Chapitre 1: Ludwig Amsel
J'ai mal... Si mal... Mes paupières s'ouvrent sur une vision infernale. Un astre d'or, un immense trou s'enfonçant dans les entrailles de la terre. Du sang sur une pyramide à degrés, où un homme gît. Il s'est fait dévorer par une bête... Pourquoi mes mains sont si rouges ? Une rousse qui m'attrape. Elle hurle : "N'APPUIE PAS ! N'APPUIE PAS !" Sa voix résonne dans ma tête comme un acouphène. Alors, elle disparaît dans un nuage de poussière. Une autre voix crie : "TROUVE LA GERBOISE, LUDWIG !" Puis le décor disparaît et laisse place à une salle immense. Des colonnes surmontées de drapeaux rouges sang. Seul, un aconit trône au bout de la salle. Un faucon pèlerin me toise, scrute mon âme. Resplendissant. Va-t'en ! Cesse de me piéger dans tes serres, je ne pourrais plus partir ! Je le sais ! Soudain, un choeur retentit de boîtiers sur des poteaux. Le bruit devient assourdissant, si fort... On dirait un tremblement de terre !
Mes yeux s'écarquillent sur le plafond sombre. Ma poitrine brûle, mon cœur tambourine contre mes côtes comme s'il allait en sortir. Je ne respire plus. Un instant, deux, puis l'air s'engouffre enfin dans mes poumons dans un sifflement rauque. D'abord erratique, puis se stabilisant peu à peu.
Dehors, l'aube de Vogelberg se lève. Juste un rêve. Le quatrième ce mois-ci...
Praven, 18 octobre 3778
Mes pas résonnent sur les pavés d'une des rues pavillonnées de Praven, la ville commerçante la plus attractive de mon trou paumé. En ce charmant matin d'automne, les rues s'agitent pour préparer la Samhainnacht du 31. Néanmoins, l’Arche est étonnamment tranquille aujourd'hui... Je veux dire, au vu du contexte moisi qui l'encrasse. Des marchands de poissons scandent comme à leur habitude, l'arrivée exceptionnelle d'un énième poisson rare. Cette fois-ci, un authentique claquacier, créature marine titanesque, extrêmement rare dans notre région si loin de la mer. C'est pour ça que le poisson est un met de luxe d'ailleurs. Évidemment, des dizaines d'hommes huppés se pressent face à la devanture de la confrérie de la mer, prêts à se battre aux enchères, tandis que de jeunes saltimbanques jonglent avec des boules de feu. D'autres enfants, quant à eux, s'amusent à faire léviter, virevolter des chopes de bières vides... Quelle chance ils ont putain. J'aurais pu tout donner pour avoir un sort moi aussi. Au lieu de ça, je suis que le gars sympa de Vogelberg... La poisse... En plus, comme tous les dimanches, je suis de corvée... Sérieux, pourquoi maman aime autant les baguettes de pain ?! Au moins, je vais pouvoir faire un tour du marché... Mes talons claquent au milieu des allées tumultueuses de la cité tortueuse.
-Bon, ressaisis toi, Lu !
Je me frappe la tête de mes mains à ces mots. Les gens me regardent bizarrement, mais je m'en fiche. L'aigreur, ça ne me ressemble vraiment pas ! J'ai plutôt l'habitude de voir le verre à moitié plein que vide, mais là, depuis ce matin, je ne sais pas ce que j'ai. Foutu rêve... Je décide de me comporter comme d'habitude et souhaite la bonne journée à tout le monde. Connaissances comme inconnus ! Hans me dirait sans doute que je suis un crétin, et c'est vrai, mais être de bonne humeur rend les gens heureux, y a rien de plus beau ! En plus, je saoule toute la ville dès que j'y suis avec mes salutations, ils me connaissent, et ça a ses avantages ! S'il y a une demande de petit boulot, c'est toujours vers moi qu'on se dirige. Hehe, c'est qu'à 14 ans, le Ludwig Amsel, il sait y faire !
Cependant, alors que je passe après mes courses au milieu des mendiants de la Karl Straße, réclamant leurs doses mensuelles de mânes, je les esquive prestement. Je leur dis comme d'habitude que je n'ai rien à leur donner. Pourquoi je les laisse ? Serai-je un tocard ? Peut-être, mais la vérité est simple : même si je le voulais, je ne pourrais rien y faire. C'est la triste réalité qui me fend le coeur à chaque fois que je passe ici. C'est pour ça que je n'aime pas vraiment Praven malgré ses couleurs...
Quelques temps plus tard, sur le chemin du retour, je marche le long des sillons de terre censés représenter une route.
D’immenses blocs de pierre angulaires se dressent de part et d’autre de la route.
Je les observe. Interloqué et mal à l’aise. Mais, je suis aussi fasciné en fait... C'est dur à décrire, mais c'est comme si à chaque fois que je passe ici... J'aperçois un passé lointain, très lointain, que je ne devrais même pas connaître. Je veux dire, ces formes cubiques, percées de trous comme des fenêtres, et d'une vétusté sans pareille semblent respirer une présence pernicieuse. M'enfin, ça n'en reste pas moins vraiment laid. Quoique, un artiste pourrait y voir une sorte de beauté abstraite qu'en sais-je ? Il y a même un logo ! Un hexagone constitué de segments imbriqués. Ils tournoient autour du centre en formant un tourbillon... Une barre à mine et une pioche se croisent, et une fleur stylisé, une immortelle des frimas il me semble, décore le bas de l'hexagone.
Bref, je cesse de penser à ces immondices en jetant un oeil aux divers étals bordant la route. En les observant attentivement, je remarque M. Fournier, le vieux kiosquier de la route en direction de Vogelberg, mon village. Ma patrie, ma terre ! M. Fournier est toujours autant fidèle à son poste, scrutant chaque client potentiel, avant de les alpaguer comme le font les meilleurs. Comme à son habitude, le vieil homme, en fier habitant de Rundstadt, vante les mérites de son coin. Honnêtement, ce n'est vraiment pas exceptionnel, c'est juste un petit patelin en bordure de Praven, en dehors de la zone d'exclusion. Il fait également les louanges de sa région de rêve, l'Akalvas, où d'après lui : "ASTRA ne se couche jamais". Toujours d'après ses dires, on pourrait même y trouver un océan suspendu, dans lequel on pourrait respirer. N'importe quoi !
Ensuite, il se met à parler de la pluie et du beau temps, de Vogelberg... Il ne connaît rien à l’histoire de mon patelin, mais il a l'air de croire à ses histoires dur comme fer. Tellement que je finis souvent par être moi-même convaincu par ses explications vaseuses... Chaque fois, il me pousse à voyager, à voir le monde… et chaque fois, je me tais. Pas que je n'ai pas envie de voyager, je rêverai de voir la mer un jour. Seulement... Partir n’a jamais été une option... Au moins, lui ne fait pas cas de mon brassard au bras gauche... Quand je descends sur Praven, la majorité des gens me regardent de travers à cause de ce ruban... Mais d'ailleurs, il est complètement sénile ?! S'il me parle de voyager... Il n'aurait pas vu mon brassard ? Il est zinzin ce type.
Mes pensées s'interrompent quand j'achète enfin le journal poussiéreux et le saisis de la main calleuse du vieil homme, je lui tends alors une pièce de 20 centimes coincée dans ma poche trop petite, faute de moyen de la changer. Il s'exclame en prenant la pièce :
-Tu te rends compte quand même qu'à mon époque les pièces étaient en or ou en argent ! Quelle honte ces pièces en cuivre ! Si je pouvais j'en toucherais deux ou trois mots aux triarches, ça je peux te l'assurer.
Je lance en souriant :
-C'est au moins la huitième fois que vous me le dites monsieur... Vous radotez enfin !
Il s'exclame :
-Tu riras moins plus tard quand tu te sentiras obligé de raconter tes anecdotes à tous les passants qui n'en auront cure ! Bon, au moins toi tu écoutes... Enfin bref ! File rejoindre ta mère, va !
En m'éloignant, je jette un oeil au nom du journal : la marmotte enchaînée, le titre me fait toujours rire ! Qui est le type qui gère le journal, je veux lui donner une médaille. Un peu de ridicule fait du bien de temps en temps. En plus, il est plutôt bien sourcé ! Je crois même que c'est le seul journal informatif de la région, pas affilié aux services publics. Donc ils ont le mérite d'être un minimum objectifs... On fait avec ce qu'on a ! Ceci étant dit, c'est peut-être un journal moisi par rapport à ceux de la capitale, mais le feuilleton de la marmotte enchaînée est clairement le meilleur ! Mon sourire s'efface quand je lis le titre du feuilleton de la semaine : un nouvel épisode de l'Amour Sauvage... Orhhhh la plaie ! Fais chier ! Ça fait quinze épisodes d'affilée, là ! Au moins, ma mère va aimer...
Je décide alors de lire les nouvelles de la semaine : j'en apprends plus à propos de la pénurie de pierres magiques, les mânes, qui s'est aggravée tout récemment. L'Empire est dans une situation critique. Ses réserves de mânes, vieilles de plusieurs siècles, voire millénaires s'amenuisent et aucune source d'approvisionnement n'a encore été trouvée.... La dernière mine importante est gardée secrète. Si rien n'est rapidement mis en place, l'effondrement ne sera plus qu'une question d'années. En bref, c'est la merde.
En rentrant chez moi, ma vieille bicoque en pierre, à l'allure quelque peu austère, je le reconnais, fume déjà. C'est le signe annonciateur du souper !!! Ha, rien de mieux que la chaleur régnant à l'intérieur de ma chère et tendre maisonnette. Quel constraste avec l'extérieur, l'automne s'installe déjà depuis plusieurs semaines, et les arbres sont de plus en plus dénudés. Je déteste cette période où tout semble dépérir, c'est lugubre ! Je retrouve chez moi mes deux jeunes soeurs : Adelheid et Frieda, âgées de respectivement 6 et 11 ans ainsi que mon frère aîné Heinrich, 17 ans. Mon père, Franz, n'est toujours pas rentré du travail. Ma mère, Madeleine s'occupe avec Heinrich du repas du soir. Elle ne travaille pas aujourd'hui, on va pouvoir se régaler ! En plus de l'odeur, le feu crépite doucement. Madeleine regarde alors tendrement Heinrich, toujours son bébé malgré ses 17 ans, et son physique robuste. En même temps, il suit une formation de bûcheron, alors des comme moi il en mange douze au petit déjeuner. Elle lui donne ses instructions pleine d'entrain, enthousiaste, et Heinrich répond avec la même ferveur. Mon oncle Jean, quant à lui, s'occupe d'Adelheid qui joue avec ses chevaux en bois. Frieda, elle, lit un livre calmement, et semble faire la tête... Notre famille accueille ce soir les Dolch, nos voisins de toujours.
Je m'approche de Frieda doucement:
-Bah alors qu'est ce qui t'arrive ? Pourquoi t'es si calme ? C'est ton contrôle d'Histoire c'est ça ?
-C'était un contrôle de maths...
-Ouais enfin ça reste un contrôle, mais quel est le problème ? T'es super forte en plus, bien meilleur que moi au même âge je dois dire !
Elle parvient enfin à sourire, et m'explique:
-C'est pas le contrôle le problème, Lu ! En plus évidemment que je te bats en maths t'es trop bête ! Le problème c'est qu'apparemment un décret impérial interdit les sciences à l'Ecole primaire pour tous les Molins...
-Putain... Déjà que l'année dernière ils les ont interdites au collège... C'est de pire en pire depuis qu'on doit porter ses brassards autour du bras. Je n'aime vraiment pas ce qu'il se passe...
-Moi je m'en fiche des brassards. Mme Hoven veut pas qu'on continue les maths en dehors des cours...
-Comprends la, elle risquerait gros si elle se faisait chopper.
Elle ne répond plus, je souffle calmement et lui ébouriffe le crâne, avant de partir je lui lance:
-Je te prêterai mes bouquins de sciences, t'inquiètes !
Elle le cache mais je vois un sourire se dessiner sur son visage. Mission réussie !
Je m'ennuie ferme quand sonne enfin huit heures du soir, les Dolch ne vont plus tarder... Mon père est rentré quelques temps avant, je le vois jouer avec son étrange bracelet en le faisant toupiner autour de son poignet. Cette vieillerie doit avoir plusieurs siècles... En y réfléchissant bien, je l'ai toujours vu avec... Il m'a toujours paru étrange, je veux dire, cette forme irrégulière, ce système de clapet comme les montre à gousset de ma tantine... On y trouve même au dos des symboles biscornus dont je ne connais pas la signification. Ils sont très simples pourtant ! Ce sont des suites de cercles, de carrés, de rectangles.... Avec Frieda et Adelheid, on s'est toujours amusés à imaginer les plus étonnantes suppositions sur cet objet. Par exemple, nous avions imaginé qu'il pourrait être la clé d'un portail vers un monde parallèle !
Mes pensées sont interrompues par la délicieuse odeur de potée que prépare ma mère et Heinrich. Je décide alors de me rapprocher de mon père et nous entamons une discussion tantôt sur le travail à la ferme des Bizalion, tantôt sur mes leçons de tir à l'arc équestre à Praven, rare sport de tir encore autorisé ici. Je m'apprête à lui parler de l'état de l'Empire, d'après le journal qui m'inquiète beaucoup quand ma mère l'appelle pour l'aider, et je me retrouve ainsi de nouveau à végéter, ne sachant pas trop quoi faire... Dommage, papa aurait su trouver les mots qu'il faut. Peut-être que mes cauchemars sont liés au contexte actuel. Je n'en ai parlé à personne, j'ai trop honte, mais en même temps j'aimerais me confier. Ressaisis toi !
Quelques minutes plus tard, je pressens l'arrivée des Dolch... Bingo ! Ils sont là ! M. et Mme. Dolch embrassent mes parents, tandis que moi je vais saluer mon meilleur ami, leur fils, Hans. Je vois M. Dolch, un homme bedonnant à l’air jovial, mais néanmoins, au regard toujours fuyant. Il serre vigoureusement la main de mon père de ses deux mains moites, tandis que Mme Dolch, élégante, comme à son habitude, malgré ses vêtements modestes et de pauvre facture, discute déjà avec ma mère des nouvelles du village, des ragots et des potins en tout genre. Enfin, j'imagine ! Je ne m'occupe jamais de ce que se racontent nos parents quand Hans est là !
En y réfléchissant bien, je le connais depuis que j'ai appris à marcher, on a tout fait lui et moi, on est comme le revers d'une même médaille, inséparables. Ni une ni deux, à peine retrouver, on commence à improviser notre propre fête dans la maison. Nos parents respectifs nous rouspètent, évidemment, mais nous n'en rions que plus ! Cela me rappelle une vieille anecdote, où Hans, âgé de douze ans à l'époque, avait escaladé l'Eglise de la Sainte Artémis de Krugerstadt. Il a toujours eu le sens de l'aventure celui-là ! Néanmoins, ce jour là, je ne l'avais pas suivi. J'ai paniqué au bout d'à peine un mètre gravi. Il se moque toujours de moi aujourd'hui, mais au moins, qu'est ce qu'on en a ri !
Alors que la soirée bat son plein, Hans et moi voulons sortir dehors, je demande alors:
-Maman, maman ! On peut se balader dans les allées du village ? S'il te plaîîîttttttttt ?
- D'accord, mais tu emmènes tes soeurs avec toi, d'accord ? Tu ne les as pas emmené jouer depuis longtemps !
Ma mère semble étrangement conciliante... A t'elle quelque chose derrière la tête ? À vrai dire, je n'en ai cure, et je parviens à peine à cacher l'excitation de ma voix derrière un faux soupir de frustration en répliquant timidement :
- Oui, d'accord maman....
Si elle savait comme j'aime mes soeurs ! Je les emmènerai partout !! Néanmoins, je préfère faire croire que c'est une plaie pour moi ! Honnêtement, c'est purement de l'ego. Ma mère poursuit :
-Et n'oublie pas, aucune bêtises ! Ha et surtout, au grand surtout, tu ne sors pas des limites de la ligne Koenig après le couvre-feu...
- Oui, on sait t'inquiètes !
- Promets-le... C'est important... Vraiment ne le fais jamais... Tu le sais bien.
Elle est visiblement crispée. J’étais à deux doigts de rouler des yeux, mais je me résigne:
- Ok je te le promets, mais maman c'est bizarre d'insister autant.
-C'est juste qu'avec tous les drames en ce moment, je ne suis pas sereine...
-T'inquiètes on fera attention !
Je lui adresse un de mes sourires enjôleurs comme je sais si bien les faire, suivi d'un clin d'oeil. Elle se détend. Ses paroles continuèrent de résonner en moi un court instant, laissant un étrange frisson derrière elles... Cependant, le plan de ma mère apparaît enfin:
- Bon, amusez-vous bien ! Ha et tu en profiteras quand tu rentreras pour préparer la Samhainnacht ce 31 octoble !
-Quoi ?! Sérieux maman, c'est un cadeau empoisonné... En plus, c'est dans deux semaines... Tu sais que je déteste ça !
-C'est toi qui voit, Ludwig.
Je souffle de frustration :
-Bon d'accord....
-Merci mon chéri ! Ha et enfile bien ton brassard, Lulu !
- Maman ! M'appelle pas comme ça, il y a Hans ! Sinon, t'inquiètes pas, il est dans l'entrée !
Nous enfilons nos brassards puis ni une ni deux, nous nous élançons à l'extérieur de la maison, riant et criant comme des dératés, ivres de joie, comme seuls des esprits innocents savent si bien le faire. Nos bêtises emplissent le village silencieux de joie, sans nous douter une seule seconde de ce qui allait survenir, de ce qui allait faire chavirer nos destins d'une manière plus qu'inattendue, tel un raz de marée qui allait nous emporter aussi vite qu'il est apparu.

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