Chapitre 3: En route vers le paradis
18 octobre 3778
Des gerbes de boues s'envolent sous nos pas. Nous sommes à l'affût du moindra danger, observant et surveillant le moindre mouvement dans l'ombre. Petit à petit, ma maison s'éloigne au loin. M. Dolch s'exclame, insouciant:
- Au fait, en faisant un tour chez moi tout à l'heure, j'ai choppé un vieux luger ! Toujours ça de pris ! Qui aurait cru que tant d'armes à feu seraient encore en circulation !
- Tais toi, Gustave, là faut être discret. Tu en parleras tout à l'heure, l'interrompt d'une traite Mme Dolch d'une voix criarde.
M.Dolch a toujours eu cette manie de faire de grands discours d'expositions... Rien à voir avec son fils.
Nous traversons le jardin d'orchidées de Mme Roger, la fleuriste du village. Il est absolument magnifique, comme toujours. J'avais l'habitude de venir y jouer plus jeune avec Heinrich. On s'amusait à chaparder des fleurs pour faire des bouquets improvisés pour maman. Bon, bien sûr elle devinait toujours aussitôt à qui appartenaient ces fleurs... Après elle nous réprimandait pour la forme, et on lui promettait évidemment de ne plus jamais le refaire... Bizarrement, on a que très rarement obéis, va savoir... Revivre ça un jour ? Je n'y crois pas. Déjà, avant même l'attaque, à notre âge, Heinrich et moi ne jouions plus si souvent ensemble. Toujours occupé qu'il est à aider la famille. Après je le comprends, et puis, il a toujours été très fusionnel avec nos parents. À la place, je passe plus de temps avec les deux plus jeunes, ce qui n'est pas pour me déplaire. Ceci dit, j'aimerais lui en reparler, je suis sûr qu'il adorerait. Il est du genre sentimental malgré ses grands airs.
La beauté de ce jardin m'envoute. La nostalgie, dirons les plus aigris... Je ne partage pas leur avis, même l'odeur porte un message. Si on est observateur, chaque saison n'a pas exactement la même signature, et chaque année diffère légèrement. Le parfum des chrysantèmes, que Mme Roger a su concentrer à la perfection pour le mêler à celui des orchidées envahit les narines. Une senteur de vie. Le temps de quelques secondes, je peux voyager ailleurs, dans un autre endroit. Une autre contrée loin d'ici. En route vers le paradis ! Mon paradis, là où je pourrais voir la mer et me perdre dans l'immensité du ciel. Immer weiter. Bien que je ne sois pas spécialement religieu, il faudrait être aveugle pour ne pas y voir une corrélation avec les saints textes : "Large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition… étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie." Peut-être bien que c'est vrai et que cette magnificence nous emmènera en enfer. Du moins, c'est comme ça que je comprends cet écrit.
Mes réflexions se font balayées d'une traite. D'un coup, un corps s'écrase au sol, comme jeté là par une force mystérieuse. Des débris percutent la maison idyllique de Mme Roger. Des tuiles volent et s'écrasent au sol sur le cadavre. Arrachant des plants de Dahlia avec fulgurance. Je ne connais pas cet homme… enfin, je crois... À vrai dire, il est méconnaissable... Un frisson de dégoût me parcourt. Un tremblement irrépressible me soumet.
Ma mère s’élance, tête baissée, prenant la tête de la troupe en hurlant :
— Allez ! Vite ! Il n’y a qu’un kilomètre jusqu’à la bordure ! On peut tous s'en sortir !
Mes poils se hérissent. Pas le temps de rétorquer quoi que ce soit. Je me mets simplement à courir. Que lui a t'il pris ?! C'est de la folie de crier comme ça !!
Nos pas font craquer le bois mort, les flammes lèchent la majorité des bâtiments de la ville. Un crépitement sinistre et macabre accompagne chaque explosion. On entend des bruits de grattement et de sifflement vers le quartier de notre maison. Je me retourne et ne vois plus qu’un enfer en miniature. On y était cinq minutes plus tôt ! Que nous serait-il arriver si on avait tarder ?! Ça me file la gerbe.... Cette odeur de brûlé devient aussi désagréable. Tout est misère... Que ça cesse, je vais vraiment dégobiller si ça continue !
Soudain, un hurlement retentit. Un seul ? Non, ils sont plusieurs. Ce sont des râles semblables à des chiens. Cette seule prise de conscience nous frappe tous sans exception comme une faux qui nous aurait retiré notre âme. Sans un mot, nous nous mettons à courir de manière plus erratique, désespérée. Car nous savons ce que sont ces hurlements... Ce ne sont pas des chiens, mais des flaireurs. Une espèce de canidés difformes avec un museau extrêmement court qui sent les odeurs mille fois mieux que n'importe quel chien pisteur. Je me rappelle encore la fois où l'armée en avait déployé à Praven pour débusquer le célèbre Chadwell, le révolutionnaire. Ils ne l'ont jamais retrouvé, mais ce simple souvenir me suffit. On le sait tous, s'ils ont été déployés, il n'y aura pas de prisonniers et ce n'est qu'une question de temps avant qu'on soit trouvé. Il faut partir le plus vite possible d'ici !
J'aperçois alors Frieda et Adelheid, inséparables comme toujours, tentant de rester ensemble durant leur course effrenée. Elles me donnent du baume au coeur. Au moins, l'important est là, ma famille !
Pendant ma course, au milieu du charnier ambiant et des mes respirations saccadées, mon esprit vagabonde. Pour dire la vérité, je tente de penser à autre chose pour éviter de... rendre à la terre des nutriments personnels on va dire... Je repense ainsi à la naissance d'Adelheid. Frieda est tout de suite devenue complètement gaga et elles sont devenues inséparables. Pourtant, elles ont des caractères diamétralement opposés, mais c'est là qu'elles se complètent. Adelheid a toujours été peureuse, et sa grande soeur l'a poussé toute sa vie à l'aventure, à se découvrir, tandis que Frieda a vu ses ardeurs calmées par la présence de sa petite soeur. Elle a dû se rendre responsable ! Elles font la paire ! Je me souviens encore la bêtise chez mada-
BOUM KRSHK
Une explosion ! un cri ! Strident, déchirant... Pourquoi je le reconnais ? Je me tourne, le coeur battant et vois Heinrich, le meilleur frère qu'on puisse espérer. Toujours prêt à rendre service au village, à aider à la maison, se tordant de douleur, le visage à moitié brûlé... Et le bras... Minute, où est son bras ????!!! S'en est trop et je rends mon repas à la terre. Je chancelle, le souffle coupé, les yeux écarquillés… mes mains incontrôlables et ma respiration aussi instable qu'on pourrait l'imaginer. C'était quoi ?! Un débris ?!
Soudain je l'aperçois. Un salaud d'encapuchonné, un mage, à quelques mètres de moi.... La panique laisse place à la rage, l'adrénaline monte et je ne me sens plus maître de moi-même. Il doit flipper qu'on le reconnaisse pour se cacher ainsi ! C'est sûr ! C'est un pote des trois autre gugusses qu'on a croisé. Sa famille aurait honte ! J'ai à peine le temps de commencer à me mouvoir que je suis fauché par une puissance mystérieuse. Je percute une maison à proximité et retombe lourdement au sol, complètement sonné. Je peux juste observer la scène :
J'observe le combat de la dernière chance de mon père, Jean, M.Dolch et Frieda, guidés par le désespoir. Ils ont déjà récupéré le fusil de ce pauvre Heinrich et mis en joue l'encapuchonné. Ce dernier commence à manipuler à distance les objets autour de lui. C'est clairement de la télékinésie !
Je crache une glaire de sang, puis me ressaisis. Voyons, il doit forcément y avoir des conditions. Sinon, il aurait déjà attrapé nos fusils... Réfléchis pour au moins neutraliser ce monstre, merde ! Voyons, Il doit y avoir une limite de distance pour attraper l'objet et il doit pouvoir donner de l'élan à celui-ci pour dépasser sa distance limite. C'est comme ça que ce connard a coupé le bras d'Heinrich. Autre chose bizarre, lors des tirs de ma famille, il n'attaque pas et se protège avec des objets. Il n'attrape pas les balles en vol...
Ma vision se trouble. Non ! Non ! Pas maintenant ! T'es bien sonné mais tu vas y arriver. Allé du nerf ! Bon, je pense qu'il doit être en mesure de voir l'objet pour le manipuler, une balle va trop vite et il ne peut pas la voir et donc la chopper... Ça veut aussi dire qu'il n'a pas de sort sensoriel, une attaque surprise devrait marcher. Je jette de rapides coups d'oeils aux alentours. Il ne fait plus attention à moi, et la maison où j'ai atteri est excentrée par rapport au combat. C'est ma chance ! Finalement, ce mage s'est mis dans la gueule du loup tout seul !
Je me relève doucement, Maman a fait un garrot à Heinrich et mis le briseur de sceaux à l'abris. Elle est forte. Son regard porte en lui tout un océan de tristesse. Mon sang bouillonne de rage de voir mon frère et ma mère dans cet état ! Il faut absolument que je réussisse mon coup ! Je sors mon vieux canif et me faufile à pas de loups. La bataille fait rage, le sorcier les fait progressivement reculer, pensant les acculer. Il va avoir une sacré surprise !
Personne n'a eu l'air de me remarquer, les ruelles sont trop étroites et tortueuses... Je suis désormais derrière un escalier menant au porche d'une vieille bicoque en pierre écroulée. Je suis à deux mètres à peine de ma cible... Je tremble, c'est la première fois que je fais ça... J'hésite.... Je pourrais l'avoir... Mais suis-je vraiment un salaud d'assassin ? Je relève la tête et voit de nombreuses blessures sur les visages de ceux qui se battent. Des entailles, des contusions... ils se prennent des débris envoyés par le télékinésiste.... Les balles sifflent près de moi, ils se battent avec acharnement ! Et moi, j'ose hésiter ?! S'en est trop ! Mon sang ne fait qu'un tour. Je m'élance, toujours discret comme une ombre. Une fois à portée, la rage m'envahit et j'enfonce mon canif dans sa gorge. La force avec laquelle j'ai enfoncé ma lame me fait m'éffondrer sur lui, nous percutons le sol boueux. Mais, je ne m'arrête pas là. Après la gorge, je replonge dans son torse, puis encore, et encore. Je sens la résistance de ses os à chaque coup : une fois, deux fois, huit fois... Jusqu'à ce que je sois à bout de souffle. Tremblotant, terroriser... Je regarde mes mains couvertes de sang, une odeur ignoble de métal monte à mes narines... Le couteau est encore planté dans le corps sans vie de l'homme, après mes coups désordonnés. J'ai un sursaut de dégoût et je lâche le manche du canif. Je ne connais même pas son nom... Son visage, de profil, semble m'accabler. Il hurle, vocifère, implore, regrette. Il n'a eu le temps que de saisir un pendentif où est incrustée l'image d'une femme. La sienne ? Encore, au sol, je recule frénétiquement et mes mains glissent dans la boue. Je vous en prie, que quelqu'un m'aide ! Mais je n'arrive plus à parler. Je relève la tête. Le regard de tous se porte sur moi, chargé d'un lourd silence plus parlant que des mots... Je ne suis vraiment qu'une saloperie d'assassins... Je ne suis qu'un meurtrier ! Des perles céruléennes s'écoulent sur mon visage en torrent. Pourtant, personne ne vient me voir. Je suis le pestiféré.
Tous reprennent simplement leur course. Comme si ce qu'il venait d'arriver n'existait pas, comme si je n'existais pas. Ils font bien de me laisser... Pourtant, la réalité m'arrache à ma torpeur quand ma mère me relève brusquement, me poussant à leur emboîter le pas.
J'aperçois Heinrich qui souffre le martyr. Il est livide, mais il a l'air de supporter sa situation. Je n'ose rien lui dire, et ne regarde même pas son bras. J'en serais bien incapable... J'aurais peur d'être maladroit, et aucun son n'est en capacité de sortir de ma gorge de toute manière...
Personne ne parle de ce qu'il vient d'arriver. Personne ne parle du bras d'Heinrich. Personne ne parle de ce que je viens de faire. Un silence de mort s'abat sur nous tandis que nous traversons un no man's land de flammes et de gémissements. Ou plutôt d'hurlements d'Hommes ayant eu moins de chances que nous dans la grande roue du destin... Dommage que cette roue soit un cycle.
Je suis réduit à l'état de cadavre ambulant. Je cours avec les autres, mais mon esprit n'est plus là, une coquille vide. soudain, Hans me donne une tape sur l'épaule. Je le regarde comme un aveugle qui viendrait de retrouver la vue. Il ne dit rien, mais il semble me dire : " Je suis avec toi, ce n'est pas de ta faute, calme toi." Enfin, j'imagine que c'est ce qu'il voulait me dire. Je préfère penser cela, car ça a au moins le mérité de soulager un peu mon fardeau. J'arrive même à esquisser un demi sourire. Enfin, d'avantage une grimace. Mais d'ailleurs, où était Hans durant le combat ? Il devait être excentré lui aussi... Je n'ai vraiment pas envie de lui demander maintenant.
Tandis que nous nous éloignons du cadavre du mage, une mélodie se fait entendre au coeur du village. Je crois que les autres ne l'ont pas remarqué, mais moi oui. Sans doute un moyen de partir loin de ma réalité. Voyons, j'ai déjà entendu les vinyles de papa... C'était du classique... En plus, il jouait du piano et du violon à l'époque... Fais honneur ! T'as bien un minimum de culture musicale, Ludwig. Ne sois pas qu'un assassin. Qu'est ce que ça peut bien être ?
Soudain, les explosions, les cris, le crépitement des flammes... Tout son semble avoir comme disparu. Que diable se passe t'il, ici encore ? Je suis interrompu par la vue d'un geai mort sur notre sillage, un peu plus loin. Il est miteux comme une bête cancéreuse. Comme quoi, même toi tu n'as pas survécu. Si même le symbole de notre village meurt, que reste-t'il ? J'espère que tu n'as pas trop souffert, mon ami inconnu. Le corps inanimé de mon nouvel ami emplumé, si je peux l'appeler ainsi, me fait repenser au mage. La résistance de sa chair, son regard implorant. Mon estomac se retourne de nouveau, mais rien ne sort. Je n'ai plus rien à offrir à la terre.
Je tâche alors de me concentrer sur la douce mélodie. Je dois penser à autre chose, ou je deviendrai fou. L'adrénaline pulse encore au sein de mes veines ; qui sait ce que sera le contre coup ? La musique atteint un de ses apogées. Zut, je l'ai sur le bout de la langue, c'est quoi ? Mais bien sûr !!! Je m'exclame à haute voix :
- Le concerto de piano n°2 de Rachmaninoff !!
Des yeux fusent, ils semblent avoir vu un fantôme et sont emplis d'une fureur noire. Oh merde, je comprends. Je ravale vite ma langue. Quel singe je suis de m'exclamer aussi fort !
Mais au même moment, alors que l'apothéose du morceau retentit et que nous venons de quitter le village, l'impensable se produit. D'immenses explosions, un raz de marée de découpe balaie le village à chaque accords du morceau. En une fraction de seconde, il ne reste plus rien du centre. Ce morceau qui m'amenait au paradis quand j'étais petit, comment peut-il tant déchaîner l'enfer ?! Tout s'enchaîne alors très vite, les explosions, nos regards de panique, puis une sorte de répulsion. La silhouette de Vogelberg m'apparaît une dernière fois, se détachant de l'obscurité grâce aux flammes le léchant. Puis... Le village a comme implosé, tout a été comme repoussé, nous avec. Je ne touche plus le sol, je suis dans les airs, projeté à une vitesse ahurissante. Dans ma chute, j'ai juste le temps de voir Adelheid se fracasser contre un poteau agricole en pierre de l'exploitation viticole. Je n'ai même pas le temps de m'inquiéter car je m'écrase moi même contre le sol. J'aperçois en coup de vent le bracelet de papa, la "gerboise jaune" se détacher de mon poignet et s'envoler au loin. Puis c'est le noir complet.

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