Chapitre 7: La Rivière Salvatrice
À peine avons nous rencontré Aria, qu’Henri nous fait nous présenter chacun notre tour. Lorsque vient le mien, je ne sais ce qui me prend, je bafouille et tout le monde se fout de moi. Je dois être fatigué... Juste après, Henri nous annonce sans détours qu’il ne nous accompagnera pas au Q.G. de la résistance. Nous le dévisageons, ahuris. Ce sera en fait Aria qui nous guidera. En effet, Henri nous explique que sa mission doit durer encore quelques mois avant que quelqu’un ne prenne sa relève. Il ne peut pas juste s’absenter comme ça sans raisons valables; bien qu’il ait un statut spécial car certains Molins de zones exclusives ont la permission de quitter leur village pour réaliser des tâches considérées comme ingrates. S’il part, cela éveillerait les soupçons !
De ce qu’il nous dit, le CIOR lui aurait crée des faux papiers, et il opère depuis près de deux ans dans ce coin. Aria, elle, se fait passer pour une itinérante, une mage qui aime voyager au gré du vent. Alors, nous convenons très vite qu’elle devra abréger son passage à Brétigny, ainsi que sa mission, afin de nous conduire au quartier général du CIOR, près de Valcroix. Ainsi, nous devons faire nos adieux à Henri. Nous nous sommes très vite attachés à notre sauveur, et les adieux sont assez... Disons... Compliqués. Frieda est en pleurs et ne cesse son étrainte qu’après dix bonnes minutes. Pour ma part, j’ai un profond respect pour lui après tous les événements de la journée. Nous n’échangeons certes qu’une poignée de main, mais nos regards s’échangent des mots. Je ne sais pas si c’était intentionnel mais j’ai comme perçu qu’il me souhaitait de survivre jusqu’à ce qu’on se retrouve. Son départ laisse un grand vide dans la chambre d’Aria, mais nous n’avons pas le temps de tergiverser.
Ainsi, Aria déclare partir aussitôt demander à Bérengère si nous pouvons demeurer ici cette nuit. Nous l’accompagnons non sans anxiosité. Aria commence à plaider notre faveur à Bérengère qui l’arrête tout de suite:
-Tut tut ! Pas de négociation ma petite !
-Mais voyons, mamie bébé, ils peuvent pas rester toute la nuite dehors !
-C’est pas ce que j’ai dit ! Ils peuvent rester sans contrepartie voyons ! Je ne ferais pas négocier des enfants !
Nous remercions chaudement à tour de rôle Bérengère. C’est une brave dame ! Bien qu’elle est une véritable aversion pour les Molins, ce que je ne lui pardonnerai jamais, comme ses capacités magiques d’ailleurs, c’est profondément une bonne personne. Elle dit à Frieda de dormir avec Aria en emmenant Adelheid, tandis que pour les garçons, elle ouvre une pièce annexe que je vais devoir partager avec Hans. Une fois Bérengère partie nous nous réunissons afin de déterminer le plan de route pour demain. Nous décidons de partir à 5 heures du matin afin de rejoindre le CIOR dans l’après-midi. Aria choisis plusieurs haltes sur le chemin, et décide unilatéralement de passer le trajet de demain à nous expliquer les grandes lignes de la Résistance. Après avoir terminé nos préparatifs, nous nous accordons enfin une bonne nuit de sommeil.
Je dors à point fermé quand je sens du mouvement. On tente de me réveiller. Soudain, je sursaute et me plie en deux ! Je n’ai pas encore repris mes esprits que les assauts reprennent. J’arrive à me dégager et découvre l’agresseur: Aria.
-Mais pourquoi t’as fait ça, tu veux que je fasse une attaque ?
-Faut se lever, gros bébé, il est presque 5 heures, et tu dormais comme une souche !
-Euh...Merci, j’imagine... Au fait, qu’est-ce que tu fais là ? C’est pas Hans qui aurait dû me réveiller ?
-Il voulait pas t’embêter mais désolé t’as trouvé la personne parfaite pour troubler ta quiétude ! Bon, j’adorerai continué à te parler mais on doit se dépêcher si on veut être au Q.G du CIOR à une heure raisonnable. Au fait, Bérengère nous a fait des sandwichs pour ce midi, on lui a fait un petit mot pour la remercier, penses-y ! Ha et le dernier prêt à partir est une sardine !
-Et mais attend- Elle est déjà parti... Bon bah plus qu’à se dépêcher.
J’enfile mes vêtements en moins de deux minutes, me lave aussi vite que je ne le peux, puis je file écrire un mot chaleureux à Bérengère, plus pour la forme que pour le fond, car ça reste une mage... M’enfin, je prépare Adelheid, la met sur mon dos et arrive le dernier dehors... Comme Aria l’avait prédit, et elle n’attend pas une seconde pour me le faire payer !
Nous nous mettons en route d’un bon pas, sortant de Brétigny en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Les heures défilent sans événements particuliers. J’en profite pour observer le défilement des paysages. Les forêts laissent place au plaine, qui laissent place à de nouvelles forêts et même à un marais ! Cet attrait pour la contemplation n’étant pas au goût de tous, en particulier d’Aria, celle-ci meuble l’entièreté du trajet en parlant de tout et de rien. Il est clair qu’elle s’ennuierait ferme si elle devait rester silencieuse. Ainsi, elle se met d’abord à parler de coléoptères bombardiers en voyant seulement un scarabée voleté autour d’elle. Puis, d’un coup d’un seul, elle se met à parler de l’organisation de la Résistance. D’ailleurs, c’est dans ces prises de paroles intermittentes que nous apprenons l’essentiel sur le CIOR. En quelque sorte, le CIOR pour les nuls.
Ainsi, Aria nous a enfin appris la signification des différents acronymes: le CIOR signifie en fait le Comité Insurrectionnel de l’Organisation Résistante et le CLM, soit l’autre nom de la Résistance, car elle n’est pas encore totalement unifiée d’après les dires d’Aria et Henri, signifie: Comité de Libération des Molins. Ensuite, Aria essaie tant bien que mal de nous faire comprendre les grandes lignes de l’organisation. Enfin les grandes lignes... Elle a plutôt essayé de tout raconter en détails, mais c’est difficile à digérer de but en blanc. En tout cas, le CIOR aurait une cinquantaine d’années et aurait réussit l’exploit d’unifier la grande majorité des réseaux résistants déjà existants. En fait, le CIOR est en quelque sorte une coalition de réseaux de résistance. Par un heureux hasard, il se trouve que le siège actuel se trouve là où nous nous dirigeons, car le chef du CIOR, qui est élu pour une durée de dix ans, est originaire de la région. Du moins, c’est ce que j’ai cru comprendre... Je n’ose pas poser de questions à Aria, de peur de la décevoir. Elle est tellement enthousiaste qu’on ne veut pas la couper dans son élan.
Le chemin est néanmoins long et fatiguant, Adelheid me pèse énormément. En le voyant, Aria insiste vigoureusement pour la porter, et Hans en réaction également. Je refuse pourtant ! C’est ma sœur quand même ! Enfin, mes convictions s’effondrent quand après un quart d’heure d’insistement, Aria réussit à m’arracher mon sac que je n’ai eu d’autres choix que de lui céder. C’est qu’elle est persuasive ! On ne s’est rencontré qu’hier, elle est sacrément à l’aise ! Cependant, je dois dire que lorsque nous empruntons des chemins plus sinueux et plus escarpés, je n’en laisse rien paraître, mais je bénis intérieurement Aria. Je serais mort avec mon sac sur le paletot !
Quand arrive enfin l’heure de la pause du midi, et que nous nous posons dans un petit patelin du nom de Rivière-la-Douce, mes jambes semblent me lâcher et je m’avachi au sol après avoir déposé Adelheid. Aria se moque évidemment de moi avec son rire cristallin.
Pendant que je déballe le sandwich que Bérengère nous avait laissé ce matin, j’observe notre environnement. Je ne suis jamais parti aussi loin de chez moi. La plus grande aventure que j’ai réalisé, c’était quand je suis allé avec Hans à Riedisheim, un petit village paumé juxtaposé à Praven, à la limite de la ligne Kaiser. Cette ligne est similaire à la ligne Koenig. Seulement, la ligne Koenig est notre limite de nuit, et la ligne Kaiser, celle de jour, plus étendue. Pourquoi étions nous allé là-bas ? En fait, il y avait de superbes ruines à Fessenheim, une commune collé à Riedisheim mais inaccessible pour nous à cause de la ligne Kaiser. De souvenir, c’était une immense structure de pierres. Enfin il me semble que c’était de la pierre, mais très raffinée. Il y avait de gros blocs, très larges, posés les uns à côté des autres, et au milieu, deux grandes tours rondes, vides, qui montaient très haut. On aurait dit des cheminées, mais sans feu et sans odeur. Une grande partie de l’édifice se cassait la gueule aussi. Je suis prêt à parier que c’est à cause des tremblements de terre ! C’est qu’on vivait près d’un rift quand même !
À l’époque, et même aujourd’hui à vrai dire, je ne sais pas quelle était l’utilité de ce bâtiment antique. Ce n’est clairement pas une ville souterraine, ni un fort. Il n’y avait presque pas d’ouvertures, juste des murs épais, comme si on avait voulu enfermer quelque chose à l’intérieur. Même de loin, on sentait que ce n’était pas un endroit fait pour qu’on y vive.
Avec Hans, on avait tellement théorisés sur ce lieu, que notre plus grand souhait aurait été d’y mettre les pieds un jour ! Fouler le sol froid comme des explorateurs conquérant un nouveau monde ! Je me souviens qu’on voulait emmener Heinrich là-bas pour qu’il combatte des monstres hypothétiques.
Seulement aujourd’hui, il n’est plus là. Presque tout le monde a disparu. Je ne sais même pas si mes amis venant de villages voisins à Vogelberg ont survécu... Ma seule consolation, c’est ce petit village minable, avec cette rivière immonde le traversant. Même le moulin est hideux. En cette journée d’automne, la nature se meurt, tout comme moi ! Je me sens dépérir. Je n’ai jamais eu le temps jusqu’à présent de souffler et de repenser aux événements de Vogelberg. Toujours un danger pour m’en empêcher... Je sens les larmes monter, et je m’écarte du groupe, sortant du village pour aller vers la forêt à côté, emmenant mon sandwich immaculé. Je prétexte pour cela une envie pressante. Je me retiens pourtant de pleurer de peur que mes yeux ne soient rouges après. Je ne veux pas que Frieda me voit ainsi.
Je sens que je vais craquer. Au même moment, pourtant, un visage nouvellement familier apparaît à quelques centimètres de moi avec un grand:
-Booh !
Je manque de tomber et m’exclame paniquer:
-Mais, qu’est ce que tu fais ?? J’ai dit que j’avais une envie pressante t’es pas bien ??
-On me l’a fait pas à moi, tu étais en train de...
Je baisse les yeux, et elle reprend.
-...Déguster ce délicieux sandwich, sans nous, alors je suis venu.
Je relève la tête:
-Hein ? Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?
-Je suis pas venu pour te tirer les vers du nez t’inquiètes pas. Juste, ça aurait été dommage que tu goûtes ce sandwich modifié par mes soins sans être avec nous hehehe.
-Euh, je te demande pardon ?
-T’es tout excusé !
-Mais c’est que t’es insupportable comme fille !
-Je le serai encore plus quand t’auras découvert la sauce cameline que j’ai mis dans ton sandwich !
-T’as pas osé ?!
-Et siii ! Fallait pas être la sardine ce matin !
-Tu vas voir ce que tu vas voir toi !
S’ensuit une pseudo lutte dans laquelle je tente de lui voler son sandwich sans succès. Elle me met à terre très facilement, sans pour autant me faire mal. Sur le chemin du retour, elle me jette plusieurs fois l’eau de la rivière à la figure, mais esquive systématiquement mes assauts. Alors je décide de prendre son poignet et sauter dans la rivière avec elle, la faisant chuter avec moi. L’eau n’est pas très profonde, mais assez pour amortir la chute. Nous sortons de la rivière couvert de vase et en fou rire. Elle s’exclame:
-Ho Ludwig t’abuses ! Simon va me tuer en me voyant comme ça, va falloir que je me lave ! La plaie !
-Fallait pas mettre de sauce piquante dans mon sandwich madame !
En revenant vers les autres, nous rions encore comme des fous. Ils ne peuvent s’empêcher de nous regarder comme si nous étions de parfaits idiots. Je ne peux alors m’empêcher de jeter de nouveau un coup d’oeil au village. Le ciel est d’un bleu magnifique aujourd’hui, il donne à la rivière une teinte sublime. Le moulin est tout aussi charmant, et les rues du village me font penser aux illustrations des patelins de contes de fées dans les histoires que je lisais à Adelheid. La nature qui me semblait dépérir plus tôt m’apparaît de nouveau dans tout son éclat ! Les alentours sont parsemés d’asters, de chrysanthèmes, de pensées, de bruyères et même de colchiques ! Un vrai rayonnement de couleur au milieu des feuilles rougeoyantes qui jonchent le sol. Au final, c'est un cycle. La nature ne meurt pas ici à cette période, elle s’épanouit autrement. Je n’ai jamais vu autant de fleurs en automne ! Comment n’ai-je pas remarqué cela plus tôt ?

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