Chapitre 20 : Aria Sójka

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1er Novembre 3778

 Je ne le sens pas. Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus, mais quelque chose cloche. Je le sens dans ma peau, comme des vibrations... Mon sixième sens me hurle de faire preuve de prudence. J'en ai la chaire de poules. J'esquisse un pas, en direction de la grande salle de banquet, puis me ravise.

-Les gars, j'aimerai qu'on ne se précipite pas pour celle-là.

-On est pas sensé être le fer de lance ? Imprévisible et frénétique ? ironise Valmy

-Ouais, mais je sais pas... Il n'y a rien qui vous dérange, vous ?

Ils font tous non de la tête, puis, Manon, hésitante, se lance :

-Seulement te voir hésiter à vrai dire...

Elle reprend :

-Qu'est-ce qui te perturbe, Aria ?

-C'est juste... Comment dire... Lugubre ?

Guillaume pouffe de rire, comme s'il n'avait jamais entendu pareille bêtise :

-Nan mais je rêve ! La grande Aria Sójka tremblant comme une feuille face à une porte de banquet ! T'as peur de prendre quelques kilos de trop ?

-Ho ta gueule toi ! De l'équipe, t'es le moins utile ! T'as pas de talent particulier en combat, et tous tes talents en électroniques ou je ne sais quoi d'autres, Alan sait le faire en mieux !

-Oula, ça sort les crocs ! Dangereuse pour un tigre sans griffe dis-moi !

Je serre les poings de rage, puis murmure :

-Retenez moi de l'étrangler, puis de le pendre au portant de la porte...

-Ho calmez vous, on a une mission ! essaie Carlos

Ce n'est pas suffisant, ce connard de Guillaume revient à la charge :

-Ferme la, espèce de pédale. Et au cas où notre cheffe l'aurait pas remarqué, Alan est avec l'escouade Charybde. Vous-Êtes-Coin-Cés.

Tandis que Carlos fulmine de rage, je souffle de résignation :

-Bon, ça suffit j'en ai trop entendu. On est sensé être le fer de lance comme t'as dit. On y va.

-Attends ! Je... Moi aussi, je le sens mal ! M'interpelle Lune

Alors j'avais rais-

-Chochotte, chochotte ! s'amuse Guillaume

J'enrage !

-Toi ta gueule !

Je me dirige tout droit vers la porte, les autres sur mes talons. Je la tire violemment et pénètre dans la grande salle de banquet. Rien.

-Tu vois ?! Je les ouvert ta putain de porte ! Il n'y a rien ! C'est aussi vide que ton âme fils de-

-Nananananère, je t'entends pas ! Pauv' fille, va. Une cheffe qui flippe pour si peu.

-C'est bon à un moment ça suffit ! Fulmine Valmy

-J'en ai assez de vos conneries ! Si vous continuez, je me casse ! s'immisce Anne

Le terrain se tranforme en une véritable mêlée verbale. Les insultes sont envoyées comme des boulets de canons. Valmy et Manon semblent même prêts à en venir aux mains avec Guillaume. Qu'est-ce que j'ai fait pour que ça déborde autant... Suis-je si mauvaise ? Je devrai le savoir pourtant, je n'arrive jamais à rien. Comme ce jour où-

-Et toi !

Je regarde en direction de Guillaume :

-Oui, toi ! T'es sourde ou quoi ? Je voulais savoir ton avis.

-... Tu me fatigues. Dis toujours.

-Dis-moi… Manon est toujours comme ça ? Ou c’est depuis qu’elle a laissé crever son copain ?

Elle bondit immédiatement de rage sur lui, le fait tomber au sol et commence à lui assener de violents coups. Mais bon sang ?! Qu'à t'il aujourd'hui ? Il est osé d'habitude, mais là... C'est une calamité ! Manon s'insurge :

-Connard ! Connard ! Comment t'oses dire ça alors que faire du mal est ta seule défense ?! T'es vraiment un-

Un éclair ? Non, une silhouette ? Un homme ? Manon est fauchée comme si elle avait été frappée par une onde de choc. Un rire jovial ? Valmy quémande le rassemblement pour développer notre stratégie, mais... L'homme le touche au mollet avec Lune à sa suite immédiatement après. Ces derniers se mettent à glisser comme si le sol n'était plus qu'une immense savonnette. Il fait des bonds saccadés dans le vide, s'aggrippe au mur comme un gecko puis fonce sur Guillaume. Il s'est déjà relevé, l'arme à la main. Moi je dégaine mon pistolet. L'homme s'arrête pile devant lui. Merde... Son visage me dit quelque chose... Guillaume tente de lui asséner un coup d'estoc mais la lame glisse sur le corps du mage. Ce dernier attrape la lame dans ses mains, et celle-ci s'use à une vitesse ahurissante. La chaleur augmente tellement que Guillaume lâche l'épée. Ses mains noircies, comme brûlées. Sans un bruit, il l'envoie valser à l'autre bout de la salle par un simple coup de peaume. Alors que je le pointe avec mon arme, Anne et Carlos fondent sur lui. Je tire d'une traite les dix cartouches de mon pistolet. Toutes les balles ralentissent à l'approche de son corps et tombent sur le sol avec un sifflement. Il fait une acrobatie et touche les pieds d'Anne et Carlos. Ils sont cloués au sol, puis il leur met à chacun un coup dévastateur. Ou du moins, suffisamment pour les faire tomber dans les pommes. Puis, sans un instant de répit, il fonde sur moi. Je tente de l'en empêcher en tirant de nouveau une nouvelle salve, mais les balles s'arrêtent toutes avant de l'avoir touché. Il fait basculer son corps d'avant en arrière et m'assène un coup qui m'envoie directement contre un mur adjacent. Je crache des filets sanglants, la douleur est... Si seulement je pouvais me soigner, là ! Mon cerveau se met à cogiter à une vitesse folle.

 On a rien pu faire... Faut à tout pris que je prévienne les autres escouades... Attends ? Minute... Son visage... Chadwell ?!! LE Chadwell ?! Le grand révolutionnaire républicain ? Normal qu'on ait pu rien faire, c'est un démon ce type. Alors si c'est lui, il manipule la friction... Voyons Aria, réfléchis ! J'ai l'air d'être l'une des moins amochés. Valmy et Lune sont simplement incapacités. Le pistolet n'a rien fait... Qu'est-ce que t'aurais fait, toi ? Tu me manques tellement... J'hurle sans m'en rendre compte à voix haute :

-Putain ! Putain ! Je peux pas crever ici !

Chadwell me lance immédiatement un regard perçant, je dois me dépêcher.

Quelle sotte. Je suis nulle dans tout ce que j'entreprends... Je pourrais... Utiliser ça... Non, non ! Mais à quoi je pense ? Ça ferait couler beaucoup trop d'encre... Il doit y avoir un autre moyen. Voyons, Chadwell... Révolutionnaire... Il doit... Bingo !

Au moment où il bondit dans ma direction je m'écrie :

-STOOOOOPPPP !

Surpris, il s'arrête dans sa course, interloqué. Je reprends :

-Parlementons.

Sa voix étonamment grave surgit de sa gorge telle un glacier rasant tout sur son passage :

-Et pourquoi je ferai ça, dis-moi ?

-Parce qu'on peut t'être utile.

-Ha oui ? Pourtant, je suis sûr que mes alliés en ont déjà finis avec vos autres escouades.

-Vous ? Vous saviez ?!

-J'en ai eu quelques retours, oui. D'ailleurs, je vous remercie de vous être débarassé des soldats de la porte, une vraie plaie.

Mon visage blêmit :

-Ils-

-Sont en vie normalement. Rassure-toi. Je ne souhaite pas faire assassiner des adolescents.

-Très bien...

Je reprends en vigueur :

-Il n'empêche qu'on peut vous aider !

-J'imagine que tu as compris qui j'étais, désolé mais je n'ai pas envie de m'acoquiner avec votre organisation terroriste.

-Nous ne sommes pas des FLP (Front de Libération Populaire) à la solde de ces malades du CSP (Comité de Salut Populaire) !

-Je m'en fiche de votre organisation, je ne m'y connais pas suffisamment. Peu importe l'étiquette, tous les Molins armés sont des terroristes.

-Peut-être, mais ces terroristes peuvent vous aider.

-Et comment à la fin ? Crache le morceau !

Il l'a lancé avec une telle intensité que je m'en retrouve sans voix pendant quelques secondes. Je reprends plus doucement :

-En fait, je me dis que vous tombez plutôt à pic. Vous manquez cruellement de main d'oeuvres et d'objets manufacturés, je me trompe ?

-Poursuis.

-Nous, il nous manque simplement un peu de protection pour lancer une véritable industrie. Nos ingénieurs et scientifiques ont déjà élaboré des équipements pour nous battre plus efficacement contre les mages.

-En quoi ça nous concerne ?

-J'y viens. Nous vous fournirions des exemplaires, mais pas que. Nous vous offririons également l'accès à tous le matériel dont vous aurez besoin pour vos attentats, comme des bombes, mines, armes discrètes... Et naturellement, en cas de besoin, vous pourriez compter sur le soutien du CIOR.

-Intéressant. Mais j'y vois plusieurs objections. Déjà, tu es clairement mineure, ça m'étonnerait que tu sois à la tête de ton organisation. Peu importe ton accord, rien ne me dit qu'il sera tenu. De plus, l'industrie dont tu parles n'existe pas encore. Elle est hypothétique. J'imagine que ça prendra beaucoup de temps à mettre en place.

-Pour ce qui est de ma légitimité à vous faire part de cet accord, soyez sans crainte. Le chef du CIOR a une totale confiance en moi, et contrairement à ce que ses dicours laissent paraître, il est très pragmatique. Il ne laissera jamais une occasion aussi intéressante s'en aller. Nous cherchons à développer une industrie depuis des décennies. Tout ce qu'il nous faut ce serait que le secteur où nous nous trouvons ne soit pas surveillé, ou du moins par un allié.

-Ça, ce serait assez facile. Mon amie Martha Himmel, ici au château, n'est pas comme moi. Elle n'est pas recherchée et est assez gradée dans l'armée. Elle pourrait obtenir le poste du secteur SWI-01, où nous nous situons. Après, je dois me baser sur tes dires, mais tu as une sacré ardeur dans tes yeux. Je ne pense pas que tu me mentes. Bon, pour ce qui est de l'industrie et du temps ? J'ai déjà ma réponse, mais tâche de bien y répondre.

-Et bien... L'essentiel des industries de l'Arche sont basés soit à Prita, Virevent ou des terres directement sous l'influence des triarches. Soit en Symalie. Il y a un véritable monopole de l'industrie, et même si ça prendra du temps, c'est indéniable, briser ce monopole ne peut être que bénéfique pour nos objectifs communs.

-Parfait. L'ennemi de mon ennemi est mon ami, n'est-ce pas ?

-C'est d'accord alors ?

-J'aimerai finaliser les détails avec ton chef. Mais pour l'instant, instaurons un cessez-le-feu.

-Très bien !

-Seulement, dans l'hypothèse où un mort serait à déplorer de notre côté... l'accord serait évidemment caduque.

-Cela va de sois... Pour nous aussi malheureusement.

Il claque des doigts et Valmy et Lune peuvent enfin se redresser. Je demande, inquiète :

-Pour les autres, ça ira ?

-Ne t'inquiètes pas, normalement ils vont bien. En outre, on a un très bon médecin. Bon, je vais appeler Martha avec mon talkie. J'aimerais bien que vous envoyiez quelqu'un à l'aile droite.

-Vos moyens sont très limités, hein ?

-La dure loi du métier. Pour qu'ils sachent que c'est bien moi qui vous envoie, dites leur "Corps rebelle, esprit étincelle", ils comprendront.

-C'est vous qui l'avez inventé ?

-Non. Mais hâtez vous.

Je dégaine mon hibappeau et le fait retenti le plus fortement possible. Puis je me tourne vers mes deux derniers coéquipiers pas mis au tapis :

-Lune, Valmy, vous y allez ? Je vais rester avec Chadwell.

Il allume son talkie et commence à essayer de communiquer :

-Martha, ici Bernard. Tu me reçois ?

Aucune réponse. Sa voix devient plus inquiète, presque apeurée :

-Martha ?!

-...

Il blêmit à vue d'oeil. Il murmure :

-C'est pas normal, pas normal du tout...

Il se tourne soudainement vers moi, et s'écrie :

-Allons-y ! Maintenant ! S'il lui est arrivé malheur, tu seras la première à tomber.

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