Chapitre 3: En route vers le paradis
Alors que nous débutons notre escapade, nos sens sont des plus aiguisés. Petit à petit, ma maison s'éloigne au loin. Nous observons, surveillons le moindre mouvement dans l'ombre. M. Dolch s'exclame, insouciant:
- Au fait, en faisant un tour chez moi tout à l'heure, j'ai choppé un vieux luger ! On aura plus de puissance de feu ! Qui aurait cru que tant d'armes à feu seraient encore en circulation !
- Tais toi, Gustave, là faut être discret. Tu en parleras tout à l'heure, l'interrompt d'une traite Mme Dolch d'une voix criarde.
M.Dolch a toujours eu cette manie de faire de grands discours d'expositions... Rien à voir avec son fils.
Nous traversons le jardin d'orchidées de Mme Roger, la fleuriste du village. Il est absolument magnifique, comme toujours. J'avais l'habitude de venir y jouer plus jeune avec Heinrich. On s'amusait à chaparder des fleurs pour faire des bouquets improvisés pour maman. Bon, bien sûr elle devinait toujours aussitôt à qui appartenaient ces fleurs... Après elle nous réprimandait pour la forme, et on lui promettait évidemment de ne plus jamais le refaire... Bizarrement, on a que très rarement obéis, va savoir... Pourrais-je revivre ces scènes un jour ? Nul doute que non, à notre âge, Heinrich et moi ne jouons plus si souvent ensemble; il est trop occupé à aider la famille. Je passe plus de temps avec les deux plus jeunes. Ceci dit, j'aimerais lui en reparler, je suis sûr qu'il adorerait, il est du genre sentimental malgré ses grands airs.
La beauté de ce jardin me ravit. La nostalgie doit y être pour beaucoup, mais je m'en fiche. Au moins, le temps de quelques secondes, je peux voyager ailleurs, dans un autre endroit. Une autre contrée loin d'ici. En route vers le paradis ! C'est comme dans les saints textes : "Large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition… étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie." Peut-être bien que c'est vrai et que ce chemin vers l'enfer, étroit nous ouvrira de nouvelles portes ?
C'est ce que j'aurais pu croire suite à ma réflexion. Cependant, d'un coup, un corps s'écrase au sol, comme jeté là par une force mystérieuse. Des débris percutent la maison idyllique de Mme Roger. Des tuiles volent et s'écrasent au sol sur le cadavre, ou arrachant avec la vitesse des plants de Dahlia. Je ne connais pas cet homme… enfin, je crois... À vrai dire, il est méconnaissable... Un frisson de dégoût me parcourt. Ma vision se trouble.
Ma mère s’élance, tête baissée, prenant la tête de la troupe en hurlant :
— Allez ! Vite ! Il n’y a qu’un kilomètre jusqu’à la bordure ! On peut tous s'en sortir !
Mes poils se hérissent. Pas le temps de rétorquer quoi que ce soit. Je me mets simplement à courir. Que lui a t'il pris ?! C'est de la folie de crier comme ça !!
Nos pas font craquer le bois mort, les flammes lèchent la majorité des bâtiments de la ville. Un crépitement sinistre et macabre accompagne chaque explosion. On entend des bruits de grattement et de sifflement vers le quartier de notre maison. Je me retourne et ne vois plus qu’un enfer en miniature. On y était cinq minutes plus tôt ! Que nous serait-il arriver si on avait tarder ?! Ça me file la gerbe.... Cette odeur de brûlé devient aussi désagréable. Tout est misère, j'ai vraiment envie de dégobiller, merde !
Soudain, un hurlement retentit. Un seul ? Non, ils sont plusieurs. Ce sont des râles semblables à des chiens. Cette seule prise de conscience nous frappe tous sans exception comme une faux qui nous aurait retiré notre âme. Sans un mot, nous nous mettons à courir de manière plus erratique, désespérée. Car nous savons ce que sont ces hurlements... Ce ne sont pas des chiens, mais des flaireurs. Une espèce de canidés difformes avec un museau extrêmement court qui sent les odeurs mille fois mieux que n'importe quel chien pisteur. Je me rappelle encore la fois où l'armée en avait déployé à Praven pour débusquer le célèbre Chadwell, le révolutionnaire. Ils ne l'ont jamais retrouvé, mais ce simple souvenir me suffit. On le sait tous, s'ils ont été déployés, il n'y aura pas de prisonniers et ce n'est qu'une question de temps avant qu'on soit trouvé. Il faut partir le plus vite possible d'ici !
J'aperçois alors Frieda et Adelheid, inséparables comme toujours, tentant de rester ensemble durant leur course effrenée. Elles me donnent du baume au coeur. Au moins, l'important est là, ma famille !
Pendant ma course, au milieu du charnier ambiant et des mes respirations saccadées, mon esprit vagabonde. Je repense à la naissance d'Adeilheid. Frieda est tout de suite devenue complètement gaga et elles sont devenues inséparables. Pourtant, elles ont des caractères diamétralement opposés, mais c'est là qu'elles se complètent. Adelheid a toujours été peureuse et sa grande soeur l'a poussé toute sa vie à l'aventure, à se découvrir, tandis que Frieda a sans doute été calmée par la présence de sa petite soeur. Elles font la paire ! Je me souviens encore la bêtise chez mada-
BOUM KRSHK
Une explosion ! un cri ! Strident, déchirant... Pourquoi je le reconnais ? Je me tourne, le coeur battant et vois Heinrich, le meilleur frère qu'on puisse espérer. Toujours prêt à rendre service au village, à aider à la maison, se tordant de douleur, le visage à moitié brûlé... Et le bras... Minute, où est son bras ????!!! S'en est trop et je rends mon repas à la terre. Je chancelle, le souffle coupé, les yeux écarquillés… mes mains incontrôlables et ma respiration aussi instable qu'on pourrait l'imaginer. C'était quoi ?! Un débris ?!
Soudain je l'aperçois. Un salaud d'encapuchonné, un mage, à quelques mètres de moi.... La panique laisse place à la rage, l'adrénaline monte et je ne me sens plus maître de moi-même. Il doit flipper qu'on le reconnaisse pour se cacher ainsi ! C'est sûr ! C'est un pote des trois autre gugusses qu'on a croisé. Sa famille aurait honte ! J'ai à peine le temps de commencer à me mouvoir que je suis fauché par une puissance mystérieuse. Je percute une maison à proximité et retombe lourdement au sol, complètement sonné. Je peux juste observer la scène :
Ainsi, je vois mon père, Jean, M.Dolch et Frieda ayant récupéré le fusil de ce pauvre Heinrich mettre en joue l'encapuchonné. Ce dernier commence à manipuler à distance les objets autour de lui. C'est clairement de la télékinésie !
Voyons, il doit forcément y avoir des conditions, sinon, il aurait déjà attrapé nos fusils... Réfléchis pour au moins neutraliser ce monstre, merde ! Voyons, Il doit y avoir une limite de distance pour attraper l'objet et il doit pouvoir donner de l'élan à celui-ci pour dépasser sa distance limite. C'est comme ça que ce connard a coupé le bras d'Heinrich. Autre chose bizarre, lors des tirs de ma famille, il n'attaque pas et se protège avec des objets. Il n'attrape pas les balles en vol... Merde, j'ai du mal là, je suis bien sonné... Allé du nerf ! J'en déduis qu'il doit être en mesure de voir l'objet pour le manipuler, une balle va trop vite et il ne peut pas la voir et donc la chopper... Ça veut aussi dire qu'il n'a pas de sort sensoriel, une attaque surprise devrait marcher. Il ne fait plus attention à moi, et la maison où j'ai atteri est excentrée par rapport au combat. C'est ma chance ! Finalement, ce mage s'est mis dans la merde tout seul !
Je me relève doucement, Maman a fait un garrot à Heinrich, et mis le briseur de sceaux à l'abris. Mon sang bouillonne de rage de voir mon frère dans cet état ! Il faut absolument que je réussisse mon coup ! Je sors mon vieux canif et me faufile à pas de loups. La bataille fait rage, mais le sorcier les a fait reculer, pensant les acculer. Il va avoir une sacré surprise !
Personne n'a eu l'air de me remarquer, les ruelles sont trop étroites et tortueuses... Je suis désormais derrière un escalier menant au porche d'une vieille bicoque en pierre écroulée. Je suis à deux mètres à peine de ma cible... Je tremble, c'est la première fois que je fais ça... J'hésite.... Je pourrais l'avoir... Mais suis-je vraiment un salaud d'assassin ? Je relève la tête et voit de nombreuses blessures sur les visages de ceux qui se battent. Des entailles, des contusions... ils se prennent des débris envoyés par le télékinésiste.... Les balles sifflent près de moi, ils se battent avec acharnement ! Et moi j'ose hésiter ?! S'en est trop ! Mon sang ne fait qu'un tour. Je m'élance, toujours discret comme une ombre. Une fois à portée, la rage m'envahit et j'enfonce mon canif dans sa gorge, puis dans son torse, puis encore, et encore. Je sens la résistance de ses os à chaque coup: une fois, deux fois, huit fois... Jusqu'à ce que je sois à bout de souffle. Tremblotant, terroriser... Je regarde mes mains couvertes de sang, une odeur ignoble de métal monte à mes narines... Le couteau est encore planté dans le corps sans vie de l'homme, après mes coups désordonnés. J'ai un sursaut de dégoût et je lâche le manche du canif. Je me dégoûte... Je ne connais même pas son nom... Je lève la tête et vois tout le monde me regarder, hagard, hébété, comme s'ils s'étaient tous pris une enclume ! Peut-être ai-je fait la bonne décision... Je les comprends... Venant de moi, ça devait être- Bref, j'ai détesté. Va falloir se rôder un peu plus. C'était la seule chose à faire. Oui, c'est sûr !
Ils ont l'air d'oublier ce qu'il vient de se passer, car, l'instant d'après, tout le monde se met à reprendre sa course. Ma mère me relève et je leur emboîte le pas.
Heinrich souffre le martyr. Il est livide, mais il a l'air de supporter sa situation. Je n'ose rien lui dire, et ne regarde même pas son bras. J'en serais bien incapable... J'aurais peur d'être maladroit, et aucun son n'est en capacité de sortir de ma gorge...
Personne ne parle de ce qu'il vient d'arriver. Personne ne parle du bras d'Heinrich. Personne ne parle de ce que je viens de faire. Un silence de mort s'abat sur nous tandis que nous traversons notre patelin au milieu des gémissements et des hurlements d'Hommes ayant eu moins de chances que nous dans la grande roue du destin... Dommage que cette roue soit un cycle...
Je suis réduit à l'état de cadavre ambulant quand, soudain, Hans me donne une tape sur l'épaule. Il ne dit rien, mais il semble me dire : " Je suis avec toi, ce n'est pas de ta faute, calme toi." Enfin, j'imagine qu'il voulait me dire ça ? Je préfère penser cela, car ça a au moins le mérité de soulager un peu mon fardeau. J'arrive même à esquisser un demi sourire, sans doute une grimace à dire vrai. Au fait, où était Hans durant le combat ? Il devait être excentré lui aussi... Je lui demanderai plus tard si j'y pense.
Tandis que nous nous éloignons du cadavre du mage, une mélodie se fait entendre au coeur du village... Je n'y prête pas vraiment attention, et je crois que les autres ne l'ont même pas remarqué. Voyons, j'ai déjà entendu les vinyles de papa... C'était du classique... En plus il jouait du piano et du violon à l'époque... Fais honneur ! T'as bien un minimum de culture musicale, Lu' ! Qu'est ce que ça peut bien être ?
Soudain, les explosions, les cris, le crépitement des flammes... Tout son semble avoir comme disparu. Que diable se passe t'il, ici ? Je suis interrompu par la vue d'un geai mort sur notre sillage... Il est miteux comme les bêtes malades... Ces salauds ! tous ces morts inutiles, et pour quoi faire ??? Ils n'auraient pas pu le laisser tranquille ?! Ils ont même détruit le symbole de Vogelberg en tuant des oiseaux... Ils ont tout détruit. Le corps inanimé de la pauvre bête me fait repenser au mage. J'ai de nouveau envie de vomir, alors que je n'ai plus rien à offrir à la terre.
Je me perds alors dans mes pensées, alors que la musique continue à faire entendre sa douce mélodie. Peut-être afin d'oublier le meurtre que je viens de commettre ? L'adrénaline n'est alors pas encore retombée ; qui sait ce que sera le contre coup ? La musique atteint un de ses apogées. Bah merde, je la reconnais, c'est quoi... Mais bien sûr !!! Je m'exclame à haute voix :
- Le concerto de piano n°2 de Rachmaninoff !!
Tout le monde me regarde de travers, et je comprends. Je ravale vite ma langue. Quel abrutis de m'exclamer aussi fort !
Mais au même moment, alors que l'apothéose du morceau retentit et que nous venons de quitter le village, l'impensable se produit. D'immenses explosions, un raz de marée de découpe balaie le village à chaque accords du morceau. En une fraction de seconde, il ne reste plus rien du centre. Ce morceau qui m'amenait au paradis quand j'étais petit, comment peut-il tant déchaîner l'enfer ?! Tout s'enchaîne alors très vite, les explosions, nos regards de panique, puis une sorte de répulsion. Alors que je regarde le village à ce moment, c'est advenu. Le village a comme implosé, tout a été comme repoussé, nous avec. Je ne touche plus le sol, je suis dans les airs, projeté à une vitesse ahurissante. Dans ma chute, j'ai juste le temps de voir Adelheid se fracasser contre un poteau agricole en pierre. Je crois qu'il délimite la zone de viticulture. Je n'ai même pas le temps de m'inquiéter car je m'écrase moi même contre le sol. J'aperçois en coup de vent le bracelet de papa, la "gerboise jaune" se détacher de mon poignet et s'envoler au loin, puis c'est le noir complet...

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