Chapitre 22 : Daj no !
17 novembre 3778, 2 semaines plus tard
Je salue Aria sous un saule pleureur roussi par l'automne, avant de repartir vers mon appartement. Je dois me préparer pour L'ANNONCE. Alors que j'allais ouvrir ma porte, deux enfants crient à Aria :
-Vendue ! Catin ! Rongeuse du peuple libre !
Un soldat du CIOR passe alors, faisant semblant de ne rien avoir vu.
Pfff... Il y en a marre... Depuis notre retour c'est ainsi. Insultes, graffitis, inactions militaires... J'entre dans mon appart', lance mon sac sur le côté et m'allonge sur mon lit. Je plonge sous mes draps, et ferme les yeux. Je laisse l'obscurité m'apaiser. Un peu de tranquilité. Je n'ai plus peur de dormir, mes rêves ont de nouveau céssés. C'est à n'y rien comprendre... Cependant, si ma paix intérieure est acquise... Ce n'est pas le cas de la paix extérieure... Je dois dire que le climat de l'Anfracte ces derniers jours ne m'a pas laissé le loisir de réfléchir à quoi que ce soit. C'est... Disons... Électrique. Étonnant, n'est-ce pas ?
En effet, lors de l'annonce des accords de la Combe après des jours entiers de délibérations, un vent de défiance flotte au sein du CIOR. L'Académie elle même s'est divisée en deux camps officieux. Le bras droit de Simon, Johann von Bach a quitté la salle du conseil sans un mot la dernière fois. Depuis, il ne remet plus les pieds aux réunions du comité de l'Anfracte. On le voit seulement de temps en temps près de l'Académie qui souhaite s'assurer que nous allons tous bien sans exception...
Pour en revenir au sujet de l'Académie, lorsque nous étions encore à château Cassandre, beaucoup ont eu du mal à l'accepter. Sélène et Maximilien en particulier n'en démordent pas... Ils sont allés jusqu'à bloquer l'Académie pendant deux jours avec le soutien des civils... Et je les comprends. Je fais essentiellement plaisir à Aria, comme la plupart des gens qui adhèrent au projet dans l'Académie. La plus grosse scission a clairement touché nos deux instructeurs aux combats : Bernard et Arthur Montgomery. Les jumeaux se parlent comme chien et chat depuis. Ils en sont même venus aux mains ! Arthur, plutôt enclin à la conciliation, tandis que Bernard, lui... reste fidèle à ses principes on va dire...
À vrai dire, si on est purement objectif. La grande majorité des populations civiles et combattantes du CIOR sont opposés aux projets des accords de la Combe, et ce fut à la stupeur général que Simon accepta. Depuis, Aria est au centre de la scène. Par l'un des camps, elle se fait huée, subit des injures quotidiennes. Mais de l'autre, on la voit déjà comme la prochaine cheffe du CIOR. Si l'opération est un succès et que la Combe satisfait, elle sera en tête de liste pour remplacer Simon. Enfin c'est plutôt bien parti, l'industrie est en plein essor. Des mages ingénieurs des libéraux sont venus nous prêter main fortes pour lancer la machinerie. Les résultats s'en font déjà sentir. Très bientôt, le professeur M.Sakharov va nous faire tester ses équipements anti-mages. Il nous bassine avec depuis si longtemps... Même si le "anti mage" est à fortement nuancer... C'est que de l'équipement après tout ! On sera pas sauvé avec pour autant.
Bon ! Il va falloir que je me dépêche de la rattraper ! Elle ne sait pas ce qui l'attend ! J'ai de grands espoirs. En fait, le fameux bataillon Slovène arrive dès aujourd'hui, et il a été doublé d'une escadron entier Serbe. C'était pas prévu, mais j'ai du pain sur la planche. J'ai beaucoup moins révisé leur langue... Allé, souffle un coup ! Je dois rencontrer le chef des slovènes dans à peine deux heures. Faites que ça se passe bien... La vache, il doit avoir la trentaine-quarantaine... Il ne me prendra jamais au sérieux... Simon aurait pu être plus clair... S'ils me prennent pour un con, ils prendront quelqu'un d'autre ? Flûte, je me vois pas dire ça à Frieda ou Hans. Déjà que lors de notre retour lorsqu'ils ont appris toutes les péripéties qu'on a eu, ils ont sauté au plafond... Enfin, je déforme la réalité, c'était surtout Frieda qui était blême. Hans était bien plus terre à terre, content qu'on aille bien en somme. Si ça peut servir de motivation à Frieda pour grandir plus vite dans les unités du CIOR... Bon sang, faut vraiment que je parvienne à me faire respecter par ce bataillon ! Ils sont réputés intraitables... La poisse... Je ne peux que me retourner encore et encore sur mon lit, sombrant dans les méandres de mon esprit.
Tic tac
Bon sang ! Cette pendule est infernale ! Je vais y aller dès maintenant, où je vais me faire une méningite. J'enfile une veste à la volée sans même regarder, et je sors de mon appartement comme une fusée. Voyons, où vont-ils arriver ? Je déplie le petit bout de papier froissé que Simon m'a donné hier. Il contient toutes les informations essentielles à l'arrivée des Slovènes et Serbes... Voyons... Il a écrit ça comme un cochon : "RDV 11h, vers l'entrée Est, à Marigny, Plaine Denfert. A.Meister."
Pfff. Encore plus concis s'il te plaît Simon, c'est bien trop de lettres... Dès que c'est administratif, quelle feignasse... Il délègue tout à Von Bach d'habitude. Il est bien trop gentil pour refuser après tout... Enfin, maintenant, c'est Simon qui s'y colle. Il faut faire une opération fulgurante avec nos nouveaux moyens, ça calmerait la situation. J'en parlerai à Simon.
Après quelques minutes de marche, je franchis la porte Est, aussi connu comme la porte des Lamentations, et me dirige droit vers Marigny. Ce n'est pas un grand périple. En à peine une dizaine d'enjambées, j'y suis déjà. Voyons, maintenant, la Plaine Denfert... Où c'est que c'est ce truc ? Personne va jamais à Marigny dans la promo, il y a rien à part de l'agriculture. Comment je me repère ? Je tombe sur un panneau de bois avec écrit : Plaine Denfert - 500m. Bon, bah... ce fut aisé...
Arrivé à la fameuse plaine Denfert ne fut l'affaire que de quelques pas. Et ce que je vois désormais... À couper le souffle. Il n'y a aucun mot qui pourrait décrire cet endroit qui n'a de plaine que le nom. Une étendue verdoyante s'étale devant moi. Enfin, verdoyante, c'est réducteur. Une multitude de dahlias, d'asters, et de chrysantèmes parsèment le terrain de leur mille couleurs plus éclatante que le plus brillant des arc-en-ciel. Une immense faille, sans doute dû à un antérieur tremblement de terre, rompt la plaine en strates s'enfonçant profondément dans la terre tel un puit sans fond. À ma gauche, un pommier rougisseant fait pleuvoir autour de lui ses braises végétales. Une femme délicate, qui ne doit pas avoir plus de la vingtaine, se tient dessous. Proche du tronc centenaire, comme pour en sentir ses énergies, mais se protegeant des projectiles de l'arbe avec son ombrelle. Impossible qu'elle s'en serve pour se protéger d'ASTRA en ce moment ! Elle regarde droit en direction d'un petit étang parsemé de nénuphars tardifs. Voyons, elle... peint. Sa palette valse au gré de ses coups de pinceaux, faisant surgir de nouvelles couleurs à la toile nue face à elle. Pas mal ! J'aimerais bien voir ce qu'elle mijote, les trucs d'artistes, je pourrais en voir à chaque seconde que je ne m'en lasserai pas. Et puis, ça me changerait les idées...
Et comme si elle lisait dans mes pensées, elle tourna la tête, sourit, puis me fit signe de venir. J'y vais ? Voyons, il me reste encore un peu de temps, et je risque de voir la troupe arrivée... Je peux bien me laisser distraire quelques minutes. Bon, vas-y Lu' ! J'approche alors à grandes enjambées. Sa silhouette, qui m'avait paru aux premiers abords délicates, est en fait bien plus massive que je ne l'aurais cru. Serait-ce une culturiste ? Elle me salue alors par un grand signe de main :
-Daj no, kaj še čakaš ? (Venez, qu'attendez vous ?)
-Prav, prav, prihajam. Kaj pa počneš? (Bien, bien, j'arrive. Que faites vous de beau ?)
-Je dessine, ça se voit non ?
-Bien sûr ! Vous faites ça souvent ? Je veux dire, aller ici et peindre ?
-Non pas vraiment, je viens d'arriver. Mais dis-moi, tu me parais bien stressé ? Que se passe t'il ?
-C'est qu'un bataillon de serbes et de slovènes arrivent et je suis chargé de faire l'intermédiaire...
-Ha oui ? Tu es bien jeune tout de même ? Pas trop dur ?
-On va essayer...
-J'en avais justement entendu parler tout à l'heure, ils seront là d'une minute à l'autre apparemment.
-M'en parle pas... Sinon, tu viens d'arriver que tu me disais ?
-Oui c'est ça, je viens d'un autre haut lieu de la résistance en dehors de l'Anfracte. J'ai amené quelques amis on va dire, mais je viens seulement d'arriver.
-Seulement ?
-Oui, quelques minutes à peine. Mes amis se chargent de mes bagages dans leur grande bonté.
-T'es rapide en besogne à peindre directement après ton arrivé !
-Ha ça oui, j'en loupe pas une ! La vie est trop courte pour ça, et puis dans des activités comme la mienne, il faut apprendre à savourer le moindre petit caillou. En regardant de près, même un brin d'herbe est magnifique.
Attends... quoi ?
-J'entends bien ce que tu dis, mais comment ça dans "des activités comme la mienne"
Un tambourin retentit haut et fort, recouvrant les chants des oiseaux et l'intégralité de la plaine, la femmee ne fait qu'arborer un sourire content. Elle hausse la voix pour se faire entendre malgré le vacarme :
-Par hasard, dans les informations qu'on t'a transmises, la cheffe de ses fameux slovènes et serbes, ce ne serait pas une A.Meister ?
-Comment savez-vo- Minute, une ? Mais ? C'est impossible ! Vous ne parlez pas francien !
-Pas très officiel tout ça. Depuis tout à l'heure, tu parles en slovène sans t'en rendre compte, c'est effarant.
-Hein ?!
La réalisation me frappe avec toute la puissance de la vérité. Une vérité irréfutable qui me crie au visage l'absurdité de ma situation. Comment ai-je sérieusement fait pour ne pas m'en rendre compte ? Je suis débile ou quoi ? Elle se lève d'une traite et tend sa main. Je la prends et elle la serre fermement.
-Polkovnica Alenka Meister, M. Amsel. J'espère que vous n'êtes pas du genre tire au flanc, l'heure de rendez-vous est passé.
Je reste pétrifiée devant elle. Elle se montre enfin sous son vrai jour, ça y est. Je suis déjà mort... Puis elle se met à rire. Mais d'un rire rare, tonitruant et très clair. Elle arrive enfin à dire quelques mots entre deux éclats de rire :
-Si tu voyais ta tête hahahahaha. Pas de formalité au sein de notre brigade ! C'est une grande famille. On a la chance que personne ne comprenne rien à ce que nous racontons, autant en profiter ! s'exclame t'elle avec un clin d'oeil, Je te souhaite la bienvenue Ludwig !

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