Chapitre 1: Ludwig Amsel

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Praven, 18 octobre 3778

  Mes pas résonnent sur les pavés d'une des rues pavillonées de Praven, la ville commerçante la plus attractive de mon trou paumé. En ce charmant matin du 18 octobre 3778, les rues s'agitent pour préparer la Samhainnacht du 31. Néanmoins, l’Arche est étonnamment tranquille aujourd'hui... Je veux dire, au vu du contexte moisi qui l'encrasse. Des marchands de poissons scandent comme à leur habitude l'arrivée exceptionnelle d'un énieme poisson rare. Cette fois-ci, un authentique claquacier, créature marine titanesque, extrêmement rare dans notre région si loin de la mer. C'est pour ça que le poisson est un met de luxe d'ailleurs. Evidemment, des dizaines d'hommes huppés se pressent face à la devanture de la confrérie de la mer, prêt à se battre aux enchères, tandis que de jeunes saltimbanques jonglent avec des boules de feu. D'autres enfants, quant à eux, s'amusent à faire léviter, virevolter des chopes de bières vides.... Quelle chance ils ont putain. J'aurai pu tout donner pour avoir un sort moi aussi. Au lieu de ça, je suis que le gars sympa de Vogelberg... La poisse... En plus, comme tous les dimanches, je suis de corvée... Sérieux, pourquoi maman aime autant les baguettes de pain ?! Au moins, je vais pouvoir faire un tour du marché... Mes talons claquent au milieu des allées tumultueuses de la cité tortueuse.

-Bon, ressaissis toi, Lu !

Je me frappe la tête de mes mains à ces mots. Les gens me regardent bizarrement, mais je m'en fiche. L'aigreur, ça ne me ressemble vraiment pas ! J'ai plutôt l'habitude de voir le verre à moitié plein que vide, mais là depuis ce matin, je ne sais pas ce que j'ai. Je décide de me comporter comme d'habitude et souhaite la bonne journée à tout le monde. Connaissances comme inconnus ! Hans me dirait sans doute que je suis un crétin, et c'est vrai, mais être de bonne humeur rend les gens de bonnes humeur, y a rien de plus beau ! En plus, je saoule toute la ville dès que j'y suis avec mes salutations, ils me connaissent, et ça a ses avantages ! Si il y a une demande de petit boulot, c'est toujours vers moi qu'on se dirige. Hehe, c'est qu'à 14 ans, le Ludwig Amsel, il sait y faire !

 Cependant, alors que je passe après mes courses au milieu des mendiants de la Karl Straße, réclamant leurs doses mensuelles de mânes, je les esquive prestement. Je leur dit comme d'habitude que je n'ai rien à leur donner. Pourquoi je les laisse ? Serai-je un tocard ? Peut-être, mais la vérité est simple : même s'il je le voulais, je ne pourrait rien y faire. C'est la triste réalité qui me fend le coeur à chaque fois que je passe ici. C'est pour ça que je n'aime pas vraiment Praven malgré ses couleurs...

  Quelques temps plus tard, sur le chemin du retour, je marche le long des sillons de terre sensés représenter une route.
D’immenses blocs de pierre angulaires se dressent de part et d’autre de la route.
Je les observe toujours, interloqué et mal à l’aise. Mais, je suis aussi fasciné en fait... C'est dur à décrire, mais c'est comme si à chaque fois que je passe ici... J'aperçois un passé lointain, très lointain, que je ne devrais même pas connaître. Je veux dire, ces formes cubiques, percées de trous comme des fenêtres, et d'une vétusté sans pareille semblent respirer une présence pernicieuse. M'enfin, ça n'en reste pas moins vraiment laid. Quoi que, un artiste pourrait y voir une sorte de beauté abstraite qu'en sais-je ?

  Je cesse de penser à ces immondices en jetant un oeil aux divers étals bordant la route. En les observant attentivement, je remarque M.Fournier, le vieux kiosquier de la route en direction de Vogelberg, mon village natal, que je n'ai d'ailleurs jamais quitté. M. Fournier semble toujours autant fidèle à son poste, scrutant chaque client potentiel et les alpaguant comme le font les meilleurs. Comme à son habitude, M. Fournier, fier habitant de Rundstadt, un petit patelin en bordure de Praven, en dehors de la zone d'exclusion. Il vante excessivement les mérites de sa région de rêve, l'Akalvas, où d'après lui: "le Soleil ne se couche jamais", puis il se met à parler de la pluie et du beau temps, de Vogelberg... Il ne connaît rien à l’histoire de mon patelin, mais il a l'air de croire à ses histoires dur comme fer. Tellement que je finis souvent par être moi même convaincu par ses explications vaseuses... Chaque fois, il me pousse à voyager, à voir le monde… et chaque fois, je me tais. Pas que je n'ai pas envie de voyager, je rêverai de voir la mer un jour. Seulement... Partir n’a jamais été une option... Au moins, lui ne fait pas cas de mon brassard au bras gauche... Quand je descends sur Praven, la majorité des gens me regardent de travers à cause de lui...

 Mes pensées s'interrompent quand j'achète enfin le journal poussiéreux et le saisit de la main calleuse du vieil homme, je lui tends alors une pièce de 20 centimes coincée dans ma poche trop petite, faute de moyen de la changer. Il s'exclame en prenant la pièce: "Tu te rends compte quand même qu'à mon époque les pièces étaient en or ou en argent ! Quelle honte ces pièces en cuivre ! Si je pouvais j'en toucherai deux trois mots au triarches, ça je peux te l'assurer.

-C'est au moins la huitième fois que vous me le dites monsieur... Vous radotez enfin !" Lançais-je en souriant !

Il s'exclame: "Tu riras moins plus tard quand tu te sentiras obligé de raconter tes anecdotes à tous les passants qui n'en auront cure ! Bon au moins toi tu écoutes.. Enfin bref ! File rejoindre ta mère va !

 En m'éloignant, je jette un oeil au nom du journal: la marmotte enchaînée, le titre me fait toujours rire ! Quel nom ridicule pour un journal régional, quel manque de sérieux ! Il pourrait faire un effort pour que ça ait l'air crédible ! Mais bon c'est le seul journal informatif de la région à peu près objectif... On fait avec ce qu'on a ! Ceci étant dit, c'est peut-être un journal moisi par rapport à ceux de la capitale, mais leur feuilleton est clairement le meilleur ! Mon sourire s'efface quand je lis le titre du feuilleton de la semaine: un nouvel épisode de l'Amour Sauvage... Orhhhh la plaie ! Au moins ma mère risque d'aimer...

 Je décide alors de lire les nouvelles de la semaine: j'en apprends plus à propos de la pénurie de pierres magiques, les mânes, qui s'est aggravée tout récemment, l'Empire est dans une situation critique. Ces réserves de mânes, vieilles de plusieurs décennies, voire siècles s'amenuisent et aucune source d'approvisionnement n'a encore été trouvée.... La dernière mine importante est gardée secrète. Si rien n'est rapidement mis en place, l'effondrement ne sera plus qu'une question d'années, en bref, c'est la merde.

 En rentrant chez moi, ma vieille bicoque en pierre, à l'allure quelque peu austère, il est vrai, fume déjà. C'est le signe annonciateur du souper et de la chaleur régnant à l'intérieur de ma chère et tendre maisonnette. Quel constraste avec l'extérieur, l'automne s'installe déjà depuis plusieurs semaines, et les arbres sont de plus en plus dénudés. Je déteste cette période où tout semble dépérir, c'est lugubre... Je retrouve chez moi mes deux jeunes soeurs: Adelheid et Frieda, âgées de respectivement 6 et 11 ans ainsi que mon frère aîné Heinrich, 17 ans. Mon père, Franz, n'est toujours pas rentré du travail, ma mère, Madeleine s'occupe avec Heinrich du repas du soir, en plus de l'odeur, le feu crépite doucement. Madeleine regarde alors tendrement Heinrich, toujours son bébé malgré ses 17 ans, et son physique robuste, elle lui donne ses instructions de bon coeur, enthousiaste, et Heinrich répond avec la même ferveur. Mon oncle Jean, quant à lui, s'occupe d'Adelheid qui joue avec ses chevaux en bois. Frieda, elle, lit un livre calmement, et semble faire la tête... Notre famille accueille ce soir les Dolch, nos voisins de toujours.

 Je m'approche de Frieda doucement: "Bah alors qu'est ce qui t'arrive ? Pourquoi t'es si calme ? C'est ton contrôle d'Histoire c'est ça ?

-C'était un contrôle de maths...

-Ouais enfin ça reste un contrôle, mais quel est le problème ? T'es super forte en plus, bien meilleur que moi au même âge je dois dire !"

Elle parvient enfin à sourire, et m'explique: "C'est pas le contrôle le problème Ludwig ! En plus évidemment que je te bats en maths t'es trop bête ! Le problème c'est qu'apparemment un décret impérial interdit les sciences à l'Ecole primaire à tous les Molins...

-Putain... Déjà que l'année dernière ils les ont interdites au collège... C'est de pire en pire depuis qu'on doit porter ses brassards autour du bras, je n'aime vraiment pas ce qu'il se passe...

-Moi je m'en fiche des brassards, Mme Hoven veut pas qu'on continue les maths en dehors des cours...

-Comprends la, elle risquerait gros si elle se faisait chopper."

Elle ne répond plus, je souffle calmement et lui ébouriffe le crâne, avant de partir je lui lance: "Je te prêterai mes bouquins de sciences, t'inquiètes !" Elle le cache mais je vois un sourire se dessiner sur son visage. Mission réussis !

 Je m'ennuie ferme quand sonne enfin 8 heures du soir, les Dolch ne vont plus tarder... Mon père est rentré quelques temps avant, je le vois jouer avec son étrange bracelet en le faisant toupiner autour de son poignet. Cette vieillerie doit avoir plusieurs siècles... En y réfléchissant bien, je l'ai toujours vu avec... Il m'a toujours paru étrange, je veux dire, cette forme irrégulière, ce système de clapet comme les montre à gousset de ma tantine... On y trouve même au dos des symboles biscornus dont je ne connais pas la signification. Ils sont très simples pourtant ! Ce sont des suites de cercles, de carrés, de rectangles.... Avec Frieda et Adelheid, on s'est toujours amusés à imaginer les plus étonnantes suppositions sur cet objet. Par exemple, nous avions imaginé qu'il pourrait être la clé d'un portail vers un monde parallèle !

 Mes pensées sont interrompues par la délicieuse odeur de potée que prépare ma mère et Heinrich. Je décide alors de me rapprocher de mon père et nous entamons une discussion tantôt sur le travail à la ferme, tantôt sur mes leçons de tir à l'arc équestre à Praven, rare sport de tir encore autorisé ici, et nous allions embrayer sur l'état de l'Empire, plus qu'inquiétant, d'après les nouvelles du journal, quand ma mère l'appelle pour l'aider, et je me retrouve ainsi de nouveau à végéter, ne sachant pas trop quoi faire... Quelques minutes plus tard, je pressens l'arrivée des Dolch... Bingo ! Ils sont là ! M. et Mme. Dolch embrassent mes parents, tandis que moi je vais saluer mon meilleur ami, leur fils, Hans. Je vois M. Dolch, un homme bedonnant à l’air jovial, mais néanmoins, au regard toujours fuyant, serrant la main de mon père de ses deux mains moites, tandis que Mme Dolch, élégante, comme à son habitude, malgré ses vêtements modestes et de pauvre facture, discute déjà avec ma mère des nouvelles du village, des ragots et des potins en tout genre. Pour en revenir à Hans, je le connais depuis que j'ai appris à marcher, on a tout fait lui et moi, on est comme le revers d'une même médaille, inséparables. Ni une ni deux, à peine retrouver, on commence improviser notre propre fête dans la maison. Nos parents respectifs nous rouspètent, évidemment, mais nous n'en rions que plus ! Cela me rappelle une vieille anecdote, où Hans, âgé de 12 ans à l'époque, avait escaladé l'Eglise de la Sainte Artémis de Krugerstadt. Il a toujours eu le sens de l'aventure celui-là ! Néanmoins, ce jour là, je ne l'avais pas suivi. J'ai paniqué au bout d'à peine un mètre gravi. Il se moque toujours de moi aujourd'hui, mais au moins, qu'est ce qu'on en a ri !

 Alors que la soirée bat son plein, Hans et moi voulons sortir dehors, je demande alors:

-Maman, maman ! On peut se balader dans les allées du village s'il te plaîîîttttttttt ?

- D'accord, mais tu emmènes tes soeurs avec toi, d'accord ? Tu ne les as pas emmené jouer depuis longtemps !

Ma mère semble étrangement conciliante... A t'elle quelque chose derrière la tête ? À vrai dire, je n'en ai cure, et je parviens à peine à cacher l'excitation de ma voix derrière un faux soupir de frustration en répliquant timidement:

- Oui, d'accord maman....

Si elle savait comme j'aime mes soeurs ! Je les emmènerai partout !! Néanmoins, je préfère faire croire que c'est une plaie pour moi ! Honnêtement, c'est purement de l'ego. Ma mère poursuis:

-Et n'oublie pas, aucune bêtises ! Ha et surtout, au grand surtout, tu ne sors pas des limites de la ligne Koenig après le couvre-feu...

- Oui, on sait t'inquiètes !

- Promets-le... C'est important... Vraiment ne le fais jamais... Tu le sais bien.

Elle est visiblement crispée. J’étais à deux doigts de rouler des yeux , mais je me résigne:

- Ok je te le promets...

Je lui adresse un de mes sourires enjôleurs comme je sais si bien les faire, suivi d'un clin d'oeil. Elle se détend. Ses paroles continuèrent de résonner en moi un court instant, laissant un étrange frisson derrière elles... Cependant, le plan de ma mère apparaît enfin:

- Bon, amusez-vous bien ! Ha et tu en profiteras quand tu rentreras pour préparer la Samhainnacht ce 31 octoble !

-Quoi ?! Sérieux maman, c'est un cadeau empoisonné... En plus, c'est dans deux semaines...

-C'est toi qui voit, Ludwig.

-Bon d'accord....

-Merci mon chéri ! Ha et enfile bien ton brassard, Lulu !

- Maman ! M'appelle pas comme ça. Sinon, t'inquiètes pas, il est dans l'entrée !

 Nous enfilons nos brassards puis ni une ni deux, nous nous élançons à l'extérieur de la maison, riant et criant comme des dératés, ivres de joie, comme seuls des esprits innocents savent si bien le faire. Nos bêtises emplissent le village silencieux de joie, sans nous douter une seule seconde de ce qui allait survenir, de ce qui allait faire chavirer nos destins d'une manière plus qu'inattendue, tel un raz de marée qui allait nous emporter aussi vite qu'il est apparu.

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