Chapitre 5: Liberté

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 Tandis que nous avons repris la route au petit trot, une idée surgit soudain dans mon esprit : "Ok tout le monde, je viens d'avoir un plan pour échapper aux flaireurs. Vous voyez le moulin du vieux Bérenger ?"

Ils acquiescent de manière sceptique, Hans réplique même:

-Si tu veux qu'on y aille pour s'abriter, c'est absolument pas le bon plan, c'est dégagé tout autour et il n'y a que des champs...

-Bien vu, mais c'est pas le moulin qui m'intéresse, c'est le cours d'eau !

Le visage de Frieda s'éclaire quelques instants, elle semble vouloir parler puis se tait finalement et sombre de nouveau dans ses pensées. Hans voyant la situation reprend:

-Je vois t'as envie d'utiliser la rivière pour masquer notre odeur c'est ça ?

-Ouais t'as tout compris ! Mais pas que, si on remonte vers l'amont de l'Indelle on peut atteindre Brétigny-sur-l'Indelle en quelques heures, où on pourra se reposer. Mais on peut également continuer pour atteindre une ville, si je me souviens bien, on peut continuer à remonter jusqu'à La Hallouvière sans problème.

-On est mieux de s'arrêter à Brétigny au vu de notre état...

Je me tais, une question me taraude:

-Hé, Hans ?

-Oui ?

-T'en as pensé quoi du mage de tout à l'heure ?

Frieda se tend instantanément, et s'éloigne à quelques pas de nous.

Hans reprend:

- J'en pense qu'il est invraisemblable qu'on soit autant à être encore en vie, ce type a détruit l'entièreté de la forêt !

-Ha merci je pensais être fou ! J'avais l'impression que ces attaques nous évitaient...

-Peut-être qu'il ne voulait pas nous tuer ?

Je crache:

-Impossible, cette ordure à massacrer nos familles et tu voudrais qu'il ait eu de la pitié, si je le recroise je ne prendrais pas la peine de lui demander !

-Soyons honnête, peu importe ce qu'on aimerait faire, même avec les pires intentions du monde, on ne pourrait rien faire contre lui.... T'as vu son sort sérieux ? J'ai jamais vu un truc pareil !

-A côté le télékinésite et le type avec sa fleur putréfiée, c'était des rigolos...

Hans réfléchit longuement avant de répondre:

-J'ai beau me creuser la tête, son sort est incompréhensible, ça consisterait à jouer d'un instrument matérialisé avec de la magie, qui produirait des lames de son ? Mais comment elles se forment ? Le sort peut pas être aussi simple que ça je pense...

-Peut-être qu'il transforme la note qu'il joue en onde matérialisée dans l'espace, avec peut-être une masse, se déplaçant à la vitesse du son ? Ou quelque chose qui s’en rapproche, j’en sais foutre rien honnêtement.

-Ouais tu sais quoi, ça sert à rien de trop y réfléchir...

-Non au contraire, je préfère penser à ça qu'à autre chose à dire vrai.

Nous arrivons enfin proche du cours d'eau, Hans s'exclame:

-Ho mais attends c'est parfait !

-Comment ça ?

-Bah, je vais tellement souvent ici que j'en avais oublié que l'Indelle a si peu débit ! Elle est juste un peu profonde, mais je m'en accommoderai sans problème après les événements d'aujourd'hui !

-Oh ça va arrête ! Elle nous arrive en dessous des genoux, fais pas suer Hans...

-Tu vas en chier avec Adelheid et ton sac sur le paletot, je te le dis, et Frieda aussi avec sa taille.

-C'est pas comme si on avait le choix... Au pire j'abandonnerai mon sac. M'enfin, dépêchons nous, les flaireurs ne sont pas encore à nos trousses j'imagine, il doit rester des villageois à Vogelberg. En plus, l'eau va pas couvrir toutes nos odeurs, ça reste des flaireurs, même s'ils ne nous ciblent pas en particulier.

 Durant plusieurs heures, je ne sais pas exactement combien à vrai dire, nous marchons sans nous arrêter, à l'affût du moindre aboiement suspect, mais désormais, nous n'en entendons plus. Pour autant, cela ne signifie pas que nous sommes hors de danger, mais nous pouvons au moins respirer et laisser retomber la pression des dernières heures. Cependant, les larmes ne viennent pas pour aucun d'entre nous. Les événements ont été si irréels que nous ne réalisons pas encore pleinement leurs étendus, et de toute manière, nos yeux sont secs comme la gorge d'un vieux chouan...

 C'est alors que nous apercevons ce qui semble être une ferme abandonnée au loin. C'est un grand ensemble de bâtiments à l'allure délabrée digne des plus grandes fictions d'horreurs. Cependant, Frieda se plaint d'être à bout de ses forces, et Brétigny-sur-l'Indelle est à encore à quelques heures. Hans et moi réfléchissons à la marche à suivre: il est vrai que nous sommes tous épuisés, rincés, au bout du rouleau et, en outre, il fait nuit noire. D'un commun accord, nous acceptons la demande de Frieda, d'apparence à contrecoeur alors qu'intérieurement, Hans et moi avons clairement envie de pleurer de joie.

 La première épreuve consiste à passer la petite clôture entourant le périmètre de la ferme. Cependant, Adelheid sur mon dos entravant grandement mes mouvement, je la franchis avec difficulté et manque de trébucher dans la boue. Je ne dois mon salut qu'à l'intervention de Frieda qui me retînt de toutes ses forces, laissant le temps à Hans de m'aider. Il a plus de force physique que dans mes souvenirs, c'est dingue ! Il n'empêche que ma précédente patauderie laisse ainsi Hans prendre les devants:

-Ok, là, ça doit être un silo devant nous, vu la tour cylindrique, on doit être loin de l'habitation.

Je réplique avec véhémence:

-Mais non ! C'est un colombier ! T'as pas vu tous les boulins sur ta tour cylindrique ?

-Oula, calme toi, je me sens un peu agressé là. Mais, qu'est-ce que t'entends par boulins ?

- Ouais t'as raison, excuse moi je me suis emporté... Sinon, t'es jamais allé voir le travail d'Eugène Vaillant Raynal ?

-Non ? C'est qui ce type ?

-C'est juste le colombiculteur du village, enfin c'était j'imagine... Bref, il était archi intéressant comme type, il a participé à la Grande Guerre face au Culte de l'Atome, il y a une soixantaine d'années de cela dans les deux seuls bataillons de Molins de l'Empire, les bataillons 731 et 732.

-Ok, peut-être, mais tu veux en venir où ?

-Si tu t'y étais intéréssé, tu saurais que les boulins sont les niches ou les alvéoles creusées dans le mur d’un pigeonnier (ou colombier) pour que les pigeons s'y installent. Et là, c'est clairement un pigeonnier.

-Ouais, mais à la rigueur, on s'en fout un peu, non ? Dit Hans en s'agaçant.

-Et bien non, car qui dit pigeonnier, dit qu'on est à côté des bâtiments d'habitation, ils sont à deux pas de là.

 Soudain, un pleur retentit, on ne parle plus, on ne respire plus, on se fige tels des statuts de marbre fossilisées. Après quelques instants, je me permets de chuchoter:

-Dites... C'était pas sensé être abandonner ? Pourquoi un enfant coinque comme ça ?

Frieda réplique:

-La vrai question quand j'y pense, c'est pourquoi on a cru que c'était abandonnée. On a vu une ferme et on était tellement épuisé qu'on a décidé de manière totalement illogique d'y venir. On s'est peut-être jeter dans la gueule du loup.

-Deux solutions, soit on va à son encontre, soit on se cache.

Hans rétorque:

-Dans une ferme, il n'est pas sensé y avoir un chien ?

-Merde, t'as raison... Pourquoi il nous a pas repéré alors ?

Tandis que cette réflexion émerge dans mon esprit, mon sang se glace. Soudain, Frieda s'exclame un peu bruyamment en pointant du doigt un bâtiment à proximité:

-Là-bas !

-Chuttt !

-Oups pardon...

Je regarde la direction que Frieda pointe, et je vois un vieux chien rabougris, qui semble usé comme un parchemin ancien par le temps. Il a l'air sourd comme un pot de grès, et aveugle comme une taupe unijambiste. Oui, une taupe unijambiste, c'est la parfaite description pour illustrer ce que ce chien m'inspire en ce moment. Je déclare en souriant:

-Le pauvre pépère, ne le réveillons pas. Bon, tentons de nous cacher quelque part, je pense que rester proche des habitations n'est pas une bonne idée, le fermier ou un de ses garçons de ferme pourraient nous entendre.

Soudain Frieda s'exclame:

-Au fait ! Il faut absolument qu'on se débarasse de nos brassards, on est parti si prestement qu'on ne l'a pas enlevé, et papa et maman n'ont pas pensé à nous le dire car ils en avaient pas besoin, ils étaient à l'intérieur au moment du drame.

-T'as raison, on est tellement stressés qu'on fait des actions incohérentes, faut se concentrer là. Dit Hans, penseur.

En regardant autour de nous et mes yeux étant habitués à l'obscurité, je m'exlame en prenant soin de ne pas trop élever la voix:

-Là-bas ! Une grange, on pourra s'y réfugier pendant la nuit et cacher nos brassards, si le fermier nous trouve, il n'aura aucun moyen de savoir que nous sommes des fugitifs, il pourra peut-être même nous aide. Bien que ça m'emmerde de me faire aider par un tocard de mage... Par ailleurs, même s'il y a des gens ici, j'ai pas vraiment envie de devoir trouver un autre endroit.

Hans et Frieda acquiescent doucement, on est tous lessivés.

 Tandis que nous arrivons devant le grand bâtiment en bois, d'allure délabrée, nous entendons des animaux, problablement endormis. Doucement, j'ouvre la porte afin de ne pas les affoler.

 À l’intérieur, la grange est vaste et sombre, avec une odeur lourde de paille et de bête. Des vaches sont alignées dans des stalles en bois, attachées, couchées sur la paille humide. Au‑dessus, on distingue à peine le grenier à foin, soutenu par de grosses poutres noires, semblant dater du millénaire dernier. L'obscurité recouvre tout l'espace, juste traversé par quelques rais de lumière en provenance de la Lune. Ces derniers s'échappent des nombreux trous du bâtiment, causés par son manque flagrant d'entretien. Hans s'exclame:

-Là ! Un tas de foin ! On pourrait s'y installer pour la nuit et y cacher nos brassards, le temps que quelqu'un les trouve on sera loin.

Frieda et moi, commençant lentement mais sûrement à devenir lobotomisés par la fatigue, ne nous y opposons et nous nous contentons simplement d'acquiescer en silence.

 Nous déchirons alors nos brassards, parés de deux triangles opposés rouges et noires, séparés seulement par une ligne jaune et au milieu desquels trônent un losange blanc. C'est le symbole des Molins, la manière de nous reconnaître dans la rue. Nous en faisons des confettis et l'enfouissons au plus profond du tas de foin.

 Nous trouvons également en inspectant plus consciencieusement la bâtiment des bouts de tissus sales que nous utilisons en les assemblant méthodiquement comme des couvertures. Alors que nous nous allongeons, prêt à dormir, je regarde mon poignet et voit le bracelet de la Gerboise Jaune.

Je ne peux m'empêcher de demander à Frieda:

-Dit Frieda... Pourquoi tu penses que ce truc avait autant d'importance pour papa ?

-Pas la moindre idée, il ne nous en parlait que rarement...

-Il avait l'air si paniqué quand je l'ai perdu après l'onde de choc du musicien... Et puis, pourquoi il me l'a donné à moi et pas à Heinrich ? C'est vrai quoi, il était plus grand, plus fort, plus tout en fait... Même pour te protéger, Adelheid et toi, il aurait été plus utile...

Une larme coule, puis deux, et je me mets alors à hoqueter, puis un torrent de larmes perlent sur mes joues, déjà irritées par toutes celles que j'ai pleuré aujourd'hui. Je reprends en pleur:

-Je sais même pas si j'ai envie de vivre dans un monde où tout le monde est mort

Frieda me regarde silencieusement, des larmes roulent aussi sur ses joues. Puis, d'une voix nouée, elle déverse entre deux sanglots, le plus vite qu'elle le peut:

-Ecoute, je sais pas pourquoi papa t'as donné cette gerboise jaune à toi et pas à Heinrich, j'en sais rien, mais maintenant il y a plus que toi que j'ai comme famille ! Je sais même pas si Adelheid va revenir alors t'as pas le droit de flancher ! Et puis t'es pas plus nul qu'Heinrich, t'es différent, c'est sûr qu'en combat il t'aurait battu à plate couture, mais vu ce que t'as fait au télékinésiste t'es pas en reste. Reste en vie pour moi, pour Adelheid, pense aussi à Hans un peu ! Et découvre ce que papa avait en tête avec la gerboise jaune.

-...

-T'as pas le droit de mourir ! T'as pas le droit de m'abandonner...

Sa voix s'étrangle, et elle s'effondre, la tête contre mon épaule. Elle se met alors à me frapper, de petits coups sur le bras qui me font l'effet de poignards... Comment ai-je pu dire une bêtise pareille... Elle n'avait absolument pas besoin de ça... Je la prend dans mes bras et murmure:

-Désolé, j'ai été bête... Je t'abandonnerai jamais, c'est promis... Et je ferai tout ce que je peux pour sauver Adelheid...

Les minutes passent, les pleurs emplissant le silence pesant de la grange s'atténuant petit à petit, et nous nous endormons tous les trois, Adelheid toujours proche de moi, ne sachant pas ce que demain nous réservera.

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