moi.
Je me perds alors dans mes pensées, afin de peut-être oublier le meurtre que je viens de commettre, l'adrénaline n'est alors pas encore retombée; qui sait ce que sera le contre coups ? Alors que mon esprit entend de nouveau la musique et que celle-ci arrive à un de ses apogées, je la reconnais et m'exclame à haute voix :" Bien sûr ! le concerto de piano n°2 de Rachmaninoff !!" Tout le monde me regarde alors de travers, et je les comprends, je ravale vite ma langue. Mais au même moment, alors que l'apothéose du morceau surviens et que nous venions de quitter le village, d'immenses explosions surviennent et détruisent le village à chaque accords de ce morceau, qui pourtant m'amenait toujours au paradis, à chaque écoute. Tout s'enchaîne alors très vite, les explosions, nos regards de panique, puis une sorte de répulsion. Alors que je regardai le village à ce moment, c'est advenu. Le village a comme implosé, tout a été comme repoussé, nous avec. C'est ainsi que je ne touche plus le sol, je suis dans les airs, projeté à une vitesse ahurissante, dans ma chute, j'ai juste le temps de voir Adelheid se fracasser contre un poteau agricole en pierre, je crois qu'il délimite la zone de viticulture. Je n'ai même pas le temps de m'inquiéter car je m'écrase moi même contre le sol, j'aperçois en coup de vent le bracelet de papa, la "gerboise jaune" se détaché de mon poignet et s'envoler au loin, puis c'est le noir complet..

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