Chapitre 21 : Pactiser avec le diable

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2 novembre 3778

 J'ai... Tellement mal... Je suis recroquevillé au sol, comme une larve. Une fois le combat contre Martha terminé, l'adrénaline a peu à peu cessé de faire effet. La douleur m'a frappé comme le coup de canif que j'ai asséné au mage de Vogelberg. Depuis, incapable de bouger. Ce n'est pas faute d'avoir essayé... Le moindre mouvement m'arrache un cri de douleur. J'ai même plusieurs fois sombré dans l'inconscience pendant quelques instants. Il m'a fallu toute la volonté du monde et énormément de résilience, comme en témoigne les traces de morsure sur mon bras afin de rester éveillé. Les autres vont ils revenir ? L'hibappeau a retentit depuis combien de temps ? Une minute ? Cinq heures ?! Je n'arrive même pas à discerner l'état de conscience de Martha, toujours en dessous de moi.

 Je crois entendre des voix. Elles bourdonnent dans ma tête comme des frelons enragés. Je crois devenir fou.

-PARTEZ ! ARRÊTEZ DE M'HARCELER ! PITIEZ, JE N'EN PEUX PLUS !

Le noir.

 Je suis entouré de ténèbres. L'endroit est particulièrement sombre, des arbres poussent à l'enver, sur le plafond qui sert de ciel. Des vers ? Non, des larves qui grouillent sur le sol et qui me grimpent dessus. Elles me recouvrent totalement. Je me noie. Au secours ! Le décor change. Une mer de sang, surplombée de l'astre ardent. Encore cette maudite rousse ! Nouveau changement. Je me trouve sur un radeau au milieu d'une mer de sang noir. Non, ce n'est pas du sang. C'est de l'encre. Au loin, Aria me fixe, immergée jusqu'aux épaules. Une berge apparaît et elle la gravit. Un faucon se pose alors sur son avant bras. Un faucon difforme, lui-même comme une tâche d'encre. Une esquisse non terminée. Elle le regarde intensément, puis... Elle l'embrasse, il semble prendre vie à mesure que des couleurs apparaissent. Mais soudain, tout s'atténue, s'estompe, tel une toile non finie. Aria elle-même semble fondre. Ses yeux dégoulinent, son visage prend des traits grotesques. Elle devient noire comme de la suie. Toute la couleur suinte et disparaît, ne laissant que le noir et le néant. Un merle se pose sur moi. La rousse revient et crit-

-LUDWIG ! LUDWIG ! Me lâche pas, je t'en prie.

Aria ? Elle sanglote. Je n'arrive toujours pas à me mouvoir. Je regagne des forces à certains endroits. Par un effort surhumain, j'arrive à ouvrir les yeux et relever ma tête. J'aperçois d'abord un homme blond que je ne connais pas. Des fils sortent de ces paumes et entrent en contact avec ma peau. Aria me tient le bras droit, comme si j'allais m'envoler. Plus loin, deux individus nous toisent d'un air indéchiffrable. La femme s'avance. Mais ? C'est Martha ? Qu'est-ce qu'elle fait là alors qu'Aria est ainsi en position de faiblesse. Vite, une arme. Je tente de me relever, mais immédiatement celle-ci me maintient au sol.

-Doucement, on a conclu un pacte.

-Quouarf ?!

Hein ?! J'arrive pas à articuler. Le sang dans ma bouche ?! J'ai tellement douillé que j'ai dû sectionner ma langue ! Ma douleur semble anesthésier mais... La vache, c'est trop bizarre.

-N'essaie pas de parler, on est en train de te... réparer. On vise aucune victimes.

-T'as... snif... T'as... Tu es... Resté inconscient pendant si longtemps. J'ai cru que t'allais mourir. Je ne veux plus voir personne mourir t'as pas le droit.

Elle renifle lourdement à chaque fin de groupe de mots. Je sens ma langue revenir à son état initial. Serait-ce les fils de ce mage ? Me faire soigner par l'un d'eux... Jusqu'au bout t'es pathétique. J'arrive à bouger difficilement mes lèvres et ma langue retrouvée :

-Je vais bien. On pourrait m'expliquer la situation s'il-

kof kof

-Menteur ! Tu ne vas pas bien du tout ! Tu es à moitié mort !

L'homme s'avance d'un pas lent mais décidé :

-Bon, j'imagine que discuter te sera complexe, aussi je te demanderai de garder ta salive.

Qu'est-ce qu'il me veut, celui là ? C'est dingue d'être aussi nonchalant.

-Je me nomme Bernard Chadwell, la femme que tu as affronté est mon bras droit Martha Himmel. Tu as déjà fait connaissance d'Aurélien Ray, notre médecin.

kof

-Viens en au but, je t'en pris.

-Pas de tutoiement à mon encontre. M'enfin... Je vais te faire la même tirade qu'à tes camarades. Nous incarnons le groupe politique des libéraux. J'en suis le chef officieux. Seulement, nous avions un problème, que ta camarade a pu habilement résoudre.

Il désigne Aria à ces mots, puis continue :

-Je ne vais pas tout expliquer ici, mais ça vous a sauvé. Disons que le CIOR et les libéraux rentreront bientôt en alliance si tout se passe bien avec votre chef. C'est tout ce que tu as besoin de savoir, et tout ce que j'ai envie de t'apporter comme informations.

-Nous renierions la nature même du CIOR ?! Foutaise !

-Ce n'est pas une véritable alliance. Disons plutôt, un échange de bons procédés.

-On pourrait faire tomber l'empire nous même, j'ai bien failli avoir votre bras droit.

-Ludwig... soupire Aria.

Chadwell prend un ton moqueur :

-Tu crois sincèrement avoir gagné ?! Face à un adversaire qui ne cherchait pas à te tuer ? Laisse moi rire !

-Mais ? Elle a utilisé son attaque ultime ?!

Il rit aux éclats, Martha, elle, reste de marbre. Elle ne semble pas fière du tout. Quand il se calme, entre deux rires, il reprend :

-C'est que, bien que ta performance soit impressionnante, je l'admets volontier. Sache que Martha n'a pas utilisé un cinquième de sa puissance !

-Pas possible ?! Vous mentez !

-Elle t'a fait le coup du ciel qui te tombe sur la tête. C'est impressionnant n'est-ce pas ? En outre, c'est vraiment son attaque ultime.

-Bah voilà !

-Sauf que la pression est ajustable. Ce que tu as subis... Voyons... C'est comme si tu écrasais une fourmi avec une branche. Ça marche, n'est-ce pas ?

-...

-Ton silence est assez parlant. Imagine maintenant que tu essaies de l'écraser avec un éléphant. Voilà le vrai pouvoir de Martha. Je te laisse imaginer ce que tu es dans cette expérience de pensée.

J'en reste sans voix. Mais son quasi monologue incessant a eu le mérite de laisser le temps à leur médecin de me soigner entièrement. Je suis complètement épuisé, mais je ne pense pas que j'aurai de séquelles.

Les trois mages s'éloignent, visiblement préssés d'aller vaquer à une autre occupation que moi. Aria me lâche alors le bras, tout doucement. Puis elle parle à voix basse, tel un murmure :

-On les emmène avec nous. On s'arrêtera aux collines des monts-valériens, un peu à l'écart de l'Anfracte. Puis on appellera des membres pour qu'ils amènent Simon.

-Alors... Tu leur as vraiment tout dit ? L'Anfracte ? Simon ?

-Oui, mais, contrairement à ce que tu sembles penser, j'y vois une occasion.

-Explique toi ?

-Je suis à l'Anfracte depuis que je suis toute petite. Rien n'a vraiment changé depuis. On se fait toujours laminer face au premier mage un peu costaud qu'on croise. Je veux que ça change. Je veux... que notre objectif ne soit pas qu'un doux rêve dans lequel on pourrait se noyer pour tout oublier. Je veux offrir au CIOR les clés qui vont lui permettre de vaincre.

-Beaucoup s'y opposeront, tu le sais. J'en fais partie, d'une certaine manière. Je souhaite l'extermination de ces démons après tout. D'ailleurs, peut-être même que Simon en sera le plus farouche opposant.

À mes mots, elle tressaille. Puis, elle inspire profondément et prend un de ses plus beaux sourires :

-Ne t'inquiète pas, je saurai me montrer convaincante. Pour la lutte !

Puis elle ajoute avec un clin d'oeil :

-Et puis, parfois, il faut pactiser avec le diable pour se faire entendre.

J'esquisse un sourire, puis me relève en m'aidant de sa main avec un grogement :

-C'est bien parce que c'est toi...

Elle s'illumine :

-T'es vraiment partant ?

Je lève les yeux au ciel :

-M'oblige pas à le formuler, s'il te plaît... Immer weiter ?

-Immer weiter.

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