Chapitre 4: Une douce mélodie

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 Je sens quelqu'un me secouer légèrement, puis avec de plus en plus de forces. J'émerge alors petit à petit de ce qu'il m'a semblé être un long brouillard. Devant moi se tient mon père, inquiet. Mes oreilles sifflent, j'ai une acouphène, ma vision est trouble et rougeâtre, je passe ma main dans mes cheveux et sens au milieu des boucles du sang séché. En me voyant me remettre, il m'enlace, visiblement sous le choc.

 Encore dans la brume, je commence à tourner la tête et à prendre conscience de mon environnemment. Frieda semble avoir été plutôt épargné comme les Dolch et maman. Papa a une sale entaille au flanc, ça saigne fort, et j'ai du mal à regarder sa plaie. Hans a le bras déboîté il s'est cogné contre une clôture, Heinrich semble cadavérique, allongé au sol comme ça, mais sa poitrine se soulève,tout va bien... Enfin, je crois ? Je cherche désormais Adelheid sans la trouver néanmoins. Je demande à mon père ce qu'il en est, il fait une moue étrange, et m'amène à elle sans aucun mots. Lorsque je me lève je manque de trébucher, mais je reprends vite équilibre. Quelques instants après, j'aperçois enfin Adelheid, allongé contre un muret. J'en reste sans voix, c'est véritablement effroyable. Elle est dans un sale état et n'a toujours pas repris ses esprits: sa jambe droite est dans un angle improbable, de même son torse et son bras droit semblent déformés, comme si ils avaient été compréssés. Je demande tremblant à mon père ce qu'il en est, et il m'explique en tentant de dissimuler son propre inconfort qu'elle est encore en vie, mais son état n'est sans doute pas stable, voire même pas du tout stable. Elle s'est coupée la langue et s'est cassée des dents en plus de ses séquelles visibles. Elle ne redeviendra jamais celle qu'elle était auparavant... Merde quoi ! Elle n'a que six ans ! Qu'est ce qu'elle a fait pour mériter ça ?! Quel tocard a bien pu organiser cette attaque ?! Et d'abord c'était quoi cette explosion avec cette musique ?!

 C'est alors que je tourne la tête, le village n'est plus que ruines, tout a été détruit... Un sentiment de vide m'envahit. On voit au loin danser la lueur de dizaines de lanternes appartenant sans aucun doute aux mages. Cest peut-être un sort de l'un d'entre eux qui sait ? Ce qui est sûr, c'est que si on avait été plus lent dans notre course, nous n'aurions pas été à l'orée du village en ce moment même et nous serions sans doute tous morts à l'heure qu'il est...

 Le terrain est par conséquent extrêmement dégagé et nous sommes à quelques mètres de la ligne Koenig. Il faut se dépêcher, nous sommes extrêmements visibles ! Avant que je n'ai eu le temps de dire quoi que ce soit Frieda s'écrie: "Allez vite, emmenez Adelheid et Heinrich à la ligne Koenig ! Maman emmène le briseur de sceaux, vite ! Il faut partir dès que possible !"

 Tandis que tout le monde s'active devant la soudaine autorité naturelle de Frieda, papa remarque que je n'ai plus le bracelet de la gerboise jaune, je l'avais complètement oublié celui-là ! Il devient livide, je ne l'ai jamais vu ainsi, il est vraiment blanc comme un linge. Il s'écrie alors: "Ludwig ! Sais-tu où est le bracelet que je t'ai donné ?! Celui avec la gerboise ! Il faut absolument le retrouver ! A que diable ! Si j'avais su, je l'aurais gardé avec moi, zut !"

 Il s'affole complètement et je tente de le rassurer en lui assurant qu'il ne doit pas être bien loin de notre position. A mon grand étonnement, ça semble fonctionner, il se calme et nous nous séparons la zone de fouille.

 Nous nous mettons alors à sa recherche, pendant que le reste de la famille se met au travail avec l'extracteur de sceaux. Cependant, sans notre aide, ils ont dû bien perdre 2 bonnes minutes, il est assez compliqué à installer et activer. Lorsque celui-ci est actif il faut l'apposer à une petite marque, presque invisible, que quasiment personne n'avait remarqué en forme de rosier sur le talon gauche, puis ensuite le sceau s'extrait et se confond à la barrière en trois minutes à peu près. Ça paraît simple ? Ça pourrait l'être à vrai dire mais l'extracteur de sceaux fait un boucan à réveiller les morts ! Une fois activée, la ville entière entend un bourdonnement sourd et désagréable, il faut donc être particulièrement efficace. Heinrich, qui a repris ses esprits tente de se boucher les oreilles avec son unique main. Il avait été prévu de faire passer tout le monde du plus jeune au plus âgé, mais au vu des circonstances Adelheid passe toujours première mais sera suivi d'Heinrich. Les blessés d'abord !

 Nous continuons à chercher le bracelet avec mon père, Adelheid, Heinrich, Frieda et Hans sont passés, ils m'appellent pour que je vienne, mon père me fait signe d'y aller, même si je lis l’angoisse dans ses yeux. Pourquoi tient t'il tant à cet objet ? J'arrive vers le briseur de sceaux, délasse ma chaussure, la retire, puis on appose le métal froid contre mon talon et j'attends ainsi que les fatidiques minutes s'écoulent . En route vers le paradis !

 Au même moment, une mélodie, elle aussi paradisiaque, m'emmène dans les limbes du ciel haut dessus de ma tête, bien loin des événements d'aujourd'hui, bien loin de la mort et de cette odeur de brûlée et de putréfaction dont mon nez s'est accoutumé. Je vois mon père courir avec un objet à la main. Le bracelet ? Bien jouet papa ! T'as toujours été le meilleur ! Tout te réussit, par ton travail acharné t'es un véritable modèle ! Mais dis moi, pourquoi cette mine inquiète ? Pourquoi y a t'il un violoniste à 2 pas de là, juste derrière toi ? Pourquoi ne l'ai-je pas vu ? Serait-ce car je suis toujours dans les nuages ? Qu'est ce qu'il est doué n'empêche ! Ça et mon père qui court... Pourquoi n'ai-je pas fais le rapprochement plus tôt ?? Le musicien annonciateur de morts ! Je suis sûr que ça doit être lui, le mage ! Je reconnais la mélodie de son violon, on dirait le lacrimosa de Mozart.. Je vois ma famille paniquer. Ceux sans sceaux se mettent à l'abris, les autres tentent de se trouver un endroit à proximité. Jean, mon oncle traverse sans attendre la ligne Koenig, instantanément il se met à fondre et brûler de l'intérieur comme de l'extérieur, la rapidité de son exécution est effroyablement glaçante. Il ne devait pas être très résistant... Et merde ! J'ai tellement vécu de trucs aujourd'hui que tout me paraît invraisemblable, je ne réalise absolument pas l'étendu de tout ce qu'il nous arrive !

 L'homme fait disparaître son violon et apparaît alors un piano à queues devant lui... Il s'y installe et calmement avant de jouer, se met à parler: "Vous savez, tuer Erik n'était pas une superbe idée, je n'avais pas prévu d'intervenir, mais quand l'équipe de détection m'a prévenu j'ai été obligé d'intervenir... Je n'aurais pas eu à raser le village, quel gâchis..."

 Je reste figé là, comme une statue. Il est grand,très grand même perché sur son tabouret de pianiste. Il est également grisonnant et sa coupe me fait penser à celle d'un aristocrate à la mode du siècle dernier. Il se met à entamer une mélodie assez simpliste.

 Mon père attrape son fusil dans sa course, met en joue l'homme et tire. Le pianiste ne bouge pas d'un cil. Mon père, lui, me lance juste après son bracelet que je réceptionne immédiatement. Je vois le mage souffler comme si ce qui se déroule l'agace profondément. Papa recharge le fusil à verrou. Je veux lui hurler de fuir, mais le son ne sort pas. Papa fuit !!! Je t'en pris, arrête tu vas te faire tuer ! Je le sens va-t'en je t'en supplie ! Mon innaction perdure et le pianiste de malheur presse une note plus forte que les autres. Un slash. Voilà comment je pourrais décrire ce que j'ai vu à l'instant. Un slash, une découpe dans le vide. Un battement de cil, et mon père coupé en deux, s'écroulant sur le sol, comme un sac, giseant sans vie. Tandis que je reste bouche bée, le briseur de sceaux toujours en marche...

 Il reste 1 minute...

Je ne peux plus me retenir, j'ai vu des morts aujourd'hui, mon frère et l'une de mes soeurs ont été gravement blessés, mais de là à mourir... Et mon père ?! Lui qui sait toujours quoi faire ! Mon oncle Jean qui vient de fondre aussi... Non je n'en peux et me mets à hurler avec frénésie:

"Merde, merde et merde !! Putain papa ! Il esst.. Oh.. Oh mon dieu... Haa quelle horreur ! "

Ma mère enragé saisit un des fusils laissé à proximité et tire de manière erratique sur cet ordure de musicien. Instantanément, mon sang se glace, et je ne peux que murmurer: " Nan maman, arrête,tu vas mourir toi aussi" Puis j'hurle: "ARRETE !" Mais trop tard, une nouvelle note plus prononcée vient la déchiqueter en une dizaine de morceaux. Je me décompose, mon visage se redéfinit par des traits mêlant rage, dégoût et chagrin profond. A vrai dire, je suis perdu, que faire ? Mon sang ne fait qu'un tour alors que je reconnais l'air enfantin de "A Vous Dirais-Je Maman" comme si ce tocard voulait nous narguer.

J'entends à nouveaux l'environnement autour, Frieda pleure toutes les larmes de son corps alors qu'elle porte Adelheid sur ses épaules, et Hans ? Lui aussi semble complètement perdu, je me retourne et en comprend la raison... M et Mme. Dolch ont connu le même sort que mes parents, le luger de son père n'aura pas non plus réussis à mettre un terme au massacre.

Putain, j'ai envie de m'effondrer, et je le fais déjà, mais je dois gagner du temps où je mourrais aussi.

"Et salopard ! Pourquoi tu fais ça ?! T'es qui en fait ?!"

Il me regarde d'un air presque plaintif, ou serait ce de la pitié, puis prend la parole avec détachement: "On m'appelle Sigismund Thalberg, j'ai été dépêché ici pour veiller au bon déroulement de l'ordre d'éradication du village de Vogelberg, un foyer de Résistants déreglant les livraisons de Mânes dans l'Empire, c'est la seule raison de ma venue ici.

-Mais il n'y a aucun résistants ici ! Personne ne sait s'il existe vraiment un réseau de résistance d'ailleurs !

-Peu importe à vrai dire.

-Peu importe ?! Comment ça peu importe, ma famille est morte ?!

-La triarchie sélectionne régulièrement des villages de Bas-sang afin de servir de bouc émissaire quant à la raréfaction des mânes dans l'Empire.

-Quoi ?! On nous appelle les Bas-Sang dans les hautes sphères ? Et c'est quoi cette histoire de bouc émissaire, les gens ne resteront pas sans rien faire face à ces massacres !" Je ne peux m'empêcher d'avoir des spasmes dû à mes tremblements incessants

-"A vrai dire, aux yeux de la législation, vous n'avez pas de droits et l'Empire selon ses dires est bien généreux de vous laisser quelques terres. En outre, même si votre presse est censurée, tu as dû entendre parler de la crise, je n'y reviendrai pas.

-Bah pas vraiment justement, en tout cas vous êtes tous des sacrés merdes, pourquoi on aurait moins de droits que vous ! Et pourquoi tu me dis tout ça ?"

Le morceau de métal du briseur de sceaux s'est détaché, je peux m'en aller...

Il reprend: " Je te raconte tout ça, car j'aimerais au moins avoir la conscience d'avoir été un minimum juste aujourd'hui, et de t'avoir laissé une chance de t'en sortir avec ta science."

Merde, il sait, mes jambes passent de blocs de plombs à celles d'un lièvre, et je cours aussi vite que possible en allant directement récupérer le fusil de maman, et j'hurle: "Courrez !!!"

Tous les membres de notre expédition qui s'étaient cachés dans les bois dans l'espoir que j'arrive sortent enfin de leur cachette et nous commençons à courir comme des fous.

J'aperçois Frieda, qui porte tant bien que mal Adelheid sur son dos, qu'est ce qu'elle a comme force ! Je remarque aussi Heinrich qui est à la traîne, encore désorienté par les chocs qu'il a reçu et déséquilibré par son bras coupé. Hans, lui, a pris les jambes à son cou sans demander son reste.

 Je saisis Adelheid pour permettre à Frieda de courir plus vite, une symphonie glaçante au piano s'entame, la symphonie du nouveau monde de Dvorak ! Chaque accord envoie des sortes de lames qui se propagent à une vitesse extrême... Je comprends pas son sort comment ça fonctionne ??

 En quelques instants, la majeure partie des arbres nous entourant est charcutée, déracinée, soulevée du sol avec des gerbes de terre s'envolant dans les nues. Quand commence la partie rapide avec ses harpèges le phénomène devient apocalyptique, tout autour de nous est découpé. Pourtant, aucune lames ne nous atteint, elle nous frôle seulement ? Pourquoi ? Nous évite t'il ?

 J'entends un cri derrière et m'exclame en hurlant pour que Frieda qui est devant moi et les autres potentiellement derrière nous m'entende: " Quoi qu'il arrive vous arrêtez pas ! C'est horrible je sais, mais si on s'arrête pour voir comment on va mutuellement on est tous morts !" Bien que ce soit horrible, cela semble avoir marché car personne ne s'arrête.

 Nous courrons pendant vingt bonnes minutes sans nous arrêter jusqu'à ce que nous soyons assurés que les lames de son soient bien derrière nous.

 Voyons, je suis là avec Adelheid, Frieda est là, Hans est là et... Heinrich ? Je repense au cri, je deviens blême. Et si je m'étais arrêté pour le sauver ? Je portais Adelheid aussi je ne pouvais pas lui faire prendre ce risque... Et ce que j'ai dit aux autres aussi... Personne n'a rien dit mais tout le monde comprend, Hans s'éloigne alors que je dépose Adelheid, me laissant seul avec Frieda qui semble livide. Je tente de dire un mot, mais je tremble, ma voix se transforme en gargouillis informe et je me mets à sangloter devant ma petite soeur. Toute la pression de la journée finit pas s'évacuer enfin, et elle se met elle aussi à pleurer toutes les larmes de son corps, et elle me serre dans ses bras comme elle ne l'avait pas fait depuis au moins cinq années, c'est qu'elle ne pleure vraiment pas souvent, c'est plutôt une vraie dure à cuire, mais qui pourrait lui en vouloir de lâcher prise...

 Quelques longues secondes passent, et elle finit par s'exprimer entre deux sanglots: "Tu sais, je crois que Adelheid..." Elle ne parvient pas à finir mais je comprends. J'examine sa respiration : elle est encore vivante. J'arrive à bredouiller: "Je crois qu'elle tient encore le choc...

-J'aimerais te croire mais elle a besoin de soins de toute urgence et on en a pas là, elle va mourir ici...

-Mais non hord de question de l'abandonner...

-Tu ferais mieux à quoi bon, on devrait rester là nous aussi et se laisser dépérir."

Je ne sais pas quoi dire, il n'y a rien à dire, je crois que j'aimerai faire ainsi, mais une autre part de moi semble encore avoir le dessus et me dicter de survivre et de sauver ce qu'il reste de ma famille, en tant que désormais nouvellement aîné.

J'arrive enfin à trouver des mots:

-"Je sais que plus rien ne sera jamais comme avant, mais je suis sûr que papa et maman, même Heinrich ou tonton Jean ne voudraient pas qu'on meurt comme ça, ils voudraient très certainement qu'on continue de vivre, et qu'on arrive à trouver le bonheur..." Je n'arrive pas à poursuivre et me remets à pleurer, je ne suis pas encore en état pour tenir ce genre de discours...

 Soudain, on entend les aboiements des flaireurs au loin. Merde ! C'est vrai qu'ils ont été déployés ces aberrations de malheur ! Je hausse ma voix qui a repris de la consistence face à l'imminence du danger sans pour autant crier afin de ne pas alerter de notre présence plus que nécessaire les alentours: "Hans ! T'as entendu les flaireurs ? Ramène toi, faut partir hilico presto ! On a pas le temps de flâner !"

 Je prends Adelheid sur mes épaules, prends la main de Frieda pour la garder près de moi et ne pas la perdre, car désormais on n'est jamais assez prudent, puis je vois Hans arriver, les yeux rouges. Il vient de pleurer. Suis-je bête, il doit lui aussi être démuni, il vient également de perdre ses parents... Je m'explique doucement: "Ok, l'objectif ça va être de se mettre en sécurité pour ce soir. En gros, être hors de danger des flaireurs et des sorciers et avoir un toit au dessus de nos têtes, ça vous va ?"

 Ils acquiescent en silence et nous prenons la route.

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