Chapitre 8: Le CIOR
Nous quittons Rivière-la-Douce aux alentours de 13 heures, mes jambes encore lourdes du matin. Aria marche droit devant, au pas. Elle s'amuse toute seule comme si elle était la cheffe d'un bataillon. Elle déclare solennellement :
- Du nerf, soldats ! Si on continue à ce rythme, on sera à 15 heures au Vieux-Moulin !
Mon cerveau se retourne dans ma tête:
-Hein, comment ça ?! On était pas censés aller à Valcroix ?
-On va à côté de Valcroix, t'as rien écouté ! Le Vieux-Moulin est le lieu-dit à côté de notre colonie. En fait, pour tout vous dire, on l'appelle l'Anfracte, ou pour les non combattants Rocheval.
-Je vois, heureusement qu'on a notre petit caporal pour nous guider...
-Tu te mets à l'ironie maintenant ? Je dois avoir une bonne influence sur toi alors !
-Mouais...
Elle réfléchit pendant quelques instants puis s'exclame:
-Bon, je vous raconte le système du CIOR ? J'aimerais éviter que Simon et Johann ait tout à vous expliquer quand on arrivera.
-J'imagine qu'on n'a pas vraiment le choix...
-Tu vas voir, ce sera rigolo ! Déjà, vous allez rencontrer Simon à votre arrivée ! C'est l'actuel chef de l'ensemble des réseaux du CIOR. Il s'est fait élire il y a six ans, donc la prochaine élection sera dans quatre ans.
On la regarde tous de travers. Hans s'exclame:
-Dix ans ? C'est super long...
-C'est comme ça que ça marche depuis la création du CIOR ! Pour tout vous dire, ce serait mon rêve de devenir cheffe, j'y suis depuis mes quatre ans !
Je réfléchis, hésite, puis me lance:
-Et comment ça marche pour se faire élire à tout hasard ? Il y a une limite de mandats pour éviter une dictature ?
-Tiens, j'en connais un qui voudrait aussi devenir chef !
-Pas spécialement... Enfin, les responsabilités, c'est pas trop mon truc, mais... Bref, je t'en parlerai plus tard, finis s'il te plaît.
Je suis encore réticent de parler de la gerboise jaune, elle me prendrait pour un abrutis, et Frieda et Hans certainement aussi. Elle reprend, en me faisant un petit clin d'oeil:
-T'inquiètes, tu m'en parleras quand tu te sentiras prêt ! Bref, le chef du CIOR se fait élire par un Conseil des Délégués. Il se réunit dès qu'il faut élire un chef. Il y a cent délégués qui se composent de chaque cellule résistante et ils représentent proportionnellement la population de leur colonie. Celle de l'Anfracte est la deuxième plus imposante actuellement, on a dix-sept délégués. Mais ça risque de bientôt changer !
-Comment ça ?
-On doit accueillir toute la colonie slovène, ils ont été trouvés. Nos rangs vont gonfler d'ici peu, à l'Anfracte, mais personne n'y parle Slovène...
-Sérieux ?! Moi oui ! J'ai appris le Slovène !
-Attends mais c'est fou ! Faudra absolument que t'en parles à Simon, peu importe ta personnalité il t'aimera, c'est moi qui te le dis ! Je suis sûr qu'il te demandera d'apprendre le Symalien ! Ou tu le connais déjà peut-être ?
-J'ai très peu entendu parler de ce peuple, dans la zone d'exclusion, c'est dur de se procurer des ouvrages spécifiques...
-Bon c'est pas grave, tu apprendras vite ! Bon pour finir mon propos quand même, il n'y a pas de limites de mandats dans le CIOR, le chef, notre Secrétaire Général dispose des pleins pouvoirs exécutifs dans le civil comme dans le militaire. Il nomme les Hauts-Juges et les membres du PolitOffice qui gèrent notamment les opérations externes et internes. Le législatif, lui, est assuré par le Conseil Insurrectionnel qui est élu dans un suffrage universel propre à chaque cellule résistante, qui doivent élire chacunes deux représentants.
On se regarde tous, Frieda fronce les sourcils puis s'élance timidement:
-C'est quand même beaucoup d'informations à retenir d'un coup... Et le suffrage, tout le monde vote ?
-Je vois vos mines, vous inquiétez pas, vous retiendrez tout avec le temps. Pour le vote, la moyenne d'âge est très peu élevée donc on peut voter dès douze ans mais beaucoup de non combattants ne s'expriment pas.
Elle semble réfléchir quelques instants:
-Frieda !!! Cette amanite te fait pas penser à Ludwig, elle est ronchonne !
-Ha mais t'as raison, la forme du visage y est même respectée !
Je m'offusque:
-Mais ça va pas de me comparer avec un champignon toi ! Venez par là que je vous attrape !
Frieda rit pour la première fois depuis les événements de Vogelberg, accompagnée d'Aria. Frieda manque de s'étouffer quand elle me dit:
-Avec Adelheid sur le dos, laisse moi rire !
Je change de stratégie:
-Bon d'accord, Hans ! Mon fidèle laquais ! Va les chopper pour moi et fait leur connaître mon courroux !
-Et mais t'as fumé toi depuis que t'es parti au bois avec Aria ! C'est toi que je vais attraper !
Il me fonce dessus !
-Attends, j'ai Adelheid !!
Je trébuche, mon visage se déforme de peur, mais, depuis le début Aria était derrière moi et me rattrape aisément. Beaucoup plus aisément que je ne l'aurais imaginé. Quelle force ! Je balbutie:
-Assassins ! Au complot ! C'était un coup monté !
Aria rit de plus belle avec Hans et parvient à me dire entre deux rires:
-T'aurais dû voir ta tête ! Le vrai crime ça aurait été de ne pas profiter du spectacle !
-Je suis vraiment le dindon de la farce ici depuis que t'es là !
Elle me fait un clin d'oeil !
-C'est la preuve évidente de mon affection.
-Dans quel asile de fou suis-je arrivé moi ?
-T'y connais rien en asile de fou toi ça se voit !
-Parce que toi tu t'y connais peut-être ?
-Quand tu vas à PRITA, notre chère capitale, c'est évident...
-Comment t'as pu y aller en tant que Molin ?
-Le CIOR a le bras long, mais je n'y suis pas resté longtemps. Cependant, c'est effarant là-bas. Il y a des charrettes en métal sans chevaux qu'ils appellent automobiles. Il y a même un code de la route avec ce qu'ils nomment des panneaux de circulation.
-C'est dingue ! Des charrettes sans chevaux ?! Je crois que j'ai déjà vu le mot automobile dans un de mes manuels de sciences... Ils en produisent beaucoup ?
-Non, la majorité sont des vieilles reliques qu'ils ne font qu'entretenir. Le savoir est tellement gardé que personne ne sait plus en construire. Au fait, dis toi qu'ils ont même des centres, toujours pleins, où ils vendent toutes sortes de choses, de l'alimentaire aux vêtements ! Ils appellent ça un supermarché ! Il y a pleins de sièges d'entreprises, c'est unique ! Aucune ville n'est comparable !
- C'est fou, si on avait eu ça à Vogelberg, ça nous aurait épargné bien des problèmes... Tu penses qu'on aura l'occasion de s'y rendre ?
-Peu probable. C'est dangereux de s'y rendre, il faut beaucoup préparer le terrain, alors c'est assez exceptionnel. J'ai eu beaucoup de chance d'avoir pu y aller.
Tandis que nous continuons à marcher depuis une bonne heure et demie, et que Frieda et Aria semblent être devenus les meilleurs amis du monde. À tel point qu'Aria la porte sur ses épaules sans efforts comme si Frieda était une exploratrice de renom et Aria son bateau. À côté, moi, je galère à porter Adelheid qui est bien plus petite et légère... Quelque chose me dit qu'il va falloir que je me bouge... J'hésite plusieurs fois sur le trajet à interrompre nos deux gais lurons et demander à Aria comment est-elle entrée dans le CIOR. Mais je n'y parviens pas... Ce serait sans doute maladroit. Elle ne le dit pas, mais si elle est ici, alors, elle aussi... Non, mieux vaut ne pas y penser, elle est si solaire que je ne voudrais pas ternir ses rayons. En plus, voir Frieda aussi heureuse après tout ce qu'il s'est passé... Je me refuse de lui retirer son bonheur maintenant, je verrai plus tard. Je m'approche de Hans, qui est plus contemplatif qu'à l'ordinaire. Il a les yeux dans le vague. J'ai l'impression qu'il a perdu quelque chose depuis notre fuite... Peut-être sa fougue ? Il aurait été beaucoup plus impulsif auparavant. Je me suis beaucoup occupé de mes soeurs ces temps-ci. J'imagine qu'il comprend, mais je vais quand même essayer de prendre la température...
-Hans ? On peut parler ? Comment tu te sens... je veux dire vraiment ?
-Sois pas bête, évidemment que tu peux me parler... C'est juste que... Pour te dire la vérité, je ne sais pas trop où j'en suis...
Je sens sa voix s'éteindre, je ne voulais pas l'attrister, zut ! Il reprend pendant ma réflexion:
-En fait, je ne ressens pas vraiment de douleur depuis la première nuit où on a pleuré. En fait, je ne ressens plus grand chose, j'ai l'impression d'être une copie de moi-même, comme si j'étais mort moi aussi à Vogelberg pendant notre fuite...
-Mais on te soutient ! C'est dur, mais on va arriver à vivre de nouveau ! C'est ce qu'ils auraient voulu.
-C'est ça ton problème Ludwig. Si tu t'adaptes vite, c'est pas forcément le cas de tout le monde. Frieda aussi est forte, moi je ne m'en sens pas vraiment capable.
-Pourtant t'avais l'air d'être à peu près normal ? Je ne comprends pas pourquoi tu serais moins capable de vivre à nouveau ?
-Je te l'ai dit, j'ai l'impression d'être une copie, rien n'a de sens en fait. Si tu n'étais pas là, je me serais allongé, quelque part dans l'herbe en attendant mon destin.
-Dis pas des bêtises...
-Putain t'es vraiment con ! Je me livre à toi, mais j'aurais dû savoir que tu comprendrais rien ! Toi t'as encore tes deux soeurs, t'as un objectif clair ! Moi je ne sais même pas quel sens je veux donner à ma vie !
Il s'exprime si fort qu'Aria et Frieda se retournent. Je ne sais pas si elles ont entendu notre conversation, mais je décide de laisser Hans tranquille pour le moment. En fait, en y repensant, je pense peut-être le comprendre. Si Frieda, et Adelheid n'étaient pas là, aurais-je tant tenu à la vie ? En y repensant, je ne suis pas comme Hans, si mes soeurs n'étaient pas là, je crois que j'aurais pu assassiner n'importe quels sorciers qui me seraient passés sous la main sous le coup de la rage. Même ces pauvres Maurice et Suzette, ou même Bérengère. Peut-être que je ne suis pas si différent des mes oppresseurs, mais tant pis. Ce chemin ne m'appartient pas tant que mes soeurs sont là... Et quelque chose lors de notre arrivé à Brétigny semble m'avoir soigné également... Je ne saurai encore la décrire.
Quelques minutes s'écoulent, nous entrons dans une forêt dense. On peut à peine voir à cinq mètres. Soudain, Aria s'arrête, pose ses deux mains sur ses hanches et déclare:
-On y est !
On la regarde tous, confus. On était pas censé aller à Valcroix ?! Sans attendre nos questions, elle y répond comme si elles lisaient en nous comme dans des livres ouverts:
-J'ai changé d'avis sur la route, et bifurqué pour contourner Valcroix. Les gens m'auraient alpagués et ça nous aurait pris des plombes d'en sortir, me remerciez pas !
Elle dépose son sac à dos au sol, l'ouvre et en sort un objet biscornu en bois. Un sifflet ? Frieda lui demande:
-C'est quoi ?
-C'est un appeau ! On doit imiter un chant d'oiseaux en utilisant du morse pour signaler notre arrivée, ou transmettre un message. Enfin, d'après Henri, vous savez déjà faire le hibou, reste plus que le morse !
Son entrain diminue l'instant d'après, elle reprend calmement:
-Bon, pour parler sérieusement, lorsque je sifflerai et ferai le signal, je veux que vous suiviez absolument toutes les consignes qu'on vous demandera. Ils doivent déjà savoir qu'on est là et attendent sûrement de savoir si c'est une prise d'otages.
Je réplique:
-On n'a pas vraiment la dégaine de dangereux criminels.
-Le protocole, c'est le protocole... M'enfin, normalement tout ira bien, il faudra juste rester calme. Je pense qu'ils vous feront passer un examen médical pour savoir si vous n'avez pas une maladie. Qu'elle soit contagieuse ou non. Ils vont relever votre groupe sanguin et faire quelques tests psychologiques. Après, je ferai en sorte que vous rencontriez Simon. Des questions ?
Nous secouons tous la tête. Elle reprend alors son ton solaire habituel:
-Très bien, en avant, soldats !
Elle porte l'appeau à ses lèvres, se met à entonner le fameux signal, des chants d'oiseaux entrecoupés en intervalles réguliers courts ou longs. Sorti de nulle part, cinq hommes apparaissent. Ils étaient tapis là depuis longtemps. Les hommes nous somment de tendre nos poignets, afin de nous emmener à l'Anfracte. Nous obéissons, comme Aria nous l'a demandé. Les liens sont serrés et sont douloureux. Seulement, ils sortent également des sacs, je panique quelque peu en les voyant, et Frieda hurle de peur en se blotissant du mieux qu'elle peut contre moi. C'est alors qu'Aria, après avoir salué les hommes, se retourne vers nous. Elle nous fait un grand sourire, d'une chaleure dont j'ignorais même l'existence. Elle déclare alors doucement:
-Je vous ai peut-être pas tout dit, c'est vrai... Je voulais pas que ça vous stresse.
Elle hésite, semble chercher ses mots. Puis, elle souffle et finalement son sourire s'agrandit encore:
-Bienvenue au CIOR !

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